‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 31 sur 40 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

PRÉSENTÉES A lA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DANS LA SÉANCE DU 28 MARS 1893

A l'occasion d'une interpellation SUR LA SITUATION DE LA FRANGE AU DAHOMEY

Une interpellation ayant été adressée au gouvernement par MM. de Montfort et Le Hérissé sur la politique qu'il entendait suivre au Dahomey, à la suite de la brillante expédition du général Dodds et de la défaite du roi nègre Behanzin, M. de Mun présenta les observations suivantes :

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je ne m'explique pas très bien la manière dont M. le Provost de Launay et M. Le Hérissé posent la question.

Je comprendrais que nos collègues vinssent dire au gouvernement ; (( Vous êtes allés au Dahomey pour punir Behanzin; c'est fait. Vous l'avez châtié vigoureusement, cela suffit. Allez -vous -en. »

Je crois que c'est l'opinion de M. de Montfort.

M. LE VICOMTE de Montfort. Oui !

— 30fi —

M. DE CoLOMBET. Et (le })ien d'autres.

M. LE MARoufS DE LA Ferronnays. Mais pas de tous!

M. le comte AL15ERT DE MuN. Eli l)ien ! c'est une opinion, une politirpie fjvie je comprends; mais je ne comprends pas bien qu'on vienne proposer comme une solution de la question du Dahomey l'occupation pure et simple de la côte. Pour rester à la côte, il faut avoir la certitude d'y être tranquilles; et pour avoir cette certitude, il faut avoir pacifié l'intérieur et l'avoir débarrassé d'un ennemi toujours menaçant.

Un membre. C'est malheureusement vrai.

M. LE COMTE Albert de Mun. Mais, c'est l'évidence même! J'entends un de mes collègues dire : a C'est malheureusement vrai. » Et je relève l'interruption, parce qu'elle m'amène à dire comment, à mon avis, doit se poser la question.

Vous dites ce malheureusement )); c'est sur quoi il faut s'entendre, et c'est toujours là qu'il faut en revenir. La véritable question , ce n'est pas de savoir si le gouvernement veut borner l'occupation française à la côte; je crois qu'il ne peut pas le savoir lui-même; il ne peut pas savoir jusqu'où il peut être obligé d'étendre son action dans l'intérieur pour avoir la liberté de ses mouvements et de ses communications avec la côte. Il a été obligé d'aller à Abomey; il peut être forcé de poursuivre Behanzin plus loin, jusqu'à ce qu'il l'ait atteint : c'est le général Dodds qui le dira.

Mais ce que vous pouvez dire, vous, ce que vous devez dire, c'est si vous croyez que la France ait un intérêt à être fortement établie sur la côte du Bénin. Si vous le croyez, il faut en prendre les moyens; le premier de tous consiste à faire disparaître tous les

dangers qui, do riiitêrieur, peuvent menacer notre occupation.

S'il faut, poui' cela, compléter l'expédition si hicn commencée, il n'y a pas à hésiter.

Tant que Behanzin restera dans le voisinaji^e du Dahomey, à Agong ou ailleurs, sur un point plus ou moins éloigné de nous, tant qu'il agitera le pays, qu'il rassemblera des partisans et qu'il pourra leur procurer des armes, il n'y aura pas de sécurité pour nous: l'occupation de la côte ne sera pas possible, et il vous faudra bien donner au gouvernement les moyens de le poursuivre, de l'atteindre et de l'anéantir.

M. LE VICOMTE DE MoNTFORT. De le poursuivre jusqu'au lac Tchad?

M. François Deloncle. Jusqu'au Niger tout au plus.

M. LE COMTE Albert de Mun. Mais votre interruption ne m'embarrasse pas du tout. Vous savez bien ce que je pense de l'intérêt de la France dans ces régions.

Je l'ai dit à la Chambre il y a un an, et mon opinion n'a pas varié : elle n'a fait que se fortifier.

