SÉANCE DU 8 DÉCEMBRE
M. Lafargue ', député du Nord, ayant, dans la séance du 8 décembre 1891, déposé une proposition d'amnistie pour faits dégrèves et délits politiques, fit allusion, dans le discours qu'il prononça à l'appui de sa proposition , aux idées sociales de M. de Mun, affectant d'y voir une adhésion aux idées socialistes.
M. de Mun, saisissant une fois de ])lus l'occasion de protester contre cette assimilation , lui répliqua en ces termes :
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je n'ai que quelques mots à dire, très brefs et très nets, pour expliquer mon vote. Je crois qu'il est de mon devoir de le faire, ayant été tout à l'heure personnellement mis en cause dans le débat, lorsque M. Lafargue a prononcé mon nom, qui a été accueilli par une manifes-
^ M. Lafargue, gendre de Karl Marx, veiiait d'être élu député de Lille.
fation dont je n'ai pas encore bien saisi le véritable caractère. (Mouvements divers.)
Ma position dans cette question est parfaitement simple. Ce n'est pas anjourd'hui que j'ai à la prendre. Depuis que je suis dans la vie publique, j'ai soutenu des idées sur lesquelles je n'ai point varié; je les ai défendues devant cette Assemblée dans toutes les discussions qui m'en ont offert l'occasion; je les ai exposées au dehors toutes les fois que les circonstances m'ont appelé à le faire.
Il n'y a donc, il ne peut y avoir ni dans mon attitude ni dans mon langage rien qui ressemble à des alliances de rencontre, à des coalitions politiques, à des offres de concours qu'on accepte ou qu'on repousse suivant les cas. Le langage que j'ai tenu hier, je le tiens encore aujourd'hui.
Je ne me suis jamais qualifié de socialiste; je ne me qualifierai jamais ainsi, parce que cette formule répond à tout un ordre d'idées absolument différent du mien, en particulier sur deux points principaux : le point de départ, qui est essentiellement opposé aux doctrines religieuses que je professe, et le point d'arrivée, c'est-à-dire la conception collectiviste, que je réprouve parce que je ne la crois ni juste ni pratique. (Applaudissements sur divers bancs.)
Ceci dit, je n'ai à apprendre à personne ici que je suis, en effet, d'accord avec les socialistes, avec celui qui était tout à l'heure à cette tribune, sur la critique de l'ordre économique actuel et sur un très grand nombre de réformes sociales qui sont journellement réclamées par les travailleurs. (Très bien! à gauche.)
M. Lafargue a pu dire avec juste raison que, sur ces
[)oints, j'étais beaucoup plus d'accord avec lui et avec ses amis qu'avec un très grand nombre de membres de la majorité de cette Chambre. (Bruit au centre.)
Il y a sans doute entre nous un désaccord profond, un abîme qui ne se comblera pas : c'est celui qui résulte de la netteté de mes convictions religieuses; mais cet abîme, — j'ai le regret de le dire, — je l'aperçois non seulement de son côté , mais aussi entre moi et la plupart des membres de la majorité. (Très bien! sur divers bancs), et il me faut ajouter qu'en outre je suis séparé de cette majorité par un désaccord également profond sur tout ce qui touche aux réformes sociales, à leur principe et à leur application.
Je n'ai pas l'intention, et personne ne l'attend de moi en ce moment, d'apporter ici l'exposé d'un programme social. J'ai eu souvent l'occasion de le faire, et j'espère que les circonstances m'en offriront encore plus d'une.
Je ne crois pas non plus que je doive aujourd'hui m'expliquer sur la question religieuse; la pensée de M. Lafargueet des auteurs de la proposition d'amnistie n'a pas été sans doute d'anticiper sur les discussions qui vont s'ouvrir au Sénat et à la Chambre des députés.
Je ne puis cependant laisser passer, sans les relever d'un mot, les paroles de l'un de nos collègues, M. Dumay, je crois, qui engageait la Chambre à s'associer à la proposition de M. Lafargue pour se fortifier dans la lutte qu'elle va entreprendre contre l'Église. Je ne sais pas. Messieurs, s'il est dans votre pensée d'entreprendre, ou peut-être de continuer une lutte en règle contre l'Église...
