QUI S'ÉTAIENT PRODUITS DANS L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS
(séance du 29 MARS 1893)
Une société de missionnaires diocésains ayant, avec l'approbation du cardinal archevé(iue de Paris, ouvert dans les paroisses des quartiers populaires et de la banlieue de Paris des conférences religieuses pour les hommes, en avait, pendant le carême de 1893, commencé une série dans l'église de Saint- Denis. Irrités des succès de ces conférences, les révolutionnaires résolurent de les empêcher, en les troublant par des désordres et des violences. C'est ainsi qu'eurent lieu à Saint- Denis, le dimanche 26 mars, des scènes scandaleuses au sujet desquelles, dans la séance du 29, M. de Mun interrogea le président du conseil, ministre de l'intérieur, M. Ribot,
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, la question que j'ai l'honneur d'adresser à M. le président du conseil , qui a bien voulu l'accepter , sera très brève et très précise.
11 s'csL piuduiL, diinajiclic (h^iiiicj", (l(;s iiici(Jciits scandaleux dans l'église de Saint- Denis. La |)lu|jart d'entre vous sont au courant des faits i)uisqu'ils ont été racontés |)ar l(jns les journaux; ]i) vous demande cependant la permission de vous Jes l'appeler en quelques mots.
11 se fait depuis quelque temps, le soir, dans l'église de Saint-Denis, des conférences religieuses.
M. Lavy. Politiques!
M. LE COMTE Albert de Mun, Non! Je répète le mot, des conférences religieuses, exclusivemeet religieuses, qui n'ont trait, ni de près ni de loin, aux questions politiques ni même aux questions sociales. [Bruit sur quelques bancs à gauche.)
M. Lavy. Nous prouverons le contraire.
M. LE COMTE Albert de Mun. C'est un fait que je tiens à établir nettement, et je ne puis pas mieux le faire qu'en précisant les sujets traités dans ces conférences. Les voici : Dieu, l'âme, Jésus-Christ, les mystères, la confession. C'est purement et simplement l'enseignement de la religion catholique.
M. Lavy. Ces titres cachent tout autre chose.
M. le comte Albert de Mun. Ces conférences sont faites par deux missionnaires diocésains, MM. Lenfant et Petitdemange , désignés par Ms'' l'archevêque de Paris.
Dimanche dernier, la conférence avait lieu comme d'habitude ; le sujet traité était : la confession. L'église était pleine. On avait bien remarqué la présence de quelques personnes dont la tenue paraissait indiquer des intentions hostiles, et dans le nombre, — je le dis tout de suite, parce qu'à mes yeux c'est le côté le plus
jîrave de la question, — t(ueliiues coiiseillers iiiiinici- [ aux de la ville de Saint-Denis. Mais lien ne jm'iniettait de prévoir le scandale qui allait éclater.
La coniérence se poursuivit au milieu d'un calme relatif. Mais, connne quelques munnures s'étaient pi'oduits, le prédicateur dit : « Si quelqu'un a des objections ou des questions à me faire, je le prie de me les adresser par écrit; je répondrai à toutes. »
A ce moment, une voix cria : a Je demande la l^arole. » C'était, dit-on, celle d'un conseiller municipal.
Le voisin de la personne qui venait d'interrompre, M. Babillot, constructeur- mécanicien, qui un instant après allait être gravement blessé, répliqua : « Nous ne sommes pas ici dans une salle de conférences contradictoires. »
Aussitôt le tumulte commença. Une autre voix -décria : a Citoyen curé, je veux la parole. » Et immédiatement, comme par l'etTet d'un mot d'ordre, partit du fond de l'église lé cri : ce Aux chaises! aux chaises! » Alors s'engagea une bagarre épouvantable dans laquelle une bande d'individus, — il n'y a pas d'autre mot, — armés de cannes et de chaises, qu'ils faisaient voler de toutes parts , se mit à tomber sur la foule épouvantée , sur les femmes, sur les enfants, qui cherchaient à s'enfuir.
En un instant, il y eut un nombre relativement con- >idérable de blessés : M. Babillot fut atteint gravement; une dame Guilbertous, je crois, fut renversée, foulée aux pieds; un ouvrier eut la tête à moitié tracassée.
Le désordre dura ainsi, malgré les efforts du curé
de Ja paroisse, qui avec beaucoup de calme et de douceur cherchait à y mettre un tei-me, jusqu'au moment où la police et les gendarmes, qu'un enfant était allé prévenir, pénétrèrent dans l'église, et non sans peine la lirent évacuer.
