ET LA POLITIQUE COLOMALE DE LA FRANCE EN AFRIQUE
(chambre des députés, séance du 7 AVRIL 1892.)
A la suite d'incidents survenus ;ui Dahomey, le gouvernement avait été obligé d'engager une ex})édition contre le souverain de ce royaume nègre, Belianzin.
En ;nème tem{)s l'occupation française du Soudan rencontrait, par suite du soulèvement d'une partie du pays, d'assez sérieuses difficultés.
Le ministère ayant demandé à la Ghand)r(' un crédit supplémentaire de trois cent soixante mille francs pour parer aux événements du Soudan, et quel([ues dé})utés ayant, en même tem})S, déposé une interpellation sur la situation du Dahomey, un débat généi-al s'engagea, le 7 avril 1892, sur l'ensendjle de la ])()litique coloniale française dans l'Afrique occidentale. M. de Mun prononça le discours suivant, en réponse au soussecrétaire d'État des colonies, M. Jamais.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je m'efforcerai, à cause de l'heure avancée, de retenir votre attention le moins longtemps possible. Je dois cepen-
dant remarquer que la discussion ne fait que commencer et que la question vient seulement d'être posée sur son vrai terrain par le beau discours de M. Le Provost de Launay, et par la réponse que lui a laite M. le sous -secrétaire d'État.
Je ne viens pas ici en ennemi de la politique coloniale; j'en suis, au contraire, un partisan déterminé. Mais je voudrais savoir quelle est celle du gouvernement. Je ne le vois pas clairement. Depuis bien longtemps j'entends, dans cette Chambre, reprocher aux ministères successifs leur politique coloniale, et il y a longtemps aussi que, à part moi, je leur fais le reproche inverse : ce que je reprochais au gouvernement d'hier, ce que je me vois encore obligé de reprocher au gouvernement d'aujourd'hui, après avoir entendu M. le sous -secrétaire d'État, c'est de n'avoir pas de politique coloniale définie, c'est-à-dire de ne pas dire nettement...
M. LE sous -SECRÉTAIRE d'ÉxAT. Mais si !
M. LE COMTE Albert de Mun... de ne pas dire nettement, hautement et largement au pays où il veut aller, et ce qu'il veut faire par sa politique coloniale. (Très bien! sur divers bancs.)
M. Le Provost de Launay a très bien posé la question. Il s'agit de savoir si, en vous maintenant dans le Soudan français, en vous établissant sur la côte du Dahomey, vous avez, ou non , la pensée que la France doit jouer un rôle considérable dans l'Afrique occidentale. Si vous n'avez pas cette pensée, si vous croyez que la France n'a pas de ce côté une mission à remplir, un intérêt capital à sauvegarder, si vous pensez cela, alors, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez rien
à répondre aux critiques de M. Le Provost de Launay; la politique que vous faites est indéfendable! Lessacrilices que vous nous demandez sont inacceptables pour le pays, parce qu'ils sont hors de proportion avec le but que vous lui proposez! (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Si au contraire vous pensez, avec moi, que la France a dans l'Afrique occidentale une grande tâche à remplir, un rôle auquel elle ne peut pas se dérober à cause de ses traditions (applaudissements au centre et sur divers bancs à droite), à cause de son intérêt et de son influence dans le monde, à cause du mouvement économique qui emporte le globe tout entier, si vous avez cette pensée, il faut la dire hautement à la tribune, afin que le pays tout entier l'entende, et que, l'avant entendue, il vous suive de bon cœur.
Dans ma conviction , ce qui fait la grande difficulté des questions de politique coloniale, ce qui empêche la masse du pays de les comprendre, ce qui crée, sur ce terrain , entre vous et lui une méfiance dont vous avez recueilli tant de témoignages , c'est qu'au lieu de parler à son cœur et à son imagination un langage intelligible, au lieu de lui découvrir les grands horizons qui pourraient l'attirer, au lieu de lui faire aimer la politique coloniale en lui rappelant les grandes destinées et les traditions séculaires de la France, vous ne lui montrez que les petits côtés de la question et les plus ingrats, vous ne l'initiez qu'à de petits moyens et à d'étroits calculs à travers lesquels il n'aperçoit que le sacrifice amer, l'argent dépensé, les hommes tués ou morts à la peine, et les souffrances endurées. (Applaudissements.)
