‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 11 sur 40 · LE 12 JANVIER 1892, JOUR DES ROIS · texte numérisé non relu

LE 12 JANVIER 1892, JOUR DES ROIS

L Association professionnelle de Saint -Fiacre fut fondée en 1879; c'était, à Paris, la première tentative de groupement professionnel des jardiniers, depuis la Révolution. Modeste dans ses débuts, elle ne tarda pas à se développer, grâce au zèle infatigable de son président, M.Blanchemain, et à conquérir sa place par le talent professionnel de ses adhérents.

U Association, devenue la Corporation des ouvners jardiniers de Paris, invita, le 12 janvier 1892, jour des Rois, M. le comte Albert de Mun à présider sa fête patronale, célébrée au cercle Montparnasse. Après la messe, un banquet réunit un grand nombre des huit cents jardiniers inscrits sur les contrôles de l'Association; et M. de Mun répondit en ces termes à l'allocution de M. Blanchemain :

Messieurs ,

Je remercie cordialement M. Blanchemain des paroles affectueuses qu'il a bien voulu'm'adresser, et qui m'ont

été au cœur par les touchaiiLs souvenirs qu'elles ont évoqués. Il sait combien je désirais vivement, et depuis longtemps, prendre part à l'une des réunions de votre corporation , et combien j'ai regretté de n'avoir pu jusqu'ici assister à votre fête annuelle, le jour de la Saint- Fiacre. Éloigné de Paris à cette époque de l'année et retenu par l'obligation de pn^idre un repos nécessaire, je me suis toujours vu condamné à décliner votre invitation, et je vous remercie de m'avoir offert aujourd'hui un dédommagement en me conviant à votre banquet de l'Epiphanie.

Tout à l'heure, Messieurs, en venant ici, je me demandais pourquoi le jour des Rois était l'une des fêtes patronales des jardiniers et quelle tradition avait pu établir parmi eux ce pieux usage. Vous ne le savez peut-être pas vous-mêmes, et quelque ambitieuse que puisse être, pour un homme qui n'est pas du métier, la prétention de vous en apprendre les secrets, je vais vous dire celui que j'ai découvert dans une vieille légende de ce pays de Bretagne que j'ai l'honneur de représenter.

On raconte , dans nos landes , que lorsque les mages arrivèrent à l'étable de Bethléhem , ils y trouvèrent les bergers qui, n'ayant rien d'autre à offrir au divin Enfant, enguirlandaient, avec des fleurs des champs, la crèche où il était couché : les mages étalèrent leurs riches présents. Ce que voyant, les bergers se disaient entre eux : (( Nous voilà bien! à côté de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres fleurs? l'enfant ne les regardera seulement pas! » Mais voilà que l'Enfant Jésus, repoussant doucement du pied les trésors entassés devant lui, étendit sa petite

main vers les fleurs, riioillit une marguerite des champs et, îa portant à ses lèvres, y posa un baiser. C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient toutes blanches, ont au bout des teuilles une belle couleui' rosée qui semble un reflet de Faurore, et au cœur ce rayon d'or tombé des lèvres divines.

Voilà, Messieurs, n'en doutez pas, Torigine de votre tradition et la raison de votre fête patronale. Vous savez maintenant de qui vous vient l'art de cultiver les tleurs, en variant à l'infini leurs nuances et leurs espèces.

Vous savez aussi, et c'est la morale de mon histoire, que, dès sa venue dans ce monde, Jésus-Christ a voulu marquer par un trait de grâce enfantine sa préférence pour les petits, pour les humbles et pour leurs modestes présents.

C'est à ce double titre que je salue votre corporation , où le savoir professionnel et l'amour des ouvriers se rencontrent à l'abri du sentiment chrétien.

Je dis votre corporation! et je ne prononce pas sans émotion devant vous ce nom longtemps proscrit, hier encore suspect, et qui reprend aujourd'hui, sous la pression du sentiment populaire, sa place dans la langue et sa signification dans les faits.

M. Blanchemain faisait tout à l'heure allusion aux souvenirs du passé , et ses paroles éveillaient dans mon âme de saisissantes images. C'est ici, à cette place même d'où je viens de me lever devant vous, qu'il y a vingt ans et un mois, jour pour jour, je prenais pour la première fois de ma vie la parole en public, et ce public était, comme aujourd'hui, un auditoire de

pati'ons et d'ouvriers. Celui qui m'avait conduit ici, qui avait ouvei't mou esprit à des idées* alors toutes nouvelles, et qui, m'en voyant pénétré, mè jetait tout à couj) pour les exprimer dans la carrière oratoire, comme on jelte un homme à l'eau, cet homme, dont M. Blanchemain faisait revivre l'image vénérée, c'était notre bon et cher maître, M. Maignen. Ah! Messieurs, ce nom-là, il faut que les anciens en conservent précieusement la mémoire , il faut que les jeunes apprennent de bonne heure à l'aimer et à le respecter.

Quand le temps aura passé, quand les corporations chrétiennes, sorties de l'humble berceau des cercles catholiques, couvriront le sol de notre pays, alors, dans les réunions intimes et dans les fêtes patronales comme celle-ci, on redira encore le nom du grand serviteur de Dieu qui fut l'initiateur de leur renaissance.

Qui ne l'a pas entendu, il y a vingt ans, ne peut se faire une idée de son ardeur, de sa confiance , de son enthousiasme, et du ton de cette parole, comme illuminée par le reflet de la gloire passée des artisans français et par l'éclatant mirage de celle qu'il rêvait pour eux dans l'avenir!