Tels sont les faits : je ne les ai pas grossis ni exagérés. Je me suis borné à dire ce qui est raconté par tout le monde, ce qui est établi par tous les témoignages, ce que j'ai constaté par l'enquête personnelle à laquelle je me suis livré, et j'affirme que de cette enquête et de ces témoignages unanimes il résulte qu'aucune parole du prédicateur n'avait eu même l'apparence d'une provocation, ni d'une attaque contre les personnes, contre les partis, contre les idées, encore bien moins contre le gouvernement.
J'ajoute que les journaux de Saint- Denis, même les moins suspects de partialité pour les catholiques, ont énergiquement flétri cet inqualifiable attentat. Pour moi, je trouve qu'il constitue la violence la plus odieuse et la plus coupable contre la liberté de citoyens usant de leurs droits les plus respectables (Très bien! très bien! à droite), l'atteinte la plus intolérable au libre exercice d'un culte reconnu et protégé par la loi. (Bruit sur divers bancs à gauche.)
M. MoNTAUT. Et subventionné.
M. Lavy. Paye- 1- on les curés pour faire des conférences politiques et antirépublicaines dans les églises? (Bruit à droite.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Encore une fois, je maintiens que les conférences ont été exclusivement religieuses.
M. Lavy. Nous verrons bien!
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, devant cette violence, que rien n'excuse, il faut que justice soit faite. C'est ce que je demande au gouvernement .
Je n'ai rien à reprocher à ses agents; aussitôt qu'ils ont été avertis, ils ont fait ce qu'ils ont pu pour arrêter le désordre. J'ajoute que, depuis, l'administration a pris les mesures nécessaires pour que les offices religieux ne fussent plus troublés, et qu'hier soir, ayant su que Mp*" le cardinal -archevêque de Paris devait se rendre à la conférence de Saint- Denis, le gouvernement a fait en sorte qu'il fût respecté et protégé comme il devait l'être.
Mais je suis bien obligé de constater en même temps que le fait seul de cette obligation où le gouvernement s'est trouvé de mettre sur pied la gendarmerie et la police pour préserver la personne du cardinal, et assurer la liberté du culte dans l'église, suffit à témoigner de l'état anormal où se trouve la commune de Saint -Denis. (Très bien! très bien! à droite. — Bruit à gauche.)
M. Lavy. Ce sont les provocations du conférencier qui ont amené cet état d'esprit! (Protestations à droite.)
M. le comte Albert de Mun. C'est sur cette situation que j'appelle toute l'attention du gouvernement; je le fais , la Chambre le voit , avec beaucoup de mesure et de modération , mais en insistant aussi avec beaucoup de fermeté pour obtenir de M. le président du conseil une déclaration que je regarde comme indispensable.
Te lui demande de venir à la tribune réprouver, condamner hautement de pareils scandales, et donner à
la Cliaiiiljrc rassur-anco (iiie Jiisliro sera laite, et que les coupables seront poursuivis.
Ces coupa])les, il me serTi])le que personne n'a intérêt à l(^s ('()ii\ i-jr', cl je» ne coniprcMidrais ménne pas que le |)ai'li socialiste voulût se solidariser avec eux. ]l faut qu'ils soient punis comnie ils le méritent.
Mais ce n'est pas tout. Quel(^ues-uns d'entre eux sont des conseillers municipaux de la commune. Tous les journaux le disent et citent leurs noms, que je ne porterai pas à la tribune, mais que le gouvernement connaît. Le maire de Saint-Denis lui-même a été accusé d'avoir participé à l'organisation du scandale. C'est une accusation que je n'ai aucun moyen de contrôler.
M. Lavy. Il n'était pas à l'église!
M. LE COMTE Albert de Mun. En tout cas, il n'y était pas, comme c'eût été son devoir, pour rétablir l'ordre et pour protéger ses administrés. (Très bien! très bien! à droite.)
M. Lavy. Il n'était pas non plus de son devoir d'agir contre ses administrés quand un prêtre les avait provoqués par ses attaques contre la République et son gouvernement.
M. le comte Albert de Mun. Je me permets de trouver que lorsqu'une municipalité a pris une telle attitude, lorsque quelques-uns de ses membres se sont faits les organisateurs du désordre et de la violence, le gouvernement a le devoir de ne pas la laisser en fonctions. {Très bien! à droite. — Mouvements divers.)
J'ajoute que, si je suis bien informé, l'immense majorité de la population de Saint-Denis, à quelque croyance, à quelque opinion qu'elle appartienne, réprouve h au-
UmhciiI les scandales de diiuaiiclie dernier, et altcMid du goiiverneinont une énerj^ique répi-ession. (Ajjplaudlssement^ à droilc.)
M. Ribot répondit on (jiiekjues mots, blâmant ot con- (lanmant les scènes de violences, et annonçant qu'une information judiciaire était ouverte.
P no NON CE A ARRAS LE 30 AVRIL 1893