‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 10 sur 40 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

]V|gr Freppel, évêquc d'Angers, et député du Finistère depuis 1880, succomba le 23 décembre 1891. Sa mort fut un deuil immense pour l'Église de France et pour tous les catholiques. La veille des obsèques solennelles qui eurent lieu à Angers, M. de Mun adressa la lettre suivante à M. l'abbé Pinier, secrétaire de Mai" Freppel.

Paris, 26 décembre ISO'l.

Cher monsieur l'abbé,

Ma courte réponse à votre télégramme de mardi dernier n'a pu vous porter que l'expression affaiblie de ma profonde émotion. Le coup terrible qui frappe la famille épiscopale de Ms'" Freppel atteint au cœur tous les catholiques , dont l'illustre évêque était l'intrépide et infatigable défenseur. Mais nul, j'ose le dire, ne le ressent plus vivement que moi, qui depuis dix

ans, assis à ses côtés sur ce banc où si souvent il est revenu de la tribune en triomphateur, étais le témoin quotidien de sa vie publique.

Ce n'est pas en un jour qu'on mesurera dans toute son étendue le vide qu'il laisse au milieu de nous; c'est peu à peu , lorsque surgiront encore toutes ces discussions, sans cesse renaissantes, pour lesquelles on avait pris l'habitude de se reposer sur lui, le sachant toujours prêt d'esprit et de corps, toujours dispos, toujours armé. Et je ne parle pas seulement des questions religieuses : il était au courant de toutes les autres, non pas superficiellement, mais à fond. C'était un esprit universel, servi par une promptitude d'intelligence et une certitude de mémoire vraiment extraordinaires : il savait presque tout , et aspirait à tout savoir.

Un jour, m'étant rendu chez lui pour le consulter sur un amendement à la loi scolaire, encore en discussion , je le trouvai environné d'ouvrages sur la fortification et la défense des places, et pendant deux heures il me tint sur ce sujet, discutant les systèmes et les méthodes avec la précision d'un mathématicien et l'ardeur patriotique d'un soldat.

Une autre fois, je lui demandai quel était l'objet actuel de ses études, en dehors de ses occupations ordinaires , et il me dit qu'il s'appliquait tout entier à la démonstration du Postulatum d'Euclide, que c'était une honte pour la science de ne l'avoir pas encore établie. Nous l'avons entendu, à la tribune et dans les conversations des couloirs, parler en maître de tous les sujets, également fort en droit ecclésiastique et en droit civil, en jurisprudence et en doctrine. Que de fois, dans ces discussions sur la politique coloniale

où il a déployé lant de courage et de laleiil, avec un sentiment si vrai de la grandeur nationale, il nous a surpris par la connaissance parfaite de la géographie des contrées les plus lointaines, et sa mémoire imperturbable des noms les plus barbares de l'océan Iiulion ou de la mer de Chine! »

Et ((uel sujet d'admiration alors, quand nous songions que cet orateui* parlementaire, prêt à tous les débats, avait dans son passé vingt années d'enseignement littéraire et théologique qui eussent suffi à illustrerson nom, et qu'il ajoutait, dans le présent, au fardeau de cette vie publique si remplie, la charge pesante d'un diocèse qu'il gouvernait sans un instant d'abandon et d'œuvres multiples qu'il soutenait par son énergique activité.

Ce n'était là pourtant qu'un côté, qu'une face de ce grand caractère. Pour les catholiques, ce qui le distinguait avant tout, ce qui valait à M^'" Freppel, avec la reconnaissance de tous, l'enthousiaste affection du clergé, de tous ces prêtres de campagne que j'ai vus si souvent frémir d'admiration à son nom, c'était le dévouement sans bornes qu'on lui savait pour l'Église et qu'on lui voyait prodiguer à sa défense. Tandis que s'accomplissait contre elle l'œuvre néfaste de ces dix dernières années, il s'est tenu constamment sur la brèche , disputant chaque position pied à pied , au prix d'une lutte acharnée : et c'est sur cette brèche qu'il est mort !

A la fin des douloureuses séances des 11 et 12 décembre, comme je le voyais épuisé, à demi courbé, la souffrance, presque la mort sur le visage, et s'apprêtant cependant à prendre la parole à une heure où il

était évident que la Chambre, énervée, ne voudrait pas l'entendre, je le pressais de s'épargner cette fatigue, et je n'oublierai jamais de quel ton , de quel accent ému })ar le sentiment du devoir* accepté, il me répondit : (( 11 faut que je parle quand même! Je dois faire ce discours, je le dois pour l'Église et pour le clergé. » Et à un autre qui s'eft'rayait aussi, et lui parlait de sa santé, des conseils de son médecin, il disait, le pied sur les marches de la tribune : (( Sans doute, cela me fatiguera beaucoup, mais il le faut; quand je devrais mourir dans les huit jours, il faut que je parle! » C'était le 12, il est mort le 22! Dans l'intervalle, le 17, je crois, il était encore à son poste, et, surpris par la nouvelle d'une proposition sur la comptabilité des fabriques, qu'on allait joindre à la loi des finances, il trouva encore la force de parler. Cinq jours après il n'était plus! Voilà sa dernière leçon, et c'est par là, plus encore que par son éloquence, par son savoir, par la puissance irrésistible de sa dialectique , par toutes les qualités de son esprit, qu'il est et qu'il restera grand. C'était vraiment un prêtre et un évêque : Ecce sacerdos magnus!

Mais encore sont -ce là des vertus que tout le monde lui connaissait : il en avait d'autres et de plus cachées. C'est aux petits et aux humbles qu'il faudrait demander d'en livrer le secret : c'est dans ses œuvres intimes qu'il faut le chercher.

J'ai vu, le jour de sa mort, des hommes de service de la Chambre me parler de lui, les yeux pleins de larmes, et depuis, j'ai reçu des confidences que je ne dois pas trahir, mais dont je puis dire qu'elles sont le plus éloquent témoignage de sa bonté et de sa charité.

Je m'arrête : vous savez ces choses bien mieux que moi. Mon cœur cependant me pressait de les écrire pour rendre hommage au grand évêque que nous pleurons.

Puisse cette faible marque de mon ardente sympathie adoucir un peu votre douleur et celle de iMM. les vicaires généraux et des autres ecclésiastiques attachés à révêché, auxquels je vous prie d'offrir l'expression de mes sentiments respectueux en l'agréant vous-même avec celle de mon entier dévouement.

A. DE MUN

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