Ce reproche, je rai l'ail aux gouvenieiaeiits qui vous ont précédés, à propos des affaires du Toiikiii. J'ai cru à cette époque, comme je crois encore aujouni'hui, que le pays aurait compris ce qu'on voulait de lui si 011 lui avait montré clairement l'immense intérêt que la France avait à ne pas abandonner la face orientale de rindo- Chine, où elle avait le pied par la Cochinchine et le Cambodge, pendant que l'Angleterre s'avançait tous les jours plus profondément sur la face occidentale (applaudissements), et allait s'établir aux portes de la Chine, à l'heure où elle s'ouvrait au commerce européen, tandis que la Russie l'enserrait par le nord, d'une marche de plus en plus pressante.
Je crois que, si l'on eût, dès les premiers moments, découvert ces larges visées à notre nation généreuse et jalouse de sa prépondérance dans le monde, elle aurait compris et accepté la tâche qui s'offrait à elle. Mais on n'a sollicité son courage qu'au jour le jour, pour de petites opérations successives, en invoquant comme une excuse l'honneur du drapeau, sans jamais dire quels intérêts s'abritaient derrière lui ; et comme on n'osait pas montrer la grandeur de l'entreprise, on osait encore moins demander les moyens nécessaires pour l'accomplir. Voilà la faute qui a pesé sur le Tonkin.
Elle a pesé plus lourdement encore sur la Tunisie : si on l'avait voulu, rien n'était plus simple à faire comprendre.
Il y a trente ans, au début de ma vie militaire, j'ai pris part à ces expéditions annuelles qui parcouraient, de Tebessa jusqu'à la Calle, la frontière de la régence, et où tout le monde sentait bien qu'un jour viendrait
où, pour être Iranquilleseii Algérie, pour être maîtres de la paix, il uous faudrait étendre la main sur la Tunisie. Mais la même fatalité a pesé sur le gouvernement : on n'a pas osé dire ces choses, on a parlé d'une petite opération de gendarmerie, d'une répression contre les incursions de quelques tribus de la frontière; on a nié que ce fût une guerre, une expédition sérieuse, et le pays n'a pas compris (marques d'assentiment) : il n'a pas accepté!
Kh bien ! vous êtes en train de faire la même chose pour le Soudan français et pour le Dahomey; et si vous persistez dans cette attitude , — c'est le reproche que je vous adresse, monsieur Jamais, — vous n'aurez rien à opposer à l'argumentation pressante de M. Le Provost de Launay, au tableau trop réel qu'il vous a fait du pays ingrat où se débattent vos colonnes expéditionnaires, des souffrances qu'elles y endurent, des pertes qu'elles y font chaque jour; vous n'aurez rien à répondre , rien à dire de satisfaisant à ce pays qui vous demande compte de son argent dépensé et de son sang répandu , et qui ne voit pas où vous voulez le conduire. {Applaudissements sur divers bancs.)
Pour moi , qui suis absolument persuadé que la France ne peut pas se détourner de l'Afrique occidentale {Très bien! très bien!), qui suis absolument persuadé qu'elle doit jouer là un rôle capital, je vous supplie de le dire nettement. Ce n'est pas par des demi -mots et des petites idées qu'on entraîne une nation : ce n'est pas avec cela, laissez -moi vous le dire, qu'on soutient des soldats. {Applaudissements .)
Ah! nos pauvres soldats! chacun a salué ici avec émotion leur nom et leur courage. Mais il y a quelque
chose qui vaudrait mieux pour eux que les hommages les phis empressés et les éloges les plus éloquents! C'est une parole, un mot, dit par ceux (^ui ont le droit de parler au nom de la France, et qui viendrait grandir, à leurs propres yeux, la mission qu'ils Jour donnent à remplir.