M. HuBBARD. Contre vous et vos évêques!
M. DuMAY. C'est l'Église qui nous attaque!
M. LE COMTE Albert de Mun. Oh! le débat perdrait singulièrement de son intéi'èt pour la Chambre comme pour le pays, s'il ne s'agissait que d'entrer en lutte avec l'orateur qui est à cette tribune! La question est infiniment plus haute, et le inoment, le sujet sont bien mal choisis pour parler d'une lutte contre l'Église. (Bruit sur divers bancs.)
Oui, je proteste contre ces paroles, contre la théorie sociale et contre la théorie historique, plus étrange encore, que j'ai entendue tout à l'heure; je proteste de toutes mes forces, parce que j'ai la ferme conviction, — je n'ai jamais cessé de le proclamer, — que c'est, au contraire, en s'appuyant sur le sentiment chrétien, sur la doctrine de l'Évangile, sur l'Église catholique, dont la longue persévérance, — oui, je ne crains pas de l'affirmer en réponse aux accusations qu'on vient de porter contre elle... (Applaudissements à droite. — Protestations sur divers bancs à gauche.) oui, sur l'Église catholique, qui a été pendant des siècles la protectrice des petits et des faibles ( Nouveaux applaudissements à droite. — Bruit au ce^itre); c'est en vous appuyant sur elle, en ne vous séparant pas de cette Église dont la doctrine est tout entière pénétrée de l'amour des faibles, que vous pourrez enfin réaliser ces réformes sociales si souvent promises, si universellement réclamées et que je n'ai cessé de demander dans un esprit, il est vrai , tout différent de celui qui anime beaucoup de ceux qui les demandent comme moi.
M. Leydet. Combien êtes-vous de socialistes à droite? Il vous faudrait d'abord vaincre les résistances de vos amis! (Bruit.)
M. Chautemps. Vous n'êtes que sept socialistes à droite !
M. LE COMTE Albert de Mun. Mais comment pouvez-vous croire, monsieur Leydet, que votre interruption doive m'embarrasser? Est-ce que, depuis longtemps que j'ai Thonneur de collaborer ici aux affaires publiques, ma position n'est pas parfaitement connue? Est-ce que je ne sais pas très bien, comme tout le monde , qu'il y a entre beaucoup de mes amis et moi des désaccords sur ces questions de réformes sociales? E^t-ce que j'ai jamais reculé devant le pénible devoir de défendre ici mes idées, malgré mes meilleurs amis? Mais non, jamais! j'ai toujours gardé mon entière liberté, parce que j'ai en ces matières des convictions profondes, et que ni les concours que je rencontre d'un côté, ni les applaudissements ironiques qui me sont adressés de l'autre, ni le regret que j'éprouve de ne pas avoir avec moi tous mes amis ne sauraient entraver mon indépendance et m'arrêter dans le libre exposé que je crois devoir faire de mes doctrines et des moyens qui me paraissent les plus convenables pour les appliquer. {Très bien! très bien! sur divers bancs.)
Mais j'ai dit que j'expliquerais mon vote. Je dois le faire.
Je ne voterai pas l'amnistie. Je ne la voterai pas, parce que, dans la pensée des auteurs de la proposition, elle a pour objet principal d'effacer les condamnations prononcées contre les hommes qui ont soulevé , excité les passions populaires dans les derniers et douloureux événements du Nord. Je ne m'associerai pas à cela.
Messieurs, je serai aussi net sur ce point que sur tous les autres. Oui, je mets mon honneur et mon
énergie, je iiiels tout luoii cœur à (iéleiidre liaii terne ni tout ce que je crois légitime dans les revendications des ouvriers; je le fais sans hésiter contre ceux mêmes dont j'ai trop souvent le regret de me séparer en pareil cas; mais je n'ai cessé de le dire, à raison même de mes idées et de mon ardcMit désir de servir utilement la cause des ouvriers, je déplore profondément de les voir s'abandonner aux excitations dcîs hommes qui les entraînent à la violence. (Applaudissements sur divers bancs à droite et à gauche.)
C'est avec ces hommes que je ne veux pas solidariser ma cause. Te serai toujours avec les ouvriers et prêt à les défendre, mais je manquerais à mon devoir visà-vis d'eux si je ne déclarais ici qu'ils sont mal conseillés, mal conduits par ceux qui les poussent à la violence et à la lutte. Ceux-là, je ne puis pas les défendre, et quel que soit mon désir d'apaisement, quel que soit mon désir de pousser le gouvernement dans la voie de la clémence, je ne puis m'associer à un vote qui paraîtrait approuver des manifestations que je condamne.
