‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 21 sur 40 · ISI · texte numérisé non relu

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pas mesuré la profondeur; ce n'était pas seulement une grandiose manifestation , c'était la rencontre solennelle du chef de TÉglise et des envoyés du peuple, c'était la mise en œuvre de l'encyclique et Tinauguration pratique d'un temps nouveau. {Applaudissements.)

De là aux événements de Theure présente, renchaînement était naturel, inévitable : sur cette page écrite par la papauté comme au frontispice du siècle nouveau , il manquait un dernier mot : Léon XIII Ta écrit en invitant les catholiques français à accepter sans arrière -pensée la forme politique que la démocratie s'est donnée. (Double salve tV applaudissements.)

L'émotion a été vive , elle dure encore , elle n'est pas près de s'éteindre! Ce n'est pas moi qui m'en étonnerai : trop de sentiments respectables étaient ici mis en cause. Je ne toucherai à ce sujet que d'une main délicate. Dieu me garde d'affliger, par ma parole, des cœurs qui souffrent et des consciences troublées !

Placé par mon âge entre les hommes d'hier et ceux de demain, je sais tout ce que portent avec eux de difficultés et de peines les temps de transition, et je sens, comme dit Melchior de Vogué dans son Testament de Silvanus, qu'il est toujours difficile de prendre parti entre une moitié de son âme retenue au passé et fautre moitié entraînée vers l'avenir. (Applaudissements.)

Je comprends ce qu'il en coûte, et mieux que personne je sais avec quels ménagements il faut demander de tels sacrifices, alors même que je les vois nécessaires, et qu'ils me semblent commandés par l'évidence des situations, la nécessité des circonstances et l'intérêt de la cause , non moins que par l'obéissance.

De M un. — Discoui"s. V . — 6

Pour moi, soldai dans l'armée catlioliquc, j'ai fait ce que j'ai cru mon devoir. J'ai dit à Grenoble et je répète ici que je suis déterminé, en plaçant mon action politique sur le terrain constitutionnel , à conformer mon attitude à la direction du Souverain Pontife. ( Vifs applaudissements.) Je n'ajouterai rien de plus, heureux si je puis, par mon exemple, aider en quelque chose à l'œuvre nécessaire, et dans ce grand travail de la société moderne, affamée de paix et de concorde, joindre ma main à celles qui se tendent de l'un à l'autre bord du fossé creusé par nos longues divisions , pour aider les générations nouvelles à le franchir.

Mais, si j'observe cette réserve, je puis du moins dire ce que j'aperçois dans la grande évolution dont le Pape donne le signal, et pourquoi j'y entre avec un plein acquiescement de l'intelligence et de la raison.

Qu'est-ce donc que l'encyclique sur la condition des ouvriers? qu'est-ce que l'accueil fait aux pèlerinages? qu'est-ce que les derniers actes pontificaux, sinon le développement grandiose d'une même pensée et l'effort puissant du chef de l'Église pour briser les entraves sociales, économiques et politiques que les habitudes ou les calculs intéressés des hommes avaient formées autour d'elle, et pour entrer en communication directe avec le peuple, que la marche du temps a fait la grande puissance temporelle de notre âge?

N'est-ce pas le Pape qui dit au peuple : a On a voulu te séparer de moi, on t'a dit que, pour être puissant et libre, il te fallait rompre avec la vieille foi qui t'a affranchi, qui t'a protégé jadis contre les forts et les puissants; on t'a dit que l'Église était ton ennemie séculaire, irrémédiablement enchaînée dans les formes

du passé, dans les regrets stériles et dans les conventions anciennes. On t'a trompé, et me voici, moi, le snccesseur des apôtres, le représentant vivant de Celui qui a béni les pauvres du haut de la montagne, qui a enseigné aux hommes la fraternité et l'égalité des enfants de Dieu, me voici; rien ne me lie, rien ne m'enchaîne; je te tends les bras, tel que tu es, avec tes faiblesses, tes égarements, tes erreurs, viens. Seul, je puis te donner ce que tu cherches, la justice et la paix!... » Messieurs, je ne crois pas qu'on ait vu un spectacle plus émouvant depuis les temps où l'Église accueillit les barbares, en face de l'empire romain épuisé. (Applaudissements prolongés.)

On s'est étonné, on a protesté; l'oligarchie radicale a fait rage pour empêcher ce rapprochement imprévu. Colères de pygmées! Est-ce que l'Église s'arrêtera dans son œuvre du xx^ siècle? Le monde est debout, comme disait Lacordaire , et ceux mêmes qui sont encore assis sentent que, déjà, le flot mouille leurs pieds. Le monde est debout, en marche vers ses destinées nouvelles. Est-ce que l'Église, qui a les promesses éternelles, peut le laisser passer sans aller à lui et sans se mettre à sa tête? C'est une folie de l'avoir cru! {Applaudissements.)