Ah! ils meurent de bon cœur, nos soldats! Mais croyez-vous que, lorsqu'ils tombent là-bas, terrassés par le soleil , vaincus par la fièvre et frappés |jar les balles des sauvages, croyez- vous que, si au lieu de penser qu'ils donnent leur vie parce que c'est le métier, et pour ajouter un peu de gloire au nom français, s'ils avaient le sentiment profond qu'ils concourent à une glorieuse mission , qu'ils sont les soldats d'une grande cause, et qu'ils meurent applaudis avec amour, avec passion, par la mère patrie, non seulement à cause de leur sacrifice, mais pour l'œuvre qu'ils font en son nom, croyez -vous qu'ils ne tomberaient pas le cœur plus content et l'âme plus tranquille? (Double salve d' applaudi sse7nents.)
Messieurs, c'est là qu'est la question. On parle de l'intérêt de la France; on se demande où il est, dans cette affaire du Soudan. Mais l'intérêt de la France, le premier de tous, c'est son influence dans le monde! Pardonnez -moi si je sors un peu le débat de la discussion des faits qui se déroulent au Soudan même : c'est ailleurs qu'il faut regarder.
Est-ce que vous ne voyez pas la grande poussée de l'Europe vers le continent africain? (Très bien! très bien!) Est-ce que vous ne voyez pas qu'elle s'y précipite tout entière, et que, dans ce grand mouvement, dans cette évolution économique et sociale qui emporte
toutes les nations, c'est à qui arrivera le premier pour chercher au cœur du continent noii' les débouchés, les revanches commerciales que l'Europe ne trouve plus ailleurs? (Applaiidifise}nents.)
Est-ce que vous ne voyez pas que, déjà, nous avons perdu bien du temps et bien du terrain? 11 y aune grande nation , dont assurément je ne parlerai jamais qu'avec la profonde sympathie que j'éprouve pour elle; c'est l'Angleterre. Ce n'est ni sa faute ni la nôtre si nos destinées sont telles, qu'étant les deux plus grandes nations maritimes de l'Europe, nous nous trouvons, elle et nous, presque tous les jours en contact, et, par suite, en rivalité; c'est la force des situations.
Eh bien, l'Angleterre avait fait le rêve des Indes noires; elle avait voulu jeter à travers l'Afrique, de l'Orient à l'Occident, comme une ceinture à ses couleurs, qui devait couper en deux, en l'étreignant, le continent africain. Elle s'est heurtée à deux obstacles : l'un qu'elle a créé elle-même, en abandonnant Gordon, qui était son héros , en laissant tomber Kartoum , et en laissant la barbarie s'établir de nouveau dans le Soudan égyptien, au seuil du pays qui fut l'un des berceaux de la civilisation. {Applaudissements.)
L'autre obstacle qui a arrêté l'Angleterre , c'est l'entrée en scène de l'Allemagne, qui est venue tardivement, mais d'un pas impétueux , prendre sa place à ce partage d'un monde , et qui , à peine établie sur la côte orientale , tendait la main par-dessus le lac Tanganika à l'État indépendant du Congo belge. La route était barrée, et l'Angleterre, sans perdre un moment, se jetait sur l'Afrique occidentale. Et nous, Messieurs,
où (Ml soiuriJCs-iioLis? Nous Jie souiiiics plus en Kgyple. {Mouvements divers.)
M. Jules Délai iaye. Grâce; à M. de Freycinct!
M. François Deluncle. Non! rÉgy[)te n'est pas perdue.
M. le comte Albert de Mun. Oh! je ne dirai rien de plus; les récriminations sont stériles. Nous ne sommes plus en Egypte : mais nous y avons laissé d'ineffaçables traces et l'impérissable souvenir des œuvres et des hauts faits dont nous avons semé les rivages du Nil. (ApplaudUsements sur un grand nombre de bancs.) Nous avons laissé le champ libre à l'Italie dans l'Abyssinie, où chaque jour elle s'avance, malgré ses échecs {mouvements divers); à peine gardons -nous encore un poste d'observation à la sortie de la mer Rouge, au débouché de cette route des Indes que nous avons ouverte par notre génie et nos épargnes. Nous n'avons plus rien à Zanzibar. Voilà notre situation sur la côte orientale d'Afrique.
