LA CLOTURE DE L'ASSEMBLEE REGIONALE DES CERCLES CATHOLIQUES D'OUVRIERS
Le dimanche 30 avril 1893, M. de Mun venait clôturer, à Arras, l'assemblée régionale des cercles catholiques d'ouvriers.
La semaine précédente, invité à prendre la parole au congrès organisé à Toulouse pour la formation, sur le terrain constitutionnel, d'une union catholique électorale, M. de Mun avait prononcé dans cette ville un discours dont le compte rendu sommaire, publié à son insu, avait soulevé contre lui les attaques les plus violentes. Détachant de ce compte rendu quelques phrases inexactes et séparées volontairement de leur contexte, les journaux hostiles à la politique pontificale avaient accusé M. de Mun de prêcher la guerre sociale , et de vouloir armer les ouvriers contre les patrons. On savait qu'il se proposait à Arras de répondre à ces attaques. Mais, avant même qu'il n'eût parlé , et pour le venger à l'avance , la ligue catholique du Pas-de-Calais avait voulu faire au grand ora-
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Une cl('lôi(;ition devait seule se rendre à Ja {^are, à l'anivée du train; mais lon^itenips avant la salle d'attente était déjà pleine de jeunes {^cns et d'ouvriers; on eut peine à les contenir et à les empèclier d'envaliir la voie.
M. le comte de Mu)i l'ut l'eeti par une délépi-ation de la ligue; un immense cii do : « Vive M. de Mun ! » salua son arrivée. Un ouvrier, au nom do ses camarades, [irononça quelques touchantes et chaudes paroles de bienvenue. M. de Mun le remercia en quelques mots, et l'embrassa pour tous les ouvriers ])résents. Les cris de : « Vive M. de Mun! » redoublèrent, toutes les mains se tendaient vers lui; il lui devenait presque im])0ssible de s'avancer. Enlin, le secrétaire général de l'œuvre des cercles put monter dans la voiture de M. le baron Gavrois, qui l'emporta, pendant que les acclamations continuaient encore.
A deux heures et demie avait lieu la grande réunion à laquelle M. de Mun devait prendre la parole. Une heure avant, la vaste salle du cercle, qu'il a fallu agrandir, se remplit déjà. Bientôt elle est entièrement comble. On compte près de trois mille auditeurs, dont un nombre très considérable d'ouvriers. La tribune des journalistes est envahie par des rédacteurs^ou reporters venus de tous les points de la région.
M. le comte de Mun est salué à son entrée par une acclamation générale. Après quelques mots de bienvenue de Mgr Williez, évêque] d'Arras, le député du Morbihan prend la parole. Il remercie l'assistance de l'accueil sympathique qu'elle vient de lui faire; il rappelle qu'il a parlé dans cette même salle, il y a quatorze ans, sur les lois scolaires, et qu'il a gardé un inoubliable souvenir de l'accueil qu'on lui a fait alors. Puis il aborde son sujet :
Je n'ai pas l'habitude, dit-il, de m'émouvoir beaucoup des attaques de la presse. C'est la destinée des
hommes publics d'y ètro exposés. Cependant celles que J'ai subies cette semaine m'ont surpris. A propos d'une ou deux phrases, détachées de l'analyse sommaire, et publiées à mon insu, d'un discours que j'ai prononcé à Toulouse, on m'a accusé de prêcher la p^uerre des classes, la haine des patrons, d'exciter les passions les plus coupables, de faire cause commune avec les socialistes les plus avancés, de tenir un langage presque criminel.
Il y a des accusations si fausses, qu'on n'y répond pas. Et eussé-je envie de répondre à celle-ci, votre accueil d'aujourd'hui m'en détournerait. Il est à lui seul la plus éloquente des répliques. C'est pourquoi je vous eu remercie du fond du cœur.
J'ai la conscience d'avoir fait depuis vingt ans, avec beaucoup d'entre vous, de la pacification sociale le grand objet, la grande préoccupation de ma vie; j'y ai travaillé par la parole et par les œuvres, j'y ai dévoué toutes mes forces, toute mon énergie, et s'il y a une idée qui résume toute ma carrière, c'est celle de l'accord entre les patrons et les ouvriers. J'ose dire que, si nous qui n'avons cessé de chercher à l'établir, nous avions toujours été secondés, par tous ceux qui m'attaquent aujourd'hui comme nous avions le droit de l'espérer, la solution de la question sociale serait peut-être plus avancée.
Mais s'il y a des attaques auxquelles on peut ne pas répondre, il y a des idées qu'il ne faut pas permettre de dénaturer. L'occasion s'offre naturellement pour moi de remplir ce devoir. Permettez- moi d'en profiter.
La paix sociale, tout le monde la veut sans doute
sincèrement. Mais siii' (jiiolles bases, par quels moyens |)ent-elle s'étal)lir? voilà la question.