Voilà la déclaration que je devais à la Chambre pour justifier mon vote devant elle et devant les travailleurs. ( Applaudissements . )
PRONONCK
A l'occasion d'une interpellation SUR LA POLITIQUE RELIGIEUSE DU GOUVERNEMENT
(SÉANCE DU 12 DÉCEMBRE 1891j
Les incidents de Rome du 2 octobre, l'attitude blessante prise à cette occasion par le gouvernement vis - à - vis des évêques, et par -dessus tout le procès de M?»' l'archevêque d'Aix, poursuivi devant la cour de Paris, à raison d'une lettre publique qu'il avait adressée au ministre des cultes, avaient causé une vive émotion parmi les catholiques.
Le parti radical, cherchant à profiter de la circonstance pour rallumer la guerre religieuse, adressa au gouvernement une interpellation sur les « manifestations ultramontaines des évêques ». Le débat, ardent et passionné, dura deux jours.
M. Paul de Cassagnac crut l'occasion favorable pour demander, dans une harangue impétueuse, la séparation de l'Église et de FÉtat. Ms^'" Freppel prononça, ])our la défense des droits de FÉglise, un grave et éloquent discours. M. de Mun se
joignit à lui pour proposer l'ordre du joui* pur et simple, et j)rit la parole en ces termes à la lin de la discussion.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que je ne viens pas faire un discours; je sais trop ce que je lui dois pour l'essayer, à l'heure avancée où nous sommes ; je désire seulement expliquer la proposition d'ordre du jour pur et simple que j'ai faite avec M&'' Freppel.
Je suis de ceux qui , hier, ont voté la question préalable proposée au début de la discussion par l'honorable M. Déroulède; c'est avec la même pensée que je voudrais la clore par l'ordre du jour pur et simple.
Non pas, je n'ai pas besoin de le dire à la Chambre, que je regarde la question qui a été traitée pendant ces deux journées comme indigne de son attention; je me suis trop souvent expliqué à cet égard pour que je sois obligé de le faire aujourd'hui.
Mais dès le premier moment il m'a paru certain que la discussion qui allait s'ouvrir serait stérile et n'aurait d'autre effet qu'une agitation sans utilité et sans profit pour personne.
Je suis obligé de dire qu'après ces deux jours de discussion , et malgré les très beaux discours que nous avons entendus, mon opinion n'a pas changé.
Il a été une fois de plus démontré qu'un débat semblable, s'il peut envenimer les situations et accroître les conflits, est impuissant à trancher une question aussi grave que celle-ci, qui touche à la fois à tout ce qu'il y a de plus sensible dans la conscience humaine et de plus délicat dans l'exercice des pouvoirs publics.
Dès lors à quoi bon un ordre du jour qui ne chan-
gera rien à l'état des choses? à moins, ce que je ne suppose pas, que la Chambre veuihe adopter cehii qui aboutit à la séparation de l'Église et de l'État. C'est sur cet ordre du jour qu'il faut que je m'explique en deux mots. (Rumeurs aur quelques bancs. — Parlez I parlez!)
Mais, Messieurs, il faut bien que je le fasse : il m'est impossible, tout le monde doit le comprendre, de ne pas dire nettement pourquoi , au moment où la séparation de l'Église et de l'État est proposée avec plus de précision que jamais et dans des circonstances si sérieuses, surtout après les paroles que M. de Cassagnac a prononcées hier, de ne pas dire pourquoi je ne puis pas la voter.
Aujourd'hui comme autrefois , la question religieuse nous divise profondément : c'est le fait. Je ne vais pas, à l'heure où nous sommes, recommencer à discuter devant vous les responsabilités ; nous n'avons plus rien à vous apprendre : nos opinions sont faites.
Et quoi qu'on puisse dire, les catholiques de France resteront convaincus que votre attitude depuis quinze ans est la véritable cause du conflit.
M. Antonin Dubost. C'est réciproque!
M. LE COMTE Albert de Mun. Comme vous dites, c'est réciproque, et c'est pourquoi je trouve que les discours sont inutiles. Eh bien, je m'explique à merveille qu'étant donnée cette situation incurable, et de plus en plus pénible à supporter pour le clergé et les catholiques, l'idée de la séparation commence à séduire beaucoup d'entre eux, comme le seul moyen de briser une chaîne devenue de jour en jour plus pesante et de reprendre une indépendance qui vaudrait assurément
la peine d'être payée d'un sacrifice. (Très bien! très bien! sur divers bancs à droite.)