Nous pourrions encore y exercer notre influence par Madagascar. Mais là encore, tous les jours, nous accumulons des fautes et des faiblesses qui rendent, dans la mer des Indes, notre situation plus précaire. {Ajjplaudissements.)
Eh bien, je vous demande si, après nous être ainsi laissés mettre à l'écart de l'Afrique orientale, nous accepterons la même situation dans l'Afrique occidentale. {C'est cela! Très bien!)
En 1884, il y avait sur le Niger et le Benoué trentedeux comptoirs français, autant que de comptoirs anglais. L'administration française, fidèle, hélas! à ses traditions, au lieu de les soutenir, les a abandonnés
;ï cux-mrincs ; la compagnie n'a pas pu tenir, et un joui' est venu où une compagnie ;niglais(î, souleuue, elle, encoui'agée par son gouvernement, a acheté les comptoirs français avec leur matériel et leur outillage: c'est la compagnie royale du Niger, et en (juelques années elle a couvert de ses établissements les rives du Niger et du Benoué. Voilà ce que nous avons laissé faire, et nous avons mis le comble à notre* im|)i'udence par la déplorable convention de 1890, où l'Angleterre s'est adjugé théoriquement, — heureusement ce n'est que théoriquement, — l'empire du Soudan central, en traçant une ligne qui va de Say sur le Niger au lac Tchad, et qui laisse au-dessous d'elle, sous l'influence de nos rivaux, justement ces royaumes de Bornou et de Sokoto que le voyage de Barth a fait connaître à l'Europe étonnée, où est l'avenir, la richesse, le centre commercial, où peut être la revanche, le terrain de défense de la vieille Europe contre l'Amérique. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) •
On nous a laissé la route de ïombouctou, qui ne mène à rien qu'aux plateaux sahariens; on a prétendu nous fermer la route de Bornou. Heureusement, ce n'est qu'une prétention théorique. La conférence de Berlin a déclaré libre la navigation du Niger et du Benoué : c'est là qu'est le salut !
Eh bien, voulez -vous en profiter pour réparer la faute commise et pour prendre le contact avec le Soudan central?
Voilà la question. Il n'y en a pas d'autre. S'il ne s'agit , dans vos visées politiques , que de piétiner, en combattant dans le Soudan occidental, entre le Sénégal et le Niger, dans ces régions inhabitées et stériles dont
on vous a lu la description, c'est iiiif politique sans issue et injusiiliable.
En avez- vous inic autre? Je le désire et je vous demande de le diie.
M. Le Provost de Lauiiay vous a lu les conclusions d'un opuscule publié par ordre du ministère de la marine; je ne sais si ces conclusions sont les vôtres, et je ne vous en demande pas tant. Je ne vous demande pas de prendre parti, ici, aujourd'hui, pour ou contre le chemin de fer transsaharien jeté d'Ouargla au Niger ou au Tchad ; je ne vous demande pas de dire si vous croyez possible de conduire rapidement votre voie de Bafoulabé jusqu'à Bammako, et ensuite dans toute la largeur de la boucle du Niger, ou si vous pensez à relier le Congo au Soudan par le Chari , sur la route ensanglantée par Grampel et ses compagnons.
Je ne vous le demande pas : vous ne pouvez pas le savoir. Mais je vous dis que c'est là -dessus, que c'est vei's cette politique qu'il faut tendre vos esprits et vos efforts; je dis que si vous n'êtes pas fermement résolus à chercher dans le Soudan français un point d'appui pour votre influence vers le Soudan centi-al ; si vous ne voulez pas envisager résolument l'avenir qui s'ouvre devant vous dans la boucle du Niger, non seulement vous perdez le temps , l'argent et le sang de la France , mais vous faites une politique aveugle et sans portée, contraire à toutes ses traditions et à tous ses intérêts. (Vifs applaudissements.)