Je crois que la France a un intérêt considérable à s'établir sur la côte du Bénin, entre le Togoland et Lagos, et pour cela, à rester maîtresse du Dahomey. Cet intérêt, c'est celui de son influence dans l'Afrique occidentale. Je comprends qu'on le conteste; mais si on l'admet, je ne comprends pas les moyens termes. La possession du Dahomey , qui est la garantie nécessaire d'un établissement solide sur le golfe du Bénin, c'est le moyen, le seul que nous ayons, d'avoir sur l'Atlantique le débouché dont nous ne pouvons nous passer, si nous voulons garder et étendre notre influence sur le Soudan.

Les dciiK questions soiii liées : je l'ai déjà dit à la Chainbi-e et je ne cesserai de le répéter. C'est une politique d'ensemble, une politique générale qu'il faut envisagei' en Afrique. Si vous croyez qu'il n'y a pas d'intérêt pour la h'ranco à j^arder son influence dans le Soudan fr-aneais et à pr-endre pied dans le Soudan central, il faut le dire, le déclarer franchement, et alors il est évident que c'est une folie de dépenser de l'argent et de sacrifier des hommes.

Si vous croyez le contraire, il faut le déclarer aussi, et accepter les conséquences de votre résolution.

C'est là -dessus que le gouvernement devrait s'expliquer, et je m'étonne que M. le sous-secrétaire d'État ne le fasse pas plus nettement.

Je crois qu'au fond il pense comme moi, et que le gouvernement est de mon avis; je crois que s'il est allé au Dahomey, c'est non seulement pour venger une injure, mais pour donner à notre influence un point d'appui nécessaire. Il a eu raison. Mais pourquoi, Messieurs les ministres, ne le dites -vous pas avec netteté? Ce qu'on vous demande, c'est cela, c'est d'avoir une politique claire et intelligible pour tous. Je sais bien que je suis plus à mon aise que vous, et que, n'ayant pas votre responsabilité, je puis m'exprimer plus librement. Mais je crois que vous pourriez, sans rien compromettre, parler plus hautement et mieux indiquer vos vues générales.

Tous les gouvernements ont intérêt à le faire, à dire nettement ce qu'ils veulent : c'est la meilleure manière pour eux de se faire suivre.

Un membre à gauche. Le gouvernement a montré par l'action qu'il a engagé ce qu'il voulait faire.

AI. LE COMTE Ai>nEHT DE MuN. Mossicui's, cc n'cst pas (luaiul 011 viciil de Wvc h la trihuiit', aux apjilaii- (lisseuRMits (le la Chamhic, la dôpéclic du colonel Arcliiiuu'd i-aconlaiil la inarchc du colonel Clonilies dans le Soudan Iranrais, et célé))i'ant- connue un important succès l'anéantissement de la puissance de Samory; ce n'est pas an uioinent où la mission Maisti'e vient d'arriver à Akeissa, d'atteindre l'embouchure du Niger, de relier le Congo IVançaisau Soudan, le bassin de rOubanghi à celui du Chari et de la Bénoué, en formant, tout autour du Cameroun allemand, comme une ceinture française, par les traités conclus sur toute la route avec les indigènes; ce n'est pas au moment où vous saluez comme des victoires ces progrès de votre intluence, que vous pourriez accepter une politique d'abandon et vous résigner à quitter l'Afrique occidentale. {Applaudissements.)

Non, vous voulez que la France garde là son rang et sa place , et c'est pour cela que vous faites des expéditions difficiles et coûteuses; c'est pour cela que vous appuyez les missions de vos explorateurs, et que vous demandez des sacrifices au pays.

Eh bien ! dites-le-lui nettement, dites-le à la Chambre une fois pour toutes, et alors tout le monde comprendra que la possession du Dahomey est indispensable pour donner au Soudan un débouché sur la mer, qui soit entre nos mains, et que, voulant cette possession, il faut vouloir les moyens de la rendre sérieuse.

Je n'ai pas autre chose à dire; mais je voudrais que le gouvernement s'associât à mes paroles, et je n'ai pas besoin d'ajouter que je ne puis accepter l'ordre du jour proposé par M. Le Hérissé. {Applaudissements.)

Page 1