‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 13 sur 40 · LE 24 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 24 JANVIER

A LOCCASION

D'UN SER^rON QU'IL AVAIT PRONONCÉ A BORDEAUX POUR LA CLOTURE DU CONGRÈS DES CERCLES CATHOLIQUES

Au mois de ianvior 1802, une assemblée aénérale de l'Œuvre des cercles eut lieu à Bordeaux. M. de Muii fit, le dernier jour du congrès, devant plus de quatre mille auditeurs, une grande conférence dans la salle de l'Alhambra. Obligé de regagner Paris le lendemain matin, il ne put assister à la cérémonie religieuse de clôture, dans laciuelle le R. P. Didon, des frères prêcheurs, prononça un sermon qui souleva dans la ville une vive émotion, et dont le compte rendu donna lieu immédiatement dans la presse îi une ardente })olémique. L'éloquent ])rédicateur avait cru devoir, en effet, contrairement à la pratique habituelle des réunions de l'Œuvre des cercles, introduire dans son sermon de longues considérations politiques, .

A cette époque, l'Encyclique du Pape sur les devoirs des catholiques français n'avait pas encore paru. Mais la pensée du Souverain Pontife et son désir de les voir s'unir sur le terrain constitutionnel pour la défense des intérêts religieux s'étaient manifestés avec éclat en diverses circonstances, depuis le

toast adressé, en novembre 1890, ])ai' J(! cardinal Lavigerie aux officiers de la flotte française, à Alger. L'évolution ainsi commencée se poursuivait au milieu des discussions les plus passionnées. M. de Mun jugea (jue le sermon du R. P. Didon, par les conseils qu'il donimit aux catholiques sur leur attitude à l'égard des pouvoirs publics, était de nature à compromettre cette évolution plutôt qu'à In favoi'iser. 11 lui |)nrut également nécessaire de conserver à l'Œuvre des cercles la position qu'elle avait toujours tenue, à l'écart des discussions })olitiques.

Il crut donc devoir adresser au R. P. Didon la lettre publique qu'on lira ci -après, ce qui lui donna l'occasion de prendre position dans la question générale, objet de division si profonde entre les catholiques.

Trois jours après le discours de Bordeaux, le 16 janvier 1892, avait paru une solennelle déclaration, signée de tous les cardinaux français et à laquelle adhéraient bientôt tous les évêques, qui, après avoir résumé les griefs et les protestations de l'Eglise contre la législation en vigueur, invitait les fidèles à s'unir pour la combattre, en acceptant sans arrière-pensée le gouvernement établi.

M. de Mun profita de la lettre au R. P. Didon pour se déclarer prêt à conformer sa ligne de conduite aux conseils donnés par l'épiscopat.

Paris, le 24 janvier 1892.

Mon Révérend Père,

En quittant Bordeaux dimanche dernier, quelques heures avant le sermon que vous avez prêché à la cathédrale, je vous exprimais mes regrets de ce que, rappelé à Paris par une grave obligation , je me trouvais privé du plaisir de vous entendre. Je n'ai ainsi connu de votre discours que les comptes rendus des journaux, et c'est assez cependant, puisque après huit

joui's ils n'ont été l'objet d'aucun démenti, pour que je vous demande la permission de vous dire, avec tout le respect que je vous dois, les sentiments que mont fait éprouver certaines de vos paroles, dont le retentissement a été très grand.

Je me crois tenu à le taii*e parce que , la cérémonie dans laquelle votre conférence a été prononcée servant de clôture à l'assemblée régionale des cercles catholiques, elle a été partout présentée comme une des manifestations du congrès, et qu'elle a paru ainsi engager la responsabilité de l'Œuvre des cercles, dont j'ai l'honneur d'être le secrétaire général.

C'est une règle absolue dans nos assemblées, mon révérend Père, comme c'est celle de Tœuvre elle-même, d'écarter de nos travaux tout esprit de parti, d'en bannir toute discussion relative à la forme du gouvernement , et de les maintenir exclusivement sur le terrain catholique et social.

L'assemblée de Bordeaux n'avait point dérogé à cette règle; pas un mot n'y avait été prononcé qui pût en dénaturer ou en compromettre le caractère, et tous ses membres s'y étaient rencontrés dans l'union la plus parfaite, fondée sur leur dévouement commun à l'ÉgUse et au peuple. Personnellement, au dernier jour du congrès, j'avais, en exposant mes idées, obsen^é la même attitude: me plaçant uniquement sur le terrain des faits politiques, économiques et sociaux, j'avais cherché à montrer que le christianisme seul peut donner au monde la justice et la paix.

Ce n'est donc pas sans une vive surprise que j'ai trouvé dans les journaux l'écho des conseils politiques que vous avez cru devoir adresser, de la chaire

de la cathédrale, aux membres de notre assemblée régionale.