Ah! à son point de vue, M. Le Provost de Launay avait bien raison tout à l'heure , quand il vous montrait en termes si saisissants ce qu'entraînent avec elles d'épreuves, de souffrances et de déceptions les
expéditions auxquelles vous condauiiiez nos colonnes du Sénégal et du Soudan , et qu'il vous mettait au d^i d'y renoncer. Il avait raison, et si quelque chose m'étonne, monsieur le sous -secrétaire d'Etat, c'est que vous ayez pu venir prendre ici, à cette tribune, l'engagement de ne pas laisser notre action militaire dépasser, dans le Soudan, les limites qu'elle a atteintes. (Très bien! très bien!) Gomment pourriez- vous le tenir ?
Je n'ai jamais été dans le Soudan, mais je suis bien sûr de ne pas me tromper en disant qu'une pareille attitude est absolument impraticable.
Dans la voie où vous êtes, où nous sommes au Soudan, on ne s'arrête pas : les circonstances, les nécessités, y sont plus fortes que les intentions. Il ne faut pas s'y engager, ou il faut voir jusqu'où elle mène. Mes souvenirs d'Afrique sont bien modestes. Mais enfin je me rappelle qu'il y a vingt- cinq et trente ans, quand j'étais en Algérie, au début de ma vie militaire, j'entendais dire déjà tout ce qui se répétait hier pour le Tonkin, tout ce qui se répète aujourd'hui pour le Soudan. On disait, on écrivait déjà, dans les journaux: (( On aurait dû s'arrêter aux frontières du Tell : tous les mécomptes viennent de ce qu'on les a dépassées, et maintenant, au moins, il faudrait ne pas franchir la ligne de l'Aurès. Que va-t-on faire, dans le désert, dans les sables de TOued-Souf et les plaines sans fin de l'Oued -Rir? »
Ce qu'on allait faire? Eh ! mon Dieu ! on obéissait à la nécessité; on allait de l'avant, parce qu'il le fallait pour assurer la conquête, et on s'emparait du désert parce que c'était le seul. Tunique moyen d'être maîtres
(lu Tell! (Applaudissenienln sur divers hunes.) Pa.rce que c'était le seul moyen d'assurer' Je respect et le |)restige d(; la b'rauce eu |)()iitsiii\;nil jusqu'au fond d(!S sables ceux (|ni l'ésistaient à son influence^ si hicn que, d'expédilion en ex|jédilion, un jour nous sommets arrivés jusqu'cî Ouai-^la. (Moucement.)
Et ce jour- là, pendant que nous pareoririons, en Jui demandant son secret, J'iiorizon embrasé qui s'étendait au loin derrière les palmiers et les dunes découpées sur Je ciel, un des nôtres nous montrait la route de Rhadamez d'où iJ arrivait, ayant concJu le premier traité avec les Touareg, et nous disait : C'est la route qui mène aux royaumes nègres de l'Afrique centrale, la route du Soudan. Si ce n'est pas poui' aJJer là quelque jour que nous sommes ici, ce n'était pas la peine d'y venir. ( Vifs applaudissements.)
M. Camille Pelletan. Vous oubliiez tout cela au moment où vous traitiez de criminels ceux qui faisaient des expéditions lointaines, et vous vous en souvenez maintenant que , vous rapprochant du gouvernement , vous pensez à la politique des missionnaires. (Applaudissements àV extrême gauche. — Béclaw,ations à droite et au centre.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur Pelletan, permettez -moi de vous dire que votre observation tombe mal.
J'ai eu le regret, presque seul avec M»'' Freppel, de me séparer du plus grand nombre de nos collègues de la droite dans les votes sur les crédits pour l'Indo- Chine.
J'ai commencé mon discours en disant que j'étais partisan de l'expansion coloniale de la France. Je l'ai
toujours étr. Ce (|U{' jo dis anjounriuii, je l'ai dit au moment des i»i'(Mniei's débats sur Madagascar. Je l'ai même dit avec hcvuicoup (raidcHir. (C'est vrai! Applaudissevients au centre.)
M. Camille Pelletax. Et poui* l'Egypte, dont vous venez de parler?
M. LE COMTE Albert de Mun. Par conséquent, votre observation ne porte pas. Je pense et j'ai toujours pensé que la France a vme gi'ande tâclie coloniale à remplir, parce que, assise sur ses trois mers, elle est au premier chef une nation maritime. (Applaudissements.)
