LE 25 FÉVRIER
Depuis (|uelques années, les directeurs des nombreux journaux catholiques qui. sous l'impulsion et à l'imitation de la Croix, de Paris, se publient dans beaucoup de départements avec le même titre, avaient pris l'habitude de se réunir en congrès à Paris, au siège même du journal, dans la maison fondée par les RR. PP. de l'Assomption. En 1892, la question de l'attitude politique des catholiques pa.ssionnant tous les esprits, en raison des élections générales de l'année suivante, ce congrès prit une importance particulière. Un très grand nombre de prêtres et de laïques, dévoués aux œuvres de propagande, s'y rendirent.
M. de Mun fut invité à y prendre la parole et y prononça, en effet, le 26 février, l'allocution suivante, à propos d'une discussion ouverte sur la nécessité de faire appel aux hommes nouveaux.
M[<:ssrEURs,
Ce n'est assurément pas en qualité d'homme nouveau que je prends la parole devant vous. Je n'ai malheureusement plus cette qualité, et je le regrette.
Mais ce que je puis faire pour répondre à votre appel, c'est de vous dire en deux mots mon sentiment sur la grave question qui vous préoccupe à si juste titre.
Je ne suis pas venu ici , vous le pensez bien , avec la prétention de vous apporter des conseils. J'y suis venu sur l'invitation qu'on a bien voulu m'adresser, pour vous voir, vous entendre, pour me retremper un moment au milieu d'hommes que je regarde comme de véritables représentants du peuple catholique.
Ce qui manque le plus, en effet, aux hommes politiques dans la vie parlementaire, c'est le contact continuel avec ceux dont ils ont à défendre les intérêts.
L'atmosphère parlementaire crée autour d'eux une fiction permanente dans laquelle ils sont obligés de vivre, un état d'opinion factice auquel ils sont conduits à plier leurs esprits, et qui les écarte malheureusement trop souvent de ce mouvement catholique que vous représentez ici, et avec lequel, au contraire, ils devraient travailler à se tenir en union intime et permanente.
C'est donc afin de me retremper au milieu de vous que je suis ici.
Mais puisque vous voulez bien m'y autoriser, je vous dirai quelques mots de cette question politique dont M. Harmel vient déjà de vous entretenir.
Il esl l'tMlaiii (|ii(' Teiiseiiible des jc^iiiiiaiix iiui sr publient en France sous le titre de la Croix représente la force populaire qui est aux mains des catholiques, pour ai'river à faire valoir leurs droits et à conquérir la majorité.
C'est sur cette force que vous vous appuyez pour taire appel aux hommes nouveaux. La question est très délicate, et je ne voudrais rien dire qui put être considéré comme une personnalité.
Pour être un homme nouveau il n'est pas, à mon avis, nécessaire d'être un homme ignoré, inconnu, et de n'avoir encore pris aucune part à la vie publique. Je crois que, comme moi, vous entendez par hommes nouveaux des hommes qui acceptent résolument de se placer sur le terrain nouveau que vous avez défini et que vous représentez. { Applaudissements.)
Vous ne faites donc pas de question de personnes, mais vous voulez amener par la propagande, par l'action que vous exercerez sur les masses populaires, les hommes qui aspirent à vous représenter à se placer sur le terrain catholique où vous vous placez vousmêmes.
Et en leur demandant de se placer sur le terrain catholique , vous entendez qu'ils ne se placent sur aucun autre terrain politique, quel qu'il soit. (Applaudissements.)
C'est bien là, si je ne me trompe, le sens des instructions qui sont données aujourd'hui par le Souverain Pontife à tous les catholiques. Il nous demande, en effet, de nous placer sur le terrain légal, en dehors de toute opposition purement politique , pour y former l'union catholique.
Voilà votre sentiment et celui des électcni-s (jne vous représente/, ici.
Eh bien! il faiii arrivei' ù ce (juc les hoiiiiues qui sont résolus à se placer sur ce terrain se fassent compter désoi-niais comme une force dans cliaque département, dans chaque arrondissement, dans chaque comm une . ( Applaudissements . )
Il est bien certain qu'il y a en France aujourd'hui un nombre considérable de gens dans les masses électorales, particulièrement dans les milieux populaires, qui ne peuvent plus, qui ne veulent plus être rangés sous l'une des étiquettes qui désignent les anciens partis politiques; ils ne veulent pas davantage de l'étiquette banale de conservateurs; ils veulent être étiquetés sous un nom qui représente nettement leurs idées religieuses et sociales, c'est-à-dire sous le nom de catholiques. (Applaudissements.)
C'est à organiser ces forces et à les faire compter pour ce qu'elles valent que nous devons tous travailler.
Il y a des régions où ces forces peuvent être prépondérantes , il y en a d'autres où elles apportent un appoint considérable , il y en a d'autres enfin où elles n'ont qu'une importance relative. Mais partout elles peuvent valoir quelque chose.
Quand viennent les élections, les catholiques sont obligés , au moment de la lutte , d'aller se ranger derrière l'état-major des partis politiques, parce qu'ils n'ont pas d'organisation, pas de cadres, pas de programme arrêté d'avance.
Le lendemain de la lutte électorale, ils sont nécessairement confondus avec les partis politiques derrière
les(juels ils oui coinballu : tlo là une silualiuii souvent préjudiciable vis-à-vis des adversaires, qui font porter aux catholiques loul le poids des accusations qu'ils dirigeaient contre les partis monarchiques, et pour les lîommes politiques eux-mêmes, qui deviennent forcément les hommes de tel ou tel parti au lieu de n'être que des catlioliques.
Il faut donc que les catholiques soient organisés de manière que l'on compte avec eux.
Il y a, à l'heure où je parle, des élections en France, dans le Nord et dans le Pas-de-Calais. Les catholiques ne me paraissent pas encore cette fois en mesure de faire valoir leur programme : une fois de plus nous assistons à ce spectacle que, dans un pays où les catholiques sont extrêmement nombreux , ils n'ont pas une organisation qui leur permette de se compter.
Et le lendemain il arrivera encore que le peuple, que les ouvriers ne sauront pas où sont les catholiques, ni quels programmes ils opposent à celui des représentants des syndicats révolutionnaires.
C'est une situation déplorable , qui est vraie presque partout, et qu'il faut faire cesser.
Ce n'est pas moi, certes, qui conseillerais jamais rien qui ressemblât à une rupture avec les conservateurs; mais je demande que parmi les conservateurs les catholiques s'organisent pour leur compte.
Il y a dans chaque département un groupe d'hommes qui, parce qu'ils sont catholiques, font de la défense des intérêts religieux et populaires la première de leurs préoccupations. C'est à eux que je m'adresse.
Il faut arriver à persuader les députés de cette vérité.
qu'en se plaçanl sur le Icrrain caLh(>li(iii(', ils répondciiL aux vœux de la majorité des électeurs qu'ils ont derrière eux. (Ajyplaudissements.)
Il faut y arriver doucement, sans brusquer, sans froisser personne. Mais il faut y arriver, d'abord parce que c'est le conseil qui nous est donné par le chef de l'Église, et ensuite parce qu'en définitive nous sommes dans le pays une force considérable, que nous ne devons pas laisser absorber par d'autres états-majors que les nôtres.
Voilà donc ce qu'il faut obtenir.
Le moyen, vous l'avez dans les mains. Ce sont vos journaux.
Ce sont eux qui feront tomber les malentendus créés par mille causes qui viennent de nos adversaires, quelquefois même de nos amis, et qui séparent encore les masses populaires des catholiques.
Et en disant des catholiques, je parle plus particulièrement du clergé.
Je suis bien d'accord avec M. Harmel sur ce qu'il a dit tout à l'heure à propos du mot de clérical. Mais mon opinion, c'est que les mots ne font pas grand'chose à l'affaire. Nous aurions beau dire que nous ne sommes pas des cléricaux, on nous traitera toujours de cléricaux.
L'important c'est de nous faire comprendre du peuple, et pour cela il faut seconder l'action du clergé, qui se trouve en contact direct avec les masses populaires ouvrières et rurales. Il faut enlever aux conservateurs cette idée fausse , que l'action du clergé sur les masses populaires est plus dangereuse qu'utile. (Vifs applaudissements.)
De très bons clirétiens, de très bons catholiqiips pensent et s'expriment sur ce point -là coname beauroup de gens qui ne le sont guère.
On nous parle souvent, à nous catholiques français, des pays voisins; il n'y a pas de jour qu'on ne nous dise :
Pourquoi ne faites-vous pas ce qui a été fait en Allemagne? Pourquoi n'arrivez -vous pas à constituer un (( centre » catholique?
Mais comment y est -on arrivé en Allemagne? Les catholiques ont eu des défenseurs éloquents et intrépides. Gela est certain. Ils ont eu Windthorst, orateur de très grand talent, tacticien du premier ordre: cela a été pour eux une grande force.
Mais ni leurs défenseurs ni Windthorst lui-même n'auraient réussi , si le peuple catholique n'avait été puissamment organisé, et si cette organisation n'avait été l'œuvre des curés et des vicaires. (Applaudissement!^.)
Eh bien! à la Chambre des députés, nous ne sentons pas derrière nous cette organisation qu'avaient pour eux les membres du Parlement allemand.
Et je crois cependant que nos forces sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne le suppose.
Je voudrais voir dans tous les diocèses de France un certain nombre de prêtres choisis, jeunes, actifs, intelligents , étudiant les questions sociales et se préparant à pouvoir les traiter devant un auditoire populaire... (applaudissements), étudiant les questions agricoles et pouvant en entretenir les paysans... (nouveaux applaudissements), étudiant les questions économiques et pouvant fonder des sociétés de crédit,
des associations ouvrières ^ n'éLaiU pourvus ni de cures ni de vicariats, ne recevant pas de traitement de l'État, et libres ainsi de tous liens avec l'administration, mai'chant droit au peuple pour le réconcilier avec l'ÉgJise. (Applaudisseme7its prolongés.)
Si nous avions une telle organisation dans tous les diocèses, nous serions étonnés de l'écho que nous trouverions dans les rangs du peuple, et je voudrais bien savoir quelles raisons pourraient alors donner les députés pour ne pas se placer sur le même terrain que leurs électeurs. (Applaudissements.)
Loin de moi la pensée de séparer les électeurs de leurs députés. Mais je demande que les catholiques sachent bien ce qu'ils veulent et qu'ils imposent ensuite leur volonté aux candidats.
C'est ainsi que je comprends le mouvement électoral catholique.
Je voudrais qu'il se fît un effort énergique par l'enseignement chrétien du peuple, par la propagande du christianisme. M. Harmel le disait tout à l'heure, M. l'abbé Garnier le répète de tous les côtés; ils ont bien raison.
Le christianisme est inconnu aujourd'hui d'une grande partie de la masse populaire, et le christianisme cependant est seul capable d'apaiser les souffrances morales et matérielles du peuple.
Créons partout des œuvres sociales, des institutions économiques , des banques populaires , des sociétés de crédit. Faisons des conférences, répandons des journaux.
Voilà ce que doit être notre programme d'action.
Mais vous n'avez pas besoin de mes conseils : tout
ce que je puis faire, c'est de vous suivre... An train dont vous allez, c'est tout ce qui me reste à faii'e.
Je suis avec vous sur le terrain catholique. Et je ne puis pas mieux finir qu'en disant : « J'y suis, j'y reste. )) (Applaudissements prolongés.)