‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 2 sur 40 · CHAMBRE DES DÉPUTÉS, SÉANCE DU 4 MAI · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES DÉPUTÉS, SÉANCE DU 4 MAI

La journée du l^i" mai, choisie depuis l'année précédente par les congrès ouvriers internationaux comme le jour du chômage universel, fut marquée, en 4891 , par un douloureux incident.

A Fourmies, petite ville industrielle du département du Nord, un bataillon du 145« régiment d'infanterie, requis par l'autorité préfectorale pour prévenir les désordres, fut maladroitement établi sur la place publique en contact immédiat et prolongé avec la foule excitée par les meneurs socialistes, où les curieux se trouvaient mêlés aux manifestants, et parmi laquelle figuraient de jeunes gens, des femmes et des jeunes filles.

Des pierres furent lancées aux soldats ; un officier fut menacé et jeté à terre. Pour dégager la troupe, le commandant ordonna le feu, vingt victimes furent atteintes au hasard, et dans le nombre des jeunes filles et des enfants. Le sous -préfet d'Avesnes (chef- lieu de l'arrondissement où est situé Fourmies), le maire, le procureur de la république, au lieu de se tenir sur la place pour cahner la foule et empêcher la collision,

étaient à la mairie. Un seul homme apparut dans ce désastre comme; un lirios : ce fut Je curé de la paroisse, M. Margerin, qui, au bruit do la fusillade, se jetant entre les soldats et les ouvriers, tandis que la foule s'enfuyait épouvantée, s'empressa auprès des victimes, relevant, avec son vicaire, les morts et les mourants , et les portant au presbytère , où les blessés reçurent les premiers soins des mains des sœurs, accourues de leur c(Mé.

Cet affreux événement donna lieu, à la Chambre, à une interpellation adressée à M. Gonstans, ministre de l'intérieur, par M. Ernest Roche, député socialiste, qui fit un récit émouvant et circonstancié des faits, au cours duquel M. de Mun, par une interruption, l'amena à constater l'absence, sur le lieu du désastre, des autorités administratives.

Après la réplique du ministre, M. de Mun prit la parole en ces termes :

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, à l'heure où nous sommes arrivés et au point où la discussion est parvenue, je n'adresserai à la Chambre que très peu de mots.

J'ai demandé la parole pour expliquer l'attitude que je vais prendre dans le vote qui sera rendu tout à l'heure.

Personne ici, je veux le constater avant toutes choses, personne ici, à quelque parti qu'il appartienne, sur quelque banc qu'il siège, ne me soupçonnera d'apporter à cette tribune un sentiment, je ne dis pas d'hostilité, mais de méfiance vis-à-vis de l'armée. (Très bien! très bien à droite.) Je lui ai appartenu pendant quinze années; je lui reste attaché par toutes les fibres de mon cœur. (Très bien!)

Et si, dans le douloureux événement de Fourmies, quelque chose m'a ému aussi profondément que le

inallunir même des victimes, c'est le rôle auquel l'armée s'est trouvée condamnée (Très hlen! très bien! à droite et sur plusieurs bancs à Vextrême gauche) , c'est la pensée de ce qu'ont souffert, de ce que souffrent encore, j'en suis sûr, ces officiers et ces soldats, condamnés, je le répète, il n'y a pas d'autre mot, par l'accomplissement de leur devoir, à une si terrible obligation. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)

M. Clemenceau. Vous en savez quelque chose!

M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, monsieur Clemenceau, je le sais par les cruels souvenirs d'une terrible expérience; je sais ce qu'il en coûte d'être appelé à faire son devoir dans de pareilles circonstances; je sais que ceux qui l'accomplissent sont dignes de tous les respects, de toutes les marques de reconnaissance; mais que , de ce devoir accompli , il leur reste au fond du cœur une angoisse inoubliable. (Applaudissements à droite.)

Et c'est pour cela que je suis à la tribune, certain de n'y pas du^e une parole qui ne soit digne d'un soldat et précisément pour demander compte au gouvernement des mesures qui ont rendu nécessaire, inévitable, ce déplorable conflit. (Très bien! à droite.)