Je reviens à ce que je disais quand on m'a interrompu. Ce que j'ai vu en Algérie, on le revoit, on le reverra longtemps encore dans le Soudan français.
Il faudi'a avancer sans cesse et combattre en avançant, tantôt contre Ahmadou, tantôt contre Samory, tantôt contre quelque autre prophète qui essayera de soulever contre nous les populations fanatisées. C'est l'histoire de toutes ces expéditions qui se succèdent depuis vingt ans, avec le colonel Borgnis- Desbordes, le colonel Combes, le colonel Galliéni, le colonel Archinard, et qui ont fini par nous conduire sur le Niger, à Ségou, d'où nos canonnières ont paru à Tombouctou. C'est inévitable, et je vous défie, si vous voulez l'ester où vous êtes, de vous soustraire à cette marche en avant. (Cest vrai! Très bien!) Au Dahomey, c'est la même chose.
Pas plus là qu'au Soudan, je n'ai la prétention de vous apporter des plans et des résolutions, et de vous indiquer des limites : je ne crois pas que vous puissiez le faire plus que moi.
Je lie sais pas si vous serez forcés d'aller tout de suite à Abomey , ou si vous pourrez vous contenter de prendre Wydah; mais ce que je sais, c'est que vous n'en sortirez pas par le statu quo. C'est la même situation qu'au Soudan.
Les deux questions peuvent être distinguées au point de vue politique, au point de vue parlementaire; mais au point de vue géogi'aphiquc elles sont liées, et, quelque mauvaise que soit la position de ce couloir du Dahomey, entre les Allemands de Togo et les Anglais de Lagos, vous serez heureux, un jour, d'avoir sur le golfe de Bénin un débouché abordable pour le commerce du Soudan central.
Voilà dans quel esprit je voterai les crédits demandés pour le Soudan et pour le Dahomey ; je les voterai avec l'espoir que la politique de la France dans l'Afrique occidentale sera orientée dans le sens que j'ai indiqué.
Mais en les votant je ne puis pas ne pas m'associer avec la dernière énergie aux reproches que mon ami M. Le Provost de Launay vous adressait au sujet de l'armée coloniale. (Trèshien!)
Vous, membres de la majorité, qui partagez ici mes sentiments, qui me souteniez tout à l'heure de vos témoignages d'approbation lorsque je parlais de la tâche qui s'impose à la France, comment ne faitesvous pas, avec nous, un effort énergique sur le gouvernement, alîn d'obtenir de lui cet instrument nécessaire de la politique coloniale? {Très bien! très bien!) Comment ne comprenez -vous pas que c'est là le plus urgent de nos besoins? Je vous supplie d'y penser sérieusement et de vous associer à cette première conclusion que je donne à mon discours.
Il y en a une seconde. Le gouvernement précédent a déposé devant le Sénat un projet de loi relatll" à la constitution des grandes compagnies de colonisation. Je l'en félicite très vivement, et je demande à ses successeiu's de liâter de tout leui' pouvoir la discussion et le vote de la proposition... (Ah! ah! à gauche.)
Je ne comprends pas du tout ce que veulent dire ces exclamations !
Croyez -vous que je me prépare à fonder mie grande compagnie? Je n'ai jamais été actionnaire d'aucune, et je ne commencerai pas par celles-là.
M. Camille Pelletan. L'accord de la spéculation et des missions religieuses! (Exclamations au centre. — Applaudissements sur quelques bancs à V extrême gauche.)
M. le comte Albert de Mun. Permettez- moi de vous dire que la question est un peu plus haute que ces interruptions. {Applaudissements à droite et au centre.)
Mais enfin, puisque vous parlez des missions religieuses, dont je ne disais rien, eh bien, oui, tout le monde ici le sait aussi bien que moi , c'est un indispensable élément de colonisation, c'est le principal moyen d'établir l'influence et l'action de la France dans ces contrées lointaines ; comme l'écrivait le capitaine Binger : (( Ce n'est pas quelques missionnaires, c'est une légion qu'il nous faudrait au Soudan. {Très bien! très bien! à droite et au centre.)