L'union dont vous avez parlé pour la défense des intérêts religieux et pour le rétablissement de l'ordre social, j'ose dire que nous en donnons l'exemple.

Nous la pi'atiquons tous les jours par l'action publique, chacun à la place que Dieu lui a assignée. Mais nous ne croyons pas perdre notre temps, ni tomber (( dans la naïveté », en exerçant cette action par la diffusion de la presse catholique ou en lui donnant la forme des conférences populaires , grâce auxquelles nous avons pu , en face des socialistes , faire applaudir, comme à Bordeaux par exemple, le nom de Jésus- Christ, la parole du prêtre et le glorieux habit que vous portez vous-même.

Nous ne prenons pas, il est vrai, pour objet immédiat de nos efforts la conquête des sièges parlementaires ou municipaux ; nous craindrions par là de rabaisser le caractère et la portée de notre œuvre. Nous nous réjouissons cependant quand les ouvriers et les paysans, confiants dans notre dévouement, choisissent quelques-uns des nôtres pour représenter leur cause dans les corps élus de la nation , et nous pensons comme vous que si nous y devenions la majorité, nous pourrions utilement concourir au bien du pays. Mais, en attendant, et quoique nous y soyons encore la minorité, nous ne pouvons admettre que nous devions (( courber la tête » devant les hommes qui oppriment les consciences catholiques : nous ne le ferons jamais; nous croyons, au contraire, que c'est le devoir des minorités , comme c'est leur honneur et leur force, de protester sans relâche contre les violences

qu'elles n'ont pu euipèclier. L'Iiistoii'e de TF^lise no nous oflVe pas d'autres exemples, et iiuus non liouvons pas davantage dans celle des peuples voisins, où les catiioliques ont, de notie temps, résisté victorieusement aux lois d'oppression.

Nous pratiquons l'union sui' le teriain catholique, dans un esprit de paifaite obéissance au Pape et aux évéques, sans jamais lien diie ni rien faire qui puisse paraître une parole ou un acte de révolte , et nous suivons fidèlement, dans la défense des intérêts religieux ou la revendication des réformes sociales, non seulement les ordres, mais les avis du Souverain Pontife. Nous savons, en effet, que s'il nous demande de faire trêve aux discordes politiques et de renoncer aux luttes dynastiques, il ne nous commandera jamais d'accepter sans combat et sans protestation les lois qui attentent aux droits et à la liberté de l'Église. Ces lois, fussent-elles les articles organiques du Concordat, nous pouvons être réduits à les subir, mais nous ne croyons pas que nous devions jamais cesser contre elles la lutte dont nos consciences nous font une obligation.

Si c'est une telle résignation que vous nous conseillez, en nous invitant à « vivre tranquilles avec les pouvoirs établis » , non . je dois vous le dire respectueusement, mais avec fermeté, noOs n'y consentirons pas.

Depuis trois jours, mon révérend Père, la belle déclaration des cardinaux français, en donnant aux catholiques la direction qu'ils attendaient, est venue me confirmer dans les sentiments que je me permets tle vous exprimer.

Ue Mun. — Discours. \ • — i

Sans doute, elle recommando aux fidèles, qu'elle exhorte à s'unir pour la défense de leur. foi menacée, de se placer sur le terrain constitutionnel; mais elle les convie aussi à lutter sans trêve pour l'abrogation des lois qu'elle leur rappelle dans un frappant exposé, et, plutôt que d'accepter l'asservissement de l'Elglise à l'État, (( à tout entreprendre pour la résistance. »

En ce qui me regarde, je n'hésite pas à dire que je suis prêt à conformer mon attitude aux conseils qui nous sont donnés avec tant d'autorité. C'est bien ainsi quej'ai toujours compris et que j'appelle encore de tous mes vœux la formation constitutionnelle du parti catholique, organisé en dehors des partis politiques, avec son programme de revendications religieuses et sociales, non pour demander la paix dans la défaite, mais pour l'imposer par la victoire.

Je vous prie d'agréer, mon révérend Père , l'expression de mes sentiments les plus respectueux.

A. DE MuN.

Cette lettre eut , en raison des circonstances et des préoccupations générales , un grand retentissement. Les derniers paragraphes relatifs à la déclaration des cardinaux français et au groupement des catholiques sur le terrain constitutionnel frappèrent, en particulier, l'attention.

Peu de jours a})rès sa publication, le comité de l'Association catholique de la jeunesse française adressai à M. de Mun la lettre suivante :

r.uis, le -2U j.iijvit'i'

Monsieur le député,

r)aiis une lettre récente que toute la ))resse a reproduite, vous vous déclarez prêt à conformer votre attitude aux conseils (jue les cardinaux français viennent de donner aux catholicjues dans leur belle déclaration.