J'y suis pour lui reprocher ce qui m'apparaît comme la cause principale du malheur : d'avoir laissé les soldats en contact prolongé, immédiat, avec une population ouvrière surexcitée, jusqu'à ce qu'enfin se soit produit ce corps-à-corps terrible dont on nous a donné la description que personne n'a contredite, et où les soldats, voyant leur chef entouré, menacé, foulé aux pieds, n'ont plus eu qu'à faire leur devoir en le dégageant par la force.

Voilà, Messieurs les ministres , ce que je reproche au\ agents du gouvernement : c'est d'avoir créé une situation d'où devait sortir un choc inévitable. (Très hien à droite et à reoptrême gauche. — Rumeurs et réclamations à gauche et au centre,)

Eh bien, à l'heure où nous sommes, ce qui importe, c'est de dégager nettement les responsabilités et d'apporter à ce débat une conclusion nette et pratique.

L'armée est hors de cause; je l'y ai mise comme l'ont fait avant moi les orateurs qui m'ont précédé à la tribune; il ne peut être question d'elle que pour la saluer avec respect. (Applaudissements.) Mais à côté, en dehors d'elle, il y a des hommes dont il faut parler : ce sont, messieurs les ministres, ceu^v que vous couvrez de votre autorité , dont vous êtes les chefs responsables; ce sont les représentants de l'autorité civile, administrative et judiciaire. Voilà ceu^?. qu'il faut mettre en cause; je ne dis pas qu'il faille les accuser, je dis qu'il faut savoir quelle a été leur attitude et ce qu'ils ont fait pour prévenir la collision.

A droite. Très bien! Voilà la question!

M. LE COMTE Albert de Mun. M. le ministre de l'intérieur n'a pas répondu à la question que je m'étais permis de poser au cours du récit fait par M. Roche : au moment où la troupe, entourée, a dû faire feu, où était le maire? où était le sous -préfet? où était le procureur de la République?

On nous a dit que ces représentants de l'autorité étaient, les uns derrière les soldats, les autres dans une maison voisine, occupés à conférer entre eux. Ce n'était pas là leur place, messieurs les ministres. (Très bien! très hien à droite.)

Voulez-vous que je vous dise ce qu'ils devaient faire? Au lieu de laisser la troupe en contact avec le peuple, ils devaient l'en tenir le plus loin possible et se montrer, eux, revêtus de leurs insignes, entre elle et les ouvriers, allant à eux, leur parlant, usant de leur autorité pour les maintenir, les calmer et apaiser leur animation. (Applaudissements à droite et à l'extrême gauche.)

Voilà quel était leur devoir. Il y a trois ans, à coté de nous, en Belgique, au milieu des grandes et terribles grèves du bassin de Charleroi, un homme que je ne puis pas nommer, parce qu'il me touche de trop près, le gouverneur de la province du Hainaut*, se trouvait dans une position semblable : une bande de grévistes s'avançait, excitée, prête à en venir aux mains ; la troupe marchait contre elle, elle aussi, animée et menaçante; il l'a fait arrêter et, seul, sans armes , sans escorte , il s'est avancé vers les ouvriers , leur a parlé , leur a tenu le langage de la raison et de l'apaisement. Pendant ces quelques minutes d'accalmie, les esprits se sont détendus, le sang- froid est revenu aux uns et aux autres , et , au lieu de l'affreuse fusillade de Fourmies, la journée s'est terminée sans effusion de sang. (Applaudissements à droite.)

Voilà ce qu'il fallait faire, et, quoi que vous disiez, vous n'échapperez pas à cette responsabilité.

M. le président du conseil disait tout à l'heure : Si vous ouvrez une enquête, n'en apercevez -vous pas les conséquences? Vous allez mettre en cause les pouvoirs publics.

Eh bien, c'est à lui que je m'adresse, au président du conseil et non pas au ministre de la guerre , je tiens

* M. le duc dUrsel , beau-frère du comte de Mun.

à bien établir la, clisLiiicLion; je m'adresse à lui el je lui dis : Oui, nous allons mettre en cause les pouvoirs publics; nous allons leur demander des comptes, ouvrir une enquête sur* leurs actes. Est-ce que ce n'est pas là le rôle et la mission du Parlement? Est-ce que nous n'avons pas le droit, l'obligation de contrôler les actes de l'autorité publique? Je m'étonne de la parole de M. le président du conseil; je m'en étonne dans la bouche du chef d'un gouvernement parlementaire.