Mais les missionnaires n'ont rien à voir avec les grandes compagnies de colonisation : c'est une autre question. Pour la traiter, il me faudrait sortir des limites d'une discussion que l'heure avancée m'a con-
traint d'abréger. Ce que j(; veux diic; seulement, après avoii' (lécoiiNcii dcvniil vous les largos lioi'izous vers Jes(]uels j(^ voudi'ais (ou ruer les rogar'ds du pays, (.''est que des })lans aussi vastes jk; peuvent pas ètn^ l'œuvre de noti'o adniinistr*ation (centralisée; c'est que, pour mettre en valeur ce que le Soudan central pcuit rései/ver à l'pAirope de richesses et de ressources commerciales, il faut autre chose que la routine et la lenteur administratives : il y tant l'énergie que peut donner l'action collective des individus; il y faut la puissance des grandes compagnies, favorisées, encouragées par le gouvernement, et libres de leurs mouvements au point de pouvoir un jour vous délivrer même, en les organisant elles-mêmes, du souci de créer des troupes coloniales.
Telles sont mes conclusions. Je voterai les crédits; je les voterai avec une augmentation, si elle est demandée, car je les trouve bien trop faibles, et je vous demande si vous voulez prendre ici l'engagement de redoubler d'efforts au Sénat pour obtenir le vote du projet sur l'armée coloniale, et pour faire discuter et voter le plus vite possible la loi sur les grandes compagnies de colonisation. (Applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs.)
M. Loubet, j)résident du conseil, répondit à M. de Mun.
La discussion continua dans la s('^ance suivante. Les crédits pour le Soudan et })Our le Dahomey furent votés à une grande majorité.
P R 0 N 0 N f: K A LI L L E L K (j JT I N 1892
DEVANT LES ASSOCIATIONS CATHOLIQUES DE JEUNES GENS DE LA RÉGION DU NORD
La célèbre oncycli([iio du Pn|»o aux catliolicjues français, par lacjuelle le Souverain Pontile leur demandait avec une solennelle gravité d'acceptei' le g-ouverneinent établi, avait été publiée le 20 février 1892.
Depuis cette épocjue, les esprits étaient agités d'une émotion profonde et toujours grandissante, ([n'augmentait encore le langage passionné des journaux exclusivement monarchistes.
Résolu, dés le premier jour, à obéir au Saint-Père, M. de Mun attendait, pour faire connaître publiquement ses intentions, l'occasion d'une réunion importante des Associations catholi({ues de jeunes gens de la région du Nord, fixée au mois de juin.
Au congrès ({ue l'Association générale de la jeunesse tint cette année à Grenoble, et dont il clôtura les séances, le 23 mai, par un discours dont le texte n'a pas été conservé, M. de Mun avait fait connaître son dessein en (juelcjues mot,s. Le compte rendu du congrès analysant le discours rendit compte de Liucident dans les termes suivants :
« Toutefois M. de Muu ne veut pas faire de politique; fondateur de l'Association catholique de la j(;uiiesse française, il ne voudrait j)as en transgresser le règlement; il réserve donc les déclarations de ce genre pour une occasion prochaine, où, dit-il, il s'exj)liquera sur ce sujet avec les membres de la Ligue de })ropagande catholique et sociale, dont font partie déjà bien des membres de notre association. A la présente assend)lée, M. de Mun se borne à déclarer simplement que, résolu à suivre les conseils du Saint-Père, il se placera sur le terrain constitutionnel. Cette déclaration nette et franche est accueilbe par une double salve d'applaudissements; le sentiment qu'elle exprime en termes élevés répond bien aux sentiments que chacun de nous trouve au fond de son cœur. »
Ce compte rendu souleva dans la presse les polémiques les plus vives. Elles étaient dans toute leur ardeur, lorsque la réunion de Lille eut lieu, le G juin. M. de Mun y prononça le discours suivant :
Après avoir remercié M?Ji' Baunard, recteur de l'institut catholique de Lille, et M. Gervais, président de l'Association catholique de la jeunesse du Nord, M. de Mun rappelle le souvenir de la belle réunion qu'il est venu, l'année dernière, presque à })areille époque, })résider à Lille.
