‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 22 sur 40 · DU CREUZOT · texte numérisé non relu

DU CREUZOT

Dans l'été de 1892, le journal le Figaro avait publié, sur la question sociale, une suite d'interviews demandés à des personnages politiques, à des industriels et à des économistes. L'un d'eux, M. Schneider, député et propriétaire des usines du Creuzot, ayant, dans sa réponse, fait allusion aux idées sociales et à l'attitude politique de M. de Mun, celui-ci lui adressa la lettre suivante, qui parut dans le Figaro du 10 août -1892.

Voré, 8 août 1892.

Mon cher collègue,

Le Figaro du 6 août publie sous le titre : (( la Question sociale, » un entretien de M. Jules Huret avec vous, dans lequel l'auteur vous attribue, à mon sujet, des appréciations qui m'ont vivement surpris. Il est arrivé souvent que mes opinions sur les questions sociales ont été dénaturées dans la presse, sans que

j'ai(î ciHi nécessaire de protester; mais r.'iiiluiilr de v()ti(' nom est trop grande, la place que vous occ^upez dans riii(lusU-ie ot dans le Parlement est trop considérable poui" fpie je ne vons demande pas la pcrmissir)!» de vous réi)ondre quelques mots.

M. Jules Huret cite, de vous, les paroles suivantes : (( M. de Mun, qui est un de mes amis, veut aussi supprime!' les patrons. Je lui ai dit un jour : Je n'entends pas être supprimé; je me défendrai, soyez-en sûr. ))

Je n'ai pas le souvenir de la conversation à laquelle ces paroles font allusion ; mais elles me prêtent certainement une pensée qui n'est pas la mienne. Sans doute j'ai plus d'une fois constaté, en la déplorant, la transformation économique qui tend, de plus en plus, à changer les conditions du patronat, en substituant la société de capitaux formée d'tiommes le plus souvent inconnus des ouvriers , vivant loin d'eux et dénués de compétence professionnelle, au patron, homme du métier, mêlé effectivement à la vie des travailleurs; je sais à merveille que ce n'est pas le cas du Greuzot, mais nul ne peut nier que ce ne soit celui d'un nombre de plus en plus grand d'établissements industriels; c'est un fait social dont la responsabilité n'incombe à personne en particulier, mais qui a pour effet de modifier profondément les rapports des ouvriers avec ceux qui les emploient. J'ai souvent fait ressortir cet état de choses, ainsi que la nécessité, qui en découle, de réformer sur beaucoup de points la législation du travail, et j'ai cherché en même temps à montrer, dans l'organisation corporative, le moyen, non seulement de dénouer pacifiquement les conflits qui

naissent du choc des intérêts, niaisd'ofTrii* une garantie efticace aux droits de chacun, et de donner satisfaction aux légitimes aspirations des travailleurs ver's une certaine proi)riété collective; c'est poui'quoi j'ai toujours appuyé , quand je ne les ai pas pi'oposées moimême, toutes les mesures qui tendent à préparer cette organisation , en favorisant la constitution et le développement des associations ouvrières. De tout cela je n'ai rien à retirer. Mais je n'ai jamais deniandé ni indiqué connue une solution sociale la suppression des patrons.

Voulez- vous me permettre d'ajouter que je crois, au contraire, en soutenant ces idées, opposer la seule barrière sérieuse au socialisme révolutionnaire qui les menace , et qu'à mon avis si , comme vous le dites , ils veulent se défendre, ils le feront plus utilement en secondant des réformes aussi justes qu'inévitables qu'en essayant de les retarder par de vaines résistances ?

M. Jules Huret cite encore un peu plus loin ces autres paroles de vous :

(( C'est très amusant de voir M. de Mun, qui se dit catholique et qui obéit au Pape quand il s'agit de devenir républicain, se mettre en dehors des prescriptions pontificales pour devenir socialiste. »

Je me dis en effet catholique, mon cher collègue, et je le suis. Mais je ne me suis jamais dit socialiste, j'ai toujours repoussé cette qualification, et je l'ai fait en particulier d'une manière très catégorique à la tribune, dans la séance du 8 décembre 1891, en répondant à M. Lafargue, dans les termes que voici :

« Je ne me suis jamais qualifié de socialiste; je ne

me qualifierai jamais ainsi, parce que cette formule répond à tout un ordre d'idées absolument différent du mien, en particulier sur deux points principaux : le point de départ, qui est entièrement opposé aux doctrines religieuses que je professe, et le point d'arrivée, c'est-à-dire la conception collectiviste, que je réprouve parce que je ne la crois ni juste ni pratique. »

Je crois ainsi avoir donné, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, le témoignage de mon entière obéissance aux enseignements et à la direction du Saint-Siège; et j'ai, d'ailleurs, la conscience de ne m'être mis en dehors des prescriptions pontificales dans aucune des opinions que j'ai soutenues sur les questions sociales; bien au contraire, j'ai la joie très profonde d'en avoir trouvé la pleine et entière justification dans l'encyclique sur la condition des ouvriers.

M. Jules Huret rapporte que vous lui avez répondu, lorsqu'il vous demandait (( ce qu'il était bon de faire, étant donnée la situation présente » :

(( L'encyclique! lisez l'encyclique! c'est tout à fait cela. »

Je me réjouis, mon cher collègue, et j'ose vous féliciter de cette déclaration. Il n'y a donc plus de désaccord entre nous, ni sur l'intervention des pouvoirs publics dans les questions ouvrières, ni sur la réglementation des heures du travail, ni sur l'interdiction du travail de nuit, ni sur le juste salaire, ni sur l'organisation des corps professionnels, car l'encyclique prévoit et approuve tout cela.

En terminant cette lettre, je veux, mon cher collègue, invoquer le titre d'ami que vous avez bien voulu me donner dans votre conversation avec

M. Huret. Cette amitié, qui m'honore, me pardonnera, j'en suis sûr, de rendre publiques, comme l'a été votre entretien, des rectifications dont vous comprendrez l'importance et qui n'altèrent en rien les sentiments aircctueux de

Votre bien cordialement dévoué,

A. DE MUN

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