DE LA COMPAGNIE DU CANAL DE PANAMA
Depuis la fm de l'année 1892, l'opinion publique était profondément émue par les scandales financiers qui éclataient à l'occasion du procès des administrateurs de la compagnie du canal interocéanique de Panama et par la dénonciation des faits de corruption auxquels avait donné naissance cette grande entreprise. Chaque jour des incidents nouveaux soulevaient au Parlement des discussions orageuses. A l'audience de la cour d'assises du 12 mars, M^e Gottu, femme de l'un des administrateurs, avait révélé les manœuvres d'intimidation dont elle avait été l'objet de la part des agents du gouvernement. Cette déposition eut un. immense retentissement. Une interpellation eut lieu le lendemain. M. de Mun intervint dans le débat par le discours suivant :
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, j'ai quelques mots à répondre à l'honorable M. Burdeau; je serai
très bref, et ma réponse s'adressera en même temps à M. le président du conseil.
M. Biirdeau a demandé si toute la vie publique, toute la vie politique du pays devait être suspendue à cause du procès qui se plaide devant la cour d'assises, et il adjurait l'Assemblée de ne pas oublier qu'il y a hors de cette enceinte un p^rand peuple avide de tranquillité et de travail, — j'ajoute avide aussi d'honnêteté, — que nos débats stériles commencent à lasser. M. Burdeau a raison , Messieurs ; mais il n'a pas tout dit.
Il y a, en effet, tout un peuple de travailleurs, qui ne comprend rien à ce qui se passe ici , qui demande qu'on en finisse; et ce qui pèse sur lui, comme un poids qui l'oppresse, c'est l'inexplicable attitude du gouvernement. {Très bien! très bien! à droite.)
A gauche. A la question !
M. LE COMTE Albert de Mun. Comment ! à la question ! Ce n'est pas là la question? Mais où est-elle alors? On l'a portée sur le terrain de la politique générale, et on a bien fait; car, après tous les incidents, c'est là qu'il faut toujours en venir.
Je n'apporte pas ici de personnalités, je n'en fais jamais; je ne commencerai pas aujourd'hui; mais je dis à M. Burdeau : Tous vos appels au travail et à la confiance resteront vains tant que nous serons en face d'un gouvernement qui n'aura pas déblayé et nettoyé notre route; et je dis à M. le président du conseil : Vous ne sortirez pas de la position que vous vous êtes faite à vous-même en passant à l'ordre du jour et en disant : Oublions le passé, secouons le cauchemar qui nous presse, mettons-nous à l'œuvre et appliquons nos programmes! {Très bien! très bien! à droite.)
Car au premier mot de ces programmes il faut que vous disiez d'abord si vraiment vous êtes résolus à vous arracher vous-mêmes, à arraclier le pays avec vous aux scandales qui vous environnent et aux mœurs publiques qui sont en train de nous déshonorer. [Très bien! trèfi bien ! fiur le^ mêmes banc^.)\oïUi la question. Il n'y en a pas d'autre. Tant que vous n'aurez pas fait cela, vous n'aurez rien fait.
M. Alfred Letellter. Restaurons la monarchie!
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, Monsieur, il n'est pas question de cela. Il s'agit de la France, et si vous voulez que nous parlions aussi de la République, eh bien; laissez-moi vous dire que vous feriez très bien d'écouter les conseils de M. Cavaignac.
A gauche. Naturellement!
M. LE COMTE Albert de Mun. Oui! il a tenu un langage auquel je m'associe entièrement : Il n'y a pas de gouvernement possible , de gouvernement républicain surtout, si l'opinion publique, de qui il relève, ne trouve pas dans l'honnêteté des mœurs sociales les garanties dont elle a besoin.
Eh bien, je me permets de vous le dire, monsieur le président du conseil, depuis que ces débats sont ouverts, depuis trois mois que la question de Panama est comme suspendue sur notre pays, et que les discussions qu'elle soulève se succèdent à cette tribune, pas une seule fois vous n'avez paru comprendre ce que le pays attendait de vous et de votre fonction; et puisque vous demandiez tout à l'heure ce qu'on pouvait vous reprocher, vous glorifiant d'avoir fait tout votre devoir, je vous dis, moi : Non, vous n'avez pas fait votre devoir, vous avez tenu le langage et la conduite
d'un chef de parti et non d'un chef de gouvernement. (Très hic7i! très bien! à droite.)
h\ vous ropï'ocJu^ d'avoii- jxmisô ;\ vos amis phis qu'au bien ])ubnc, cl de iTavoir jamais osé dire ici nettement, résolument, devant tout le monde, que vous étiez résolu, au nom du gouvenu^ment que vous présidiez, à tout faire pouran-achcr le pays à l'état social où il se traîne...
M. Gustave Rivet. Ce ne sont que des mots. De quel état social parlez -vous?
M. LE COMTE Albert de Mun. Des mots! Oh! non, malheureusement; ce ne sont pas des mots, c'est le sentiment encore confus , mais à chaque instant plus précis , d'une situation qui éclate tous les jours avec plus d'évidence, du joug mystérieux qui est, depuis quinze ans, sur la politique, sur la vie intérieure du pays, et de cet état social étrange qui livre toutes les affaires, tous les intérêts, toutes les entreprises de la nation à une bande internationale de financiers véreux (applaudissements à droite) et de tripoteurs d'argent sans nom et sans patrie, dont on retrouve partout la main, sans jamais pouvoir expliquer comment elle y est venue. (Applaudissements.)
C'est la révélation, chaque jour plus flagrante, de ces hideuses mœurs publiques, de ce qu'on appelle les mœurs du jour, qu'on avoue avec simplicité, comme la chose la plus naturelle , qu'on apprend aux naïfs en souriant de leur ignorance, qui font de la corruption et de la vénalité comme une nécessité des affaires et la condition de leur succès, qui les introduisent partout , qui leur ouvrent toutes les portes , et qui permettent à un homme comme ce Cornélius
Herz... {Exclamations à (fauche. — Très, bien! trë^ bien! à droite)... oui! qui permettent à un aventurier, dont personne ne sait ni l'origine ni l'histoire, de faire marcher à son gré les chefs du gouvernement, sans qu'à l'heure qu'il est on sache encore pourquoi, comment et quel était donc cet intérêt si grave, ce scandale si menaçant, ce secret si terrible dont il était le maître, qui mettait M. de Reinach à sa merci, et qui obligeait les hommes les plus puissants, les plus haut placés dans le gouvernement, dans le parti républicain, à intervenir pour l'empêcher d'éclater. {Applaudissetnents à droite.)
C'est plus encore , c'est l'aveu de ce système de gouvernement qu'on proclame tout haut, presque avec orgueil , comme une justification toute simple, comme un service rendu à l'État, dont on dit crûment qu'il n'y a de mauvais systèmes de gouvernement que ceux qui ne réussissent pas , et en vertu duquel on se croit le droit, pour l'intérêt supérieur de la République, de surveiller, de protéger et presque de diriger la distribution d'un argent prélevé sur la confiance publique et l'épargne des travailleurs. {Vifs applaudissements à droite.)
Voilà ce qui émeut , ce qui agite , ce qui est comme un poids sur la conscience publique; voilà ce qu'il aurait fallu répudier, flétrir tout haut, en disant, en prouvant que vous ne vouliez avoir avec un pareil système, avec un pareil état de choses, avec les hommes qui l'ont inauguré , aucun lien , aucune compromission , que vous ne feriez rien pour les couvrir , pour les défendre, que vous seriez au contraire le plus ardent, le plus actif à les poursuivre. Voilà quel était
le devoir d'un chef de gouvernement. Vous n'avez pas voulu ou vous n'avez pas pu le remplir; c'est ce que je vous reproche, et c'est votre responsabilité.
Au lieu de cela, toutes les fois que vous avez répondu aux questions qui vous pressaient, vous avez paru ici comme un homme de parti ; vous avez cru que votre rôle se bornait à lutter par de petits moyens contre je ne sais quelle conspiration politique qui hantait votre esprit, et à travailler, tout en faisant la part du feu, à sauver, par la dissimulation, le plus possible de l'édifice menacé. (Très bien! très bien! à droite.)
Vous avez rusé, pour ainsi dire, avec les faits, conduit au jour le jour par les événements, et vous vous êtes laissé arracher lambeau par lambeau les morceaux de la vérité! {Vifs applaudissements à droite.)
Voilà votre écrasante responsabilité! Aujourd'hui, c'est la même chose et la même tactique, et nous sortirons d'ici avec un soupçon de plus, toujours dans l'obscurité , et de plus en plus serrés par l'étreinte de cet inconnu qui pèse sur nous , de cet inexpliqué qui est au fond du drame où nous nous agitons.
M. GoiRAND. Du tout! c'est parfaitement expliqué.
M. LE COMTE Albert de Mun. Ah! vous trouvez? Eh bien, vous verrez ce qu'en pensera demain l'opinion publique!
Quant à moi, ce que je vois surtout, dans l'incident d'hier, ce qui apparaît clairement entre vos dénégations, c'est qu'une fois de plus vous avez agi en homme de parti ; c'est qu'une fois de plus ce que vous avez voulu surtout, par tous les moyens jusqu'aux moins avouables, c'est compromettre vos adversaires
pour essayer de sauver vos amis ; c'est qu'une fois de plus vous avez oublié ce grand peuple dont M. Burdeau vient d'évoquer le nom, qui ne comprend que ce qui est simple et droit, qui étouffe dans toutes vos manœuvres et qui demande à grands cris la justice et l'honnêteté. La retraite de M. le garde des sceaux, la démission de M. Bourgeois, n'arrange et n'explique rien.
M. Abeille. Vous voudriez la chute de la République.
M. LE COMTE Albert de Mun. Mais non. Monsieur, je ne demande pas la chute de la République! Je demande à voir sur ces bancs des hommes qui gouvernent pour la France, pour le peuple, et non pour les intérêts d'une coterie politique. {Applaudissements à droite.)
Je dis que la démission de M. Bourgeois, que les explications de M. Ribot, ne changent rien à la situation , et ne font que la rendre plus pénible et plus troublée. Je dis que ce qui est condamné, ce qui s'est écroulé devant la cour d'assises , ce qui va sortir d'ici jugé, alors même que vous l'aurez absous, ce n'est pas un homme, ce n'est pas un ministre, c'est une politique tout entière , la vôtre , monsieur le président du conseil, celle que vous faites depuis trois mois. Vous n'avez pas compris votre rôle, vous n'avez pas senti que la plus grande des habiletés c'était la franchise et la lumière ; vous auriez pu être un vengeur, vous avez mieux aimé n'être qu'un sauveteur, et vous ne pouvez même rien sauver. ( Vifs applaudissements à droite.)
Aujourd'hui , voilà que vous vous heurtez à un
caillou, romnie il s'en Iruiivc loiijoni's dans les chemins de Iraver-se. 11 a sufli de la parole d'une leinine pour faire crouler loni un ('('hafaudage, pour mettre à nu tout un système. Demain il y en aura un autre, et ce sera toujours ainsi , el la siluaLion (jui vous épuise continuera de peser sur vous tant que la Chambre ne se sera pas décidée à décréter la lumière, et tant que d'autres hommes ne seront pas venus sur les bancs du Gouvernement, avec la ferme résolution de déchirer tous les voiles, d'atteindre tous les coupables, et d'en finir en livrant loyalement au pays la vérité sans réserves qu'il attend et qu'il réclame impérieusement. ( Vifs applaudissements à droite.)