Je vous retrouve, dit-il, plus nombreux, mieux organisés, plus unis, et je salue avec joie le progrès de vos associations; elles sont l'espérance de la France catholique. Je vous le répète, comme je le disais il y a quinze jours à Grenoble, comme je vous le disais l'année dernière à Rome, mais avec plus d'instance que jamais : de votre développement, de votre énergie, de votre attitude vis-à-vis du peuple, dépendront l'influence, l'action que les catholiques exerceront dans le
pays, la situation qu'ils prendront et l'avenir de leur cause.
L'année dernière, presque à pareil jour, je vous montrais, il m'en souvient, le grand et émouvant spectacle ofïért tout à coup, au déclin de ce siècle, par la rencontre inattendue de l'Église et de la démocratie, et je vous apportais l'écho adaibli, mais qui s'échappait de mon cœur, plein de foi et de confiante espérance, de la grande voix du Vatican ! (Applaudissements.)
Depuis, cette voix a continué de remplir le monde, et, chose étrange, qui déroute les calculs et les prévisions, dans ce siècle où l'irréligion croyait régner en maîtresse incontestée, où le divorce semblait accompli, inévitable, entre l'Église et la société civile, où il paraissait entendu que le Pape n'était plus que le chef spirituel de quelques croyants , tout à coup , voici que le nom et la parole du Pape captivent toute l'attention des hommes, voici qu'ils remplissent la presse, les réunions, les discussions publiques ou privées, et, de quelque côté que l'on se tourne ou qu'on prête l'oreille, c'est le nom du Pape et sa parole que répètent les discours, les écrits et les controverses; sujet d'enthousiasme pour les uns, de colère pour les autres, de trouble pour plusieurs, d'étonnement pour tous, ou, du moins , pour tous ceux qui n'avaient point au cœur l'ardente conviction que la papauté restait, dans notre siècle comme dans les autres, la pierre angulaire du monde. ( Vifs applaudissements.)
Déjà, il y a un an, l'encyclique sur la condition des ouvriers avait retenti au milieu de notre temps avec le bruit strident d'un voile subitement déchiré.
La société matérialiste du xix»^ siècle s'était tlattée
travoir IoikIi" à toiil jamais un ordre so("ial (Hahli sur l'égoïsme cl. le li-ioinphe de la force, et voilà que tout à coup, au milieu du désarroi des gouvernements, du trouble des nations, du lui nul te des revendications populaires, le Pape s'est levé, pour tendre la main au peuple, pour' proclamer les droits des ouvriers, pour rappeler aux chefs d'empire, aux riches, aux puissants, aux maîtres du travail, leur devoir envers les petits et les faibles. (Applaudissements.)
Vous rappelez-vous la surprise, l'émotion, et bientôt l'acclamation universelle, surprise profonde chez tous ceux qui ne voulaient voir dans l'Église qu'une sorte de gendarme au service de la société bourgeoise, et pour toute cette foule de satisfaits, scandalisés d'entendre la plus haute autorité du monde sanctionner des idées et des doctrines qu'hier encore ils jugeaient funestes et subversives ; émotion plus profonde encore chez tous ces ouvriers, ces hommes du peuple à qui si longtemps on avait répété qu'ils ne pouvaient attendre de Rome qu'un bras levé pour les condamner, au lieu duquel ils apercevaient soudain une main paternelle étendue pour les bénir. (Applaudissements.)
Puis , nos pèlerinages sont venus , et vous vous rappelez cette réception triomphale des ouvriers au Vatican, et ces honneurs princiers, et le Pape s'abandonnant aux hommes du peuple en costume de travail; et sur les marches de l'escalier royal, étonné de cette majesté nouvelle, la foule des travailleurs prenant la place du cortège ancien des souverains du passé. (Double salve d'applaudissements.) Spectacle inoubliable, dont tous ceux qui l'ont contemplé ont célébré la splendeur, mais dont tout le monde peut-être n'a