\j\m\ve social moderne, qui domine depuis un siècle les relations du caj^ilal ridii liavail, repose sur une conception matérialiste en o[)|)osition avec la loi divine, et qui se formule dans un régime économique fondé sur la toute-puissance de la richesse et la liberté absolue du capital. Beaucoup de conservateurs et même de catholiques s'accommodent de ce régime et trouvent que , tout compte fait de ses avantages et de ses inconvénients, les choses y vont aussi bien que possible, et que prétendre le modifier par d'autres principes, par une plus juste organisation du travail, par une plus équitable notion des devoirs de la propriété, c'est tomber dans le socialisme le plus dangereux.
Dans ma conviction , et je le répète depuis quinze ans, il n'y a pas, au point de vue social, d'erreur plus funeste.
Le socialisme est né, précisément, des abus criants enfantés par ce régime séculaire; il en est le produit naturel, inévitable : il s'y développe comme le virus de certaines maladies dans un organisme tout préparé pour son éclosion , comme la haine naît spontanément de l'égoïsme. Prétendre le combattre en s'attachant au régime qui l'a engendré, c'est vouloir détruire l'effet en conservant la cause.
Si on veut lutter efficacement contre le socialisme, il faut d'abord rompre avec ses doctrines et les pratiques qui en découlent, et que l'Encyclique sur la condition des ouvriers condamne en termes si décisifs, dans ce passage fulminant où , parlant de la nécessité de venir en aide à ces hommes a qui sont pour la plu-
part dans iiiio situation d'iiitortune et de misère imméritée », elle montre (c les travailleurs, isolés et sans défense, livrés à la merci de maîtres inhumains, à la cupidité d'une concurrence effrénée » , « Tusure dévorante s'ajoutant au mal )) , et le ce monopole du travail et des effets de connnerce, devenu le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ».
Eh bien! je supplie les catholiques de se tourner vers cette iniînie multitude des prolétaires , sans doute alin de leur rappeler leurs devoirs, et surtout de gagner leurs âmes à la foi chrétienne, mais en se montrant les défenseurs résolus de leurs droits légitimes, en les aidant à les conquérir pacifiquement par la réforme progressive des institutions et des lois; et quand je dis : prendre en main la défense des droits du peuple, je veux dire : reconnaître hautement les droits du travail et demander pour eux la consécration des lois.
On me dit que je veux les mettre par là en oppo^ sition avec les droits du capital et provoquer ainsi la guerre entre les deux éléments nécessaires de la production. C'est une accusation que je repousse de toutes mes forces. Je n'ai jamais rien dit de semblable.
Le capital et le travail sont intimement liés : ils ne peuvent rien l'un sans l'autre, pas plus l'un que l'autre. L'un et l'autre ont des droits certains également respectables, et la paix ne peut naître que de leur garantie.
Mon avis est que les droits du travail ne sont pas respectés , et c'est la principale raison d'être du socialisme , l'explication de sa puissance et de son dévelop-
lionuMil, JJcpiiis un siècle, toute la législation a été laile en faveui* du cjipil.ii, poui' assurer ties droits, |)()in- lui donner toutes les i'acililés jiossibhîs d'organisation, pendant qu'elle ne faisait rien, ou à peu près, pour garantir les droits du travail et lui donner les jnoyens de les détendre. Voilà le vice profond de notre état social, l'injustice par laquelle il est déséquilibré.
L'association des capitaux, rendue nécessaire pailes transformations de l'industrie, a été favorisée de mille manières : la liberté de la spéculation et de l'agiotage a été encouragée sans limites, les moyens d'accroître les bénélices ont été multipliés sans scrupules , et dans la lutte ouverte pour la concurrence, l'antique forme du patronat a peu à peu disparu devant l'invasion des grands bi'asseurs d'alfaires, pour qui l'homme n'a plus été qu'un instrument.
Ah! je ne confonds pas avec eux ces patrons chrétiens qui demeurent l'honneur de l'industrie ; mais je me permets de le dire à ces hommes que je respecte et dont beaucoup sont mes amis : le régime économique de notre temps vous condamne à devenir, vous et vos enfants , la proie du capitalisme cosmopolite , et c'est pourquoi il faut rompre avec lui.
En regard de toutes ces libertés données au capital , les unes légitimes et fécondes , les autres excessives et nuisibles, où sont les droits reconnus du travail?
Il n'y a pas dix ans que le droit d'association professionnelle, le droit de se réunir, de s'entendre en vue de défendre des intérêts communs, a été rendu aux travailleurs , et l'exercice de ce droit est encore soumis à des fluctuations sans nombre.
Le repos du dimanche , ce droit essentiel de l'âme ,
du corps et de l'ospiit. ('elle sauvc^.irdr de la lainillc, n'est oiitