SUR LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE
M. Julos Domerofue, économiste distingué et l'un des plus actifs et plus brillants propagateurs de la politique protectionniste, ayant fondé, au mois de mars 4892, une revue destinée à soutenir et à développer l'œuvre entreprise par le vote de la nouvelle législation douanière, M. de Mun lui adressa à ce sujet la lettre suivante :
Paris , 20 mars 1892.
Monsieur ,
Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire connaître le programme de la nouvelle publication dont vous prenez Finitiative. Votre nom et le souvenir, encore présent à tous les esprits, de votre beau livre sur la Révolution Économique étaient, à l'avance, une garantie certaine du très vif intérêt que ce programme devait m'oftVir : la lecture que j'en ai faite, avec beaucoup d'attention, n'a pas trompé mon attente.
Quoique placé à un point de vue différent du vôtre, puisque je cherche dans la doctrine catholique le fon-
(loiTienl ])riiicipal do toute l'éforme sociale véritablement l'éconde, je veux cej^endaul vous exprimer- ma très sincère sympathie pour l'œuvre que vous entreprenez.
J.a législation douanière que le Parlement vient d'édicter, et à la préparation de laquelle vous avez pris, par vos écrits, une part si importante, n'est point, par elle-même, vous avez bien soin de le déclarer, une solution de la question économique. On pourrait dire qu'elle ne fait que la poser en des termes nouveaux et établir la base sur laquelle pourront s'appuyer les réformes nécessaires.
Sans doute, si elle a pu paraître à quelques-uns, comme à moi-même, excessive dans certaines de ses applications, cette législation est éminemment juste dans son principe, parce qu'elle rend au pays, avec la liberté de ses mouvements, la faculté de se préparer aux épreuves de l'avenir, parce qu'aussi elle donne à l'intérêt national les garanties dont il a besoin, en le plaçant, pour l'opposer aux rêveries cosmopolites, au-dessus de toutes les théories d'école.
Mais elle serait condamnée à une inévitable réprobation , si elle ne devait pas avoir ]30ur conséquence , en sauvegardant l'industrie et l'agriculture, d'améliorer la condition des ouvriers et des paysans, et de déterminer par des bienfaits évidents le rapprochement et l'entente du capital et du travail, que vous appelez si justement les deux forces jumelles de notre vie économique.
Il ne faut surtout pas qu'on puisse croire et dire que les nouveaux tarifs de douane ne doivent profiter qu'aux capitalistes, aux industriels et aux proprié-
taires, et que ceux-ci ne les ont si chaleureusement défendus que pour la satisfaction de leurs propres intérêts.
Il importe, au contraire, de répéter aux uns et aux autres, en termes pressants, que ce serait de leur part une coupable folie de s'endormir, à l'abri de la protection , dans Toubli de leurs devoirs sociaux ou des nécessités de leur temps, et que, s'ils ont désormais entre leurs mains le moyen de retrouver, au moins en partie, la prospérité perdue, c'est pour la faire tourner au profit des travailleurs associés à leur tâche.
Il n'importe pas moins de montrer au peuple par des faits, par des résultats, par des œuvres plus encore que par des raisonnements, que la politique nouvelle doit avoir pour premier effet de faciliter, avec la promulgation des lois protectrices de ses droits et de ses intérêts , l'établissement des institutions capables de le soutenir dans les grandes luttes que lui réserve la transformation des conditions économiques du globe.
La réforme fiscale, en particulier celle de l'impôt des boissons, la suppression de ces douanes intérieures qu'on appelle les octrois; la création, encouragée par les pouvoirs publics , aidée par le libre emploi des ressources accumulées par l'épargne , des sociétés de crédit mutuel, industriel ou agricole; le développement, par l'initiative des syndicats, des sociétés coopératives de consommation destinées à défendre les travailleurs contre le renchérissement des subsistances et la spéculation des intermédiaires, telles sont quelquesunes des réformes qui apparaissent comme les corollaires nécessaires de la protection douanière. J'ai constaté avec plaisir que la plupart d'entre elles étaient
indiquées dans votre programme, et je suis heureux de me trouver, sur tous ces points, d'accord avec vous.
Mais, si vous me permettez une dernière remarque, ce ne serait pas assez, pour justifier votre titre, que de préconiser ces réformes partielles. La réforme économique doit être plus profonde pour répondre efficacement aux besoins des temps nouveaux. En réalité, elle doit avoir pour but l'acheminement progressif et pacifique des mœurs, des institutions et des lois, vers l'inévitable transformation qui s'apprête dans le régime du travail, en favorisant, comme le pape Léon XIII le recommande dans l'Encyclique sur la condition des ouvriers, l'accès du travailleur à la propriété.
Là est, en effet, le terme nécessaire de l'évolution sociale.
Vous connaissez mieux que moi les moyens d'y tendre pratiquement, et dont je ne fais que rappeler les principaux , en nommant la participation des ouvriers aux bénéfices et à la prospérité de l'entreprise , l'organisation de la coopération industrielle, la reconnaissance légale du droit de propriété pour les associations corporatives, la substitution du régime du métayage à celui du fermage.
Vous voudrez, j'espère, presser vos lecteurs, industriels ou propriétaires fonciers, d'entrer dans cette voie avec confiance et résolution. De leur clairvoyante initiative peut dépendre, pour une large part, le salut social de notre pays.
A. DE MUN
Député du Morbihan.
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