Mais alors, Messieurs, ces rêves, on s'y laissait aller entre soi, dans l'intimité des cercles catholiques! Au dehors, quand on parlait des corporations, on ne rencontrait que la raillerie ou l'indignation; on nous répondait par l'éternel récit de la querelle légendaire des fripiers et des tailleurs , des cuisiniers et des rôtisseurs, qui a défrayé pendant de longues années l'érudition des savants et des économistes; et quand on avait fini de rire, on le prenait sui' le ton tragique,

pour dénoncei* ces fous qui voulaient ramener la France aux plus tristes abus de Fancien régime, et replacer des hommes libres sous le joug du servage. Et cela se disait partout, non seulement chez nos adversaires, mais chez nos amis, qui souriaient paternellement à nos illusions, quand ils ne les frappaient pas de sévères condamnations!

Je me souviens de quelles foudres je fus accablé, dans les journaux, dans les revues, par des écrivains catholiques eux-mêmes, lorsqu'à Chartres, en 1878, devant une assemblée d'ouvriers de nos cercles venus là en pèlerinage, je proclamai publiquement notre programme corporatif î

Mais M. Maignen nous disait toujours : « Laissez dire, laissez parler, laissez écrire les savants et les économistes; passez outre, allez plus loin, pénétrez jusqu'à l'âme populaire, et là vous trouverez le souvenir de la corporation vivant au cœur des ouvriers. »

M. Gorbon, qui n'était pas des nôtres, l'avait écrit dans le Secret du peuple de Paris : (c De tous les systèmes tendant à organiser le travail , celui qui donnerait une existence légale à la corporation serait celui qui répondrait le mieux au sentiment des ouvriers. »

Messieurs, nous avons cru M. Maignen, et nous avons bien fait : nous avons été de l'avant , nous avons marché, nous avons parlé à l'âme populaire, et la récompense commence à venir.

Sans doute, nous ne sommes pas au bout de nos peines ; mais enfin , et c'est bien quelque chose , on ne raille plus, on ne s'indigne plus que froidement, on avoue que les corporations avaient du bon. Et tenez, comme, en ma qualité de député, je suis très empressé

à suivre les indications de M. le président de la Chambre, j'ai ouvert le dictionnaire de Larousse*, désormais recommandé aux législateurs comme la source de la saine érudition, et à l'article Corporations, après une longue énumération de leurs crimes, j'ai lu que cependant a on leur a cette immense obligation d'avoir su réhabiliter le travail et d'avoir relevé la profession individuelle »... et que, (( refuge des faibles, elles assuraient en outre à toute une classe de citoyens une protection efficace ».

L'aveu est bon , Messieurs , et je n'en demande pas davantage : qu'on nous rende le relèvement des professions, le refuge et la protection des faibles!

Voilà ce qui se dit partout. Et pourquoi? Que s'estil donc passé? Ah! c'est que, depuis quelques années, nous assistons à la réaction la plus étonnante, la plus inattendue contre le régime individualiste, qui a dominé ce siècle, et qui a fait de l'écrasement des faibles par les forts la loi économique de notre temps!

C'est que le signal de cette réaction est venu du peuple lui-même, et que sa voix s'est fait entendre plus puissante et plus éloquente que les écrits des économistes et les leçons des savants.

Nous assistons à un spectacle qui me semble avoir quelque ressemblance avec ce qui a dû se passer au temps jadis, au x^ et au xp siècle, lorsque les corpo-

1 Allusion à un incident de la séance du 12 décembre 1891 , dans laquelle, au cours de Tinterpellation sur la politique religieuse du gouvernement, M. Floquet, président de la Chambre, s'était laissé aller à dire que Pie IX était franc -maçon, et ayant, par cette calomnie, soulevé les protestations de tous les députés catholiques, invoqua , pour justifier son dire , l'autorité du dictionnaire de Larousse ^

rations sont nées, au milieu des violences de ces âges troublés, du besoin que ressentaient les artisans d'alors de se rapprocher, de s'associer et d'unir leurs efîorts pour défendre leurs intérêts communs : peu à peu les corps de métiers se formèrent ainsi dans toutes les villes, naissant de la propre initiative des artisans, grandissant avec l'importance même des intérêts qu'ils avaient à défendre, jusqu'au jour où enfin saint Louis, les trouvant partout organisés et puissants, reconnut légalement leur existence, en faisant codifier leurs statuts dans le registre des métiers; et c'est de là, Messieurs, que sont sorties, il ne faut jamais l'oublier, c'est de là que sont sorties ces communes de France dont l'affranchissement est postérieur à l'établissement des corps de métiers; c'est de là qu'est née cette bourgeoisie si iière d'elle-même, et qui, trop souvent oublieuse de ses origines, a dédaigné plus tard les humbles ouvriers du milieu desquels elle s'était élevée à la puissance.

Aujourd'hui comme alors, au milieu des violences que le régime individualiste a déchaînées dans le monde industriel, il se fait, pour la défense des intérêts communs, un mouvement profond et irrésistible vers l'association professionnelle.

C'est ce mouvement que les pouvoirs publics ont été forcés de reconnaître par la loi de 1884 sur les syndicats professionnels. Ce qui s'est passé alors, vous le savez tous.

On n'a pas inventé un droit nouveau , ni décrété une liberté! On a sanctionné, consacré par la loi, la révolte qui, depuis un demi- siècle, se faisait, dans les cœurs et dans les mœurs, contre cette inique législation

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