Nous venons sans hésiter nous associer à cette adhésion et nous ranger autour de vous, sur ce terrain où les évêques nous appellent à combattre })Our Dieu et pour la France.

Fidèles aux engagements pris l'année dernière dans nos grandes réunions, nous voulons, comme vous, former un pai'ti catholique « organisé en dehors des partis politiques, non pour demander la paix dans la défaite, mais pour l'imposer par la victoire ».

Marchez donc avec confiance dans la voie que vous avez ouverte; la jeunesse catholique vous suivra.

Agréez...

Le Comité de l'Association catholique de la Jeunesse française.

M. de Mun répondit aussitôt par la lettre suivante :

l«r février 1892.

Messieurs et chers amis,

Merci de tout cœur de votre lettre.

J'étais bien certain de vous trouver d'accord avec moi pour donner l'adhésion la plus entière à la décla-

ration des cardiTiaux, devenue aujourd'liui colle de i'épiscopat français. J'en avais d'avance pour garants les engage nrients pris dans ces grandes réunions de l'année dernière dont vous évoquez le souvenir, et que je n'ai pas oubliées plus que vous. Maintenant, l'heure est venue, le signal est donné, il faut agii*.

Vous voulez former, en dehors des partis politiques, un parti catholique qui soit, pour la défense de notre foi menacée, comme l'avant -garde de la France chrétienne, et qui s'adresse au peuple pour lui montrer, dans l'Éghse, la protectrice de ses droits.

Vous avez raison : aucune œuvre n'est plus nécessaire, et c'est bien à vous d'en prendre l'initiative.

Vous avez pour le faire la liberté que vous donne, dans la vie publique, l'indépendance de la jeunesse. Ayez -en donc aussi l'audace et l'activité.

Organisez -vous et marchez.

Nul ne saluera vos premiers pas avec plus d'enthousiasme que

Votre cordialement dévoué ,

A. DE MuN.

L'initiative de M. de Mun i)rovoqua des adhésions nombreuses, particulièrement dans la jeunesse. Nous donnons ici l'adresse de la jeunesse catholique lyonnaise , ({ui servit de modèle à beaucoup d'autres :

Monsieur le député,

Il y a ({uelques mois , à deux reprises différentes, répondant à l'appel de la jeunesse catholique, vous veniez à Lyon exci-

[i'V iioli'c ciitlioLisiasiiK' |»m" les accents de votre cliauil(i parole. A ce iiioiiienl déjà, rra|i|)«''s de ce (|ui s'était passé dans d'autres pays, tous nous réclamions Ja constitution d'une vaste union entre tous les catholiciues de France, et nous vous demandions d'être un des chefs de cette union, vous promettant de marcher fidèlement à votre suite.

Depuis lors, un grand événement s'est accompli.

La déclaration des cardinaux français est venue nous donner un grave enseignement, nous retracer nos droits et nos devoirs et délimiter le terrain sur lequel nous devions nous unir pour la défense de notre foi menacée.

En nous exhortant à nous placer sur le terrain constitutionnel, elle nous convie à lutter sans trêve pour l'abrogation des lois néfastes qu'elle nous rappelle dans un frappant exposé, et, plutôt que d'accepter l'asservissement de l'Église à l'État, à tout entreprendre pour la résistance.

Et ces conseils donnés avec tant d'autorité, vous n'hésitiez pas à déclarer bien haut hier, dans une lettre qui a attiré l'attention de la France entière, que vous êtes prêt à y conformer votre attitude.

Aucune équivoque n'est possible, comme nous avions l'honneur de le dire à Son Éminence notre cardinal dès le lendemain de la déclaration.

Au nom de tous les groupes qui se rattachent au comité régional de la jeunesse catholique lyonnaise, nous venons donc, monsieur le député, vous prier de vous faire, entouré de vos collègues au Parlement, l'organe de nos revendications; nous venons vous donner en quelque sorte mandat d'organiser la défense jusqu'à entière satisfaction.

Ce que Windthorst a fait au sein d'une nation protestante, pourquoi ne le tenteriez -vous pas avec succès dans un pays qui, malgré les efforts des laïcisateurs, ne veut pas néanmoins renier son baptême?

En entrant dans cette voie, monsieur le député, soyez assuré que vous serez suivi par toute la jeunesse catholique de Lyon,

fière de s'avancer sous votre conduite et certaine d'avoir placé en bonnes mains le drapeau (ju'elle vous confie.

Veuillez bien agréer, monsieur le député, avec l'expression de notre cordiale reconnaissance, l'assurance de riotre absolu dévouement.

Lyon , le '« février 1892.

Victor Berne,

Secrétaire général.

Auguste Rivet,

Président du comité régional de l^ Jeunesse catholique lyonnaise.

OBSEKVATIONS

SUR l'urgence d'une proposition de loi RELATIVE A LA LIBEUIÉ D'ASSOCIATION

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