Je le comprends, mais je ne puis ni encourager ni précipiter de pareilles solutions. Je ne le puis pas, parce que cette séparation, ce n'est pas seulement, dans la pensée de ceux qui la proposent, une question de régime nouveau à donner dans notre pays, à l'Église catholique; c'est, en réalité, — M. Pichon l'a démontré très nettement, et il a eu raison, — le divorce violent et définitif entre la société civile et la religion ; et ce divorce je ne cesserai de le combattre : il est contraire à tous mes principes. (Mouvements divers.)
Voilà ma première raison : il y en a une autre non moins grave. C'est que pour nous, pour notre pays, tout pénétré pendant des siècles de la vie catholique , et qui en est encore imprégné, dont l'histoire à ce point de vue n'a aucun rapport avec celle de l'Amérique et de l'Angleterre, la séparation serait une déplorable décadence. Sans doute, ce peut être une extrémité qu'un jour ou l'autre nous soyons forcés d'accepter pour échapper à une situation intolérable; je pourrai l'accueillir comme une délivrance, mais je ne la saluerai pas comme un progrès. (Rumeurs à gauche.)
Et quant à la situation qui en résulterait pour la France au dehors, je n'ai rien à ajouter au beau discours de M. Millevoye : il l'a dit dans des termes trop éloquents pour que je veuille les affaiblir. Je m'associe à ses paroles, et je répète après lui que, dans les circonstances actuelles, ce serait un des plus grands dangers , une des plus grandes fautes que nous puissions commettre. (Très bien! très bien! à droite.)
D'ailleurs, cette séparation qu'on nous olTre, je ne
sais pas ce qu'elle est. J'ai lu très attentivemeut le discours de M. Goblet au Sénat; il a fait des déclarations dont je ne méconnais pas l'importance. Je me suis permis d'interroger tout à l'heure M. Pichon sur la manière dont il comprenait la mise en œuvre d'une mesure aussi grave : j'ai cru comprendre qu'il s'associait aux paroles de M. Goblet.
Je tiens. Messieurs, à prendre acte de ces déclarations : elles peuvent être importantes pour l'avenir.
On nous a dit que la séparation supposait le droit de propriété pour les associations religieuses et, en attendant sa constitution, une indemnité viagère pour les membres du clergé. Je retiens cette déclaration. (Bruit à gauche.)
Messieurs , je vais finir.
M. LE PRÉSIDENT. L'oratcur s'explique sur une motion d'ordre du jour pur et simple qu'il vient de déposer.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je prends acte de ces déclarations; mais des déclarations ne sont pas des actes.
Nous avons connu M. Goblet au pouvoir : dans la pratique, son libéralisme a abouti à l'exécution de Chàteauvillain et au renversement de la croix du Panthéon. (Très bien! très bien! à droite.)
Nous attendrons d'autres actes pour avoir confiance. En attendant il faut vivre , et vivre avec ce que nous avons. Si le gouvernement ne veut pas la séparation , qu'il applique le Concordat de manière à la rendre inutile et non pas de manière à la préparer par des voies détournées, comme il le fait depuis quinze ans. C'est une politique inacceptable pour nous : si vous
n'en changez pas, vons n'obtiendrez pas que nous changions de langage et d'attitude. Un ordre du jour ne modifierait en rien la situation : il ne pourrait être qu'une menace inutile et inacceptable pour nous, ou l'affirmation platonique d'une bonne volonté que les actes seuls nous permettront d'apprécier. C'est pourquoi , convaincu de la stérilité de ces débats, je voterai l'ordre du jour pur et simple. {ApplaudisHemenU à droite.)
L'ordre du jour pur et simple fut repoussé et, par 243 voixcontre 233, la Chambre adopta l'ordre du jour présenté par M. Rivet :
iK La Chambre , considérant que les n^anifestations récentes d'une partie du clergé pourraient compromettre la paix sociale et constituent une violation flagrante des droits de l'Etat, confiante dans les déclarations du gouvernement, compte qu'il usera des droits dont il dispose ou qu'il croira nécessaire de demander au parlement pour imposer à tous le respect de la république et la soumission à ses lois et passe à l'ordre du jour, »
LETTRE A M. L'ABBÉ PINIER
A l'occasion