Voilà ce que je vois dans la politique du Pape, et ce que je vous demande d'y voir avec moi. Contemplée de cette hauteur, elle embrasse un horizon si large, qu'en vérité les préoccupations de détail et d'attitude , les difficultés et les conjectures électorales paraissent bien peu de chose.

Il s'agit d'une œuvre de bien autre portée, et c'est au peuple qu'il faut le faire comprendre. Que la démo-

cratic ne s'y trompe pas, c'est elle, c'est son avenir qui

est en jeu. Elle est au point décisif de sa marche

ascendante; c'est l'heure pour elle de s'arrêter un

moment, de réfléchir à ses destinées et de choisir

sa route.

11 y a dans Hernani une scène magnifique : don

Carlos, celui qui va être Charles-Quint, s'est enfermé,

pendant qu'on procède à l'élection do l'empereur,

dans le tombeau de Charlemagne, et là, devinant la

puissance qui lui vient et le fardeau qu'elle va jeter

sur son épaule, sentant, c'est lui qui parle, sous ses

pieds,

... le monde tressaillir, ... vivre, sourdre et palpiter la terre,

courbé sur le seuil , derrière lequel le grand empereur dort son éternel sommeil, il découvre le trouble de son âme :

Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains... qu'en faire? Le pourrai-je porter seulement?...

et prosterné, tout ému de sa gi-andeur et de sa faiblesse, il invoque le mort gigantesque dont il va saisir l'héritage :

Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau.

Messieurs, je songeais au peuple, en relisant l'autre jour ces vers grandioses.

Le voilà, comme don Carlos, maître du pouvoir suprême; et sur ce monde vieilli, tout jonché des débris des trônes écroulés, où elle sent, elle aussi, tressaillir et palpiter la terre sous son pas lourd et

retentissant, la démoCl'atie se lève, rude et violente, pour prendre possession du sceptre des rois. L'heure est solennelle et troublante.

Peuple, quand tu auias ce globe entre les mains, qu'en feras -tu? Le pourras- tu porter seulement?

Va, fais comme Charles -Quint! suspends un instant ta marche orgueilleuse, et, le front penché vers le passé qui s'enfuit, demande à la vieille France, qui devient ton héritage, le secret de sa force et de sa grandeur; demande-lui , toi aussi , de verser dans ton cœur quelque chose de grand, de sublime et de beau; et écoute sa réponse : ce J'ai été grande, parce que j'ai été chrétienne! Voilà le secret de ma destinée; c'est pour y rester fidèle que j'ai semé, sur tous les rivages, tant de souvenirs héroïques et que, d'un bout du monde à l'autre, j'ai promené la croix unie à mes étendards. Si tu veux vivre, fais comme moi! » (Bravos! Acclamations.)

Ah! Messieurs, est-ce que vous ne l'entendez pas, cette vieille France , du fond du tombeau où elle dort dans sa gloire , répondre à la nouvelle qui l'inteiroge et qui la presse, et lui redire l'histoire de ses destins providentiels, depuis les champs de Tolbiac, où elle naquit dans un acte de foi, jusqu'à l'apparition de la vierge lorraine que, dans notre âge troublé, les partis, lassés de leui*s divisions et cherchant un nom qui les rassemble enfin , acclament comme la commune patronne de leur patriotisme! {Applaudissements prolongés.)

Est-ce que vous ne la voyez pas, d'une main montrant son glorieux passé, et de l'autre saluant la grande figure du vieillard du Vatican qui tend ses bras à la

France nouvelle comme pour lui dire : Tes formes extérieures et tes emblèmes ont changé. Mais, sous ces dehors nouveaux, je reconnais ton cœur, c'est à lui que je parle, car tes destins sont les mêmes. ( Applaudissements.)

J'ai montré. Messieurs, dans les actes du Pape renchaîiiei lient d'une grande pensée! j'y découvre autre chose : j'y vois la marque d'une singulière prédilection pour notre France! Nous avons bien souffert, nous avons connu bien des humiliations et des épreuves, et voici qu'à l'heure où se prépare cette alliance nouvelle de l'Église et des peuples, que la liberté noue chaque jour plus étroitement sur le sol de la jeune Amérique, c'est vers notre vieille terre de France que le Pape se tourne encore, confiant dans l'immortelle jeunesse de son cœur, dans l'inépuisable fécondité de son génie, pour lui dire : C'est toi, la fille aînée de l'Église, qui seras encore dans le monde le héraut de l'ordre nouveau!

Vous répondrez à cet appel, Messieurs, et vous serez dignes de votre mission! (Longues acclamations.)