Votre autre objection me surprend plus encore. Vous nous dites : Allez -vous donc prolonger indéfiniment ce déplorable incident? Ah! monsieur le ministre, je suis sûr que vous regrettez déjà cette parole. Prolonger cet incident! Mais croyez -vous donc qu'il suffira que nous ayons ici voté un ordre du jour pur et simple pour que l'incident soit clos? (Très bien! très bien! à droite.) Croyez -vous qu'il suffira que vous ayez jeté discrètement et hâtivement sur vos responsabilités et sur la nôtre le voile d'un ordre du jour de confiance pour que tout soit fini, pour que là-bas il n'y ait pas des morts qu'on enterre dans les larmes et de pauvres gens qui pleurent les enfants, les jeunes gens et les jeunes filles tués dans cette terrible bagarre? pour qu'il n'y ait pas un trouble profond dans les âmes, une situation etïroyable créée entre les ouvriers et les patrons?

L'incident clos! Mais, Messieurs, laissez-moi le dire, je crois en avoir le droit; dans une question pareille je n'apporte pas, je ne puis apporter à la tribune aucune pensée politique, aucune préoccupation de parti. (Très bien! très bien à droite.)

Non! depuis des années j'ai consacré tout ce que j'ai de force à servir de mon mieux la cause populaire , à

faire progresser la solution des questions sociales, à hâter l'heure où il pourra être fait droit aux légitimes revendications des travailleurs. (Très bien! très bien!)

J'ai le droit de le dire parce que je l'ai fait, ici et ailleurs.

Eh bien, il y a une pensée qui double pour moi l'émotion des tragiques événements du l^*" mai : c'est celle du mal qu'ils font à la grande œuvre sociale que nous avons à accomplir; c'est la conviction qu'ils la font reculer de plusieurs années en creusant plus profondément que jamais l'abîme que nous voudrions combler. (Applaudissements à droite. — Interruptions.)

Ah! vous disiez, monsieur le ministre de l'intérieur, que le devoir des gouvernements est de prévenir le mal, pour n'avoir pas à le réprimer. Oui, vous avez raison; et pour cela, savez-vous ce qu'il faut faire? Il ne faut pas étouffer par la force les revendications légitimes : il faut les écouter, en dégager la vérité et y donner les satisfactions possibles : il faut user de votre ascendant sur le Sénat pour qu'il se hâte de voter les lois sociales que la Chambre lui a envoyées; il faut nous aider à promouvoir dans le pays des associations professionnelles qui puissent amener par l'arbitrage la conciliation entre les ouvriers et les patrons ; il faut ne pas entraver dans leur tâche ceux qui croient qu'on peut prévenir les conflits , en imitant le curé de Fourmies que vous applaudissiez avec nous tout à l'heure, en se jetant entre les combattants au nom du Dieu de paix, pour les empêcher d'en venir aux mains. (Applaudissements à droite.)

Voilà ce qu'il faut faire et ce que vous rendra plus

difficile que jamais le douloaiclix événement d'hier. Mais il ne s'agit pas d'apporter ici des discussions sociales et des programmes de gouvernement ; il s'agit de préciser nettement les responsabilités.

Celle de l'armée est hors de cause; celle des autorités civiles, administratives et judiciaires reste entière : personne ne l'a dégagée ; aucun des ministres n'a pu ou n'a voulu le faire.

Eh bien, laissant de côté toute question politique ou ministérielle, je demandé à tous mes collègues, à quelque parti qu'ils appartiennent, de s'associer dans une même pensée pour demander que la lumière soit faite pleine et entière.

Et c'est pourquoi je propose, à mon tour, à la Chambre une résolution conçue dans le même esprit que celle de l'honorable M. Millerand, mais avec cette seule différence, dont je suis certain qu'il ne se plaindra pas, qu'elle est rédigée de manière à bien spécifier pour tout le monde que la demande d'enquête ne vise que les autorités civiles, administratives et judiciaires. En voici le texte :

ce La Chambre, déplorant profondément la catastrophe de Fourmies et jugeant que les responsabilités de ce triste événement né sont pas, jusqu'ici , suffisamment établies, décide qu'unecommission d'enquête composée de onze de ses membres sera nommée pour informer de l'attitude suivie par les autorités civiles, administratives et judiciaires du département du Nord. » ( Vifs applaudissements à droite,)

La proposition d'enquête fut repoussée, et la Chambre adopta l'ordre du jour pur et simple.

SUR

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