Les journaux ont annoncé que je ferais ici un discours-programme. Je n'en ai plus besoin : votre programme, le voici à côté de moi, personnifié dans ce jeune homme qui soutient fièrement le drapeau national, bénit ce matin devant l'autel, et qui porte dans ses plis votre devise : (( Dieu et Patrie! » (Double salve d'applaudissements.)

Français et catholiques, soumis au gouvernement de votre pays, mais résolus à défendre et à conquérir vos droits et vos libertés légitimes, organisez -vous pour les luttes prochaines. Ayez des cadres solides et

recueillez des ressources matérielles; la jeune Ligue qui m'a t'ait Thonneur de me placer à sa tête vous appelle dans ses rangs; je voudrais vous y voir entrer tous.

Quand vous serez forts matériellement et numériquement, vous pourrez tendre la main à tous ceux qui veulent, comme vous, la liberté publique et religieuse, et chercher avec eux la plate-forme d'une lutte commune.

En attendant, faites -vous connaître et aimer du peuple : allez à lui, donnez -vous à son service sans vous laisser ébranler par les déceptions inévitables ou par les insuccès passagers, ni troubler par des violences dont le vrai peuple n'est pas responsable, et qui n'empêchent pas ceux qui souffrent d'avoir droit à la justice. (Applaudissements.)

Il y a au Salon du Champ-de-Mars de cette année un tableau de M. Lhermitte, intitulé VAmi des hiunUes, qui m'a beaucoup frappé et qui a soulevé bien des controverses. C'est l'apparition du Christ, dans une humble auberge de village, à deux ouvriers en costume de travail , qui le reconnaissent à la fraction du pain, et dont le visage passe tout à coup de la surprise à l'adoration. Allez voir ce tableau; on Fa critiqué à cause du costume moderne des personnages, et pour moi je l'admire comme l'image des œuvres sociales de notre temps. C'est la révélation du Christ aux travailleurs, c'est Jésus se donnant au peuple, aux petits et aux humbles, les prenant tels qu'ils sont, dans leur blouse et avec leur besace , et ne leur demandant que leur cœur en échange du sien. (Applaudissements.) C'est l'idée qui a fait le l'ond de ce discours, et c'est

à elle que je vous demande de donner toutes vos forces.

Transportez dans la réalité le tableau de Lhermitte, prenez avec l'espect le portinit du Clir-ist et, ou le montrant aux ouvrier's, dites-leur (iiie ce Christ ne leur demande ])as plus dv déjDouiller' leui- costume que les formes ])olitiques qu'ils ont pu choisir : dites-leur que ce qu'il veut, c'est se réconcilier avec eux dans un suprême embrassement; dites-leur que le voilà, représenté par son Vicaire et se tournant vers les travailleurs, auxquels il ne demande d'abandonner que l'irréligion qui empoisonne leur cœur. (Longs applaudisseme7its. Tout l'auditoire debout acclame Vorateur.)

Ce discours raviva encore les polémiques et reur donna un caractère personnel. M. de Man fut l'objet des attaques les plus violentes.

Au milieu de ce tumulte , il reçut la lettre suivante du cardinal Rampolla, secrétaire d'État de Sa Sainteté, à cjui i! avait fait hommage de son discours :

Monsieur le Comte,

Les journaux que vous avez eu la courtoise attention de m'adresser en même temps ({ue votre lettre du 7 courant, m'ont fait connaître l'important discours que vous avez prononcé à Lille, et dont le télégraphe m'avait déjà apporté un résumé.

Je me suis immédiatement empressé de le lire avec tout l'intérêt dont il était digne, tant à cause du sujet c[u'à cause de la personne même de Forateur, (jui m'était déjà si favorablement connue.

Je dois vous (Ure que cette lecture m'a causé une bien douce

satisfaction, et iioii seulement à niui , mais au Saiut-Pèrc , à (jui j'ai commuiiitjué votre discours, parce (jue celui-ci fait tout <'nti(M" éclater l'attitude de dévouement prati({ue au saintsièjiie (jue vous n'avez pas hésité à prendre, même en sacrifiant vos sentiments personnels.

Sa Sainteté n'attendait pas moins d'un fils dont le dévouement s'est })ubliquement manifesté en mille occasions.

Aussi est-ce do tout cœur (|ue je vous exprime les élog"es que vous méritez pour cette très noble attitude, et je souhaite que votre louable exemple ait bientôt de nondjreux imitateurs.

En attendant, je saisis avec plaisir cette occasion de vous renouveler les sentiments d'estime très distinguée avec les- (juels je suis, monsieur le comte, votre très affectueux serviteur.

M. card. Rampolla.

Rome, le 13 juin 1892.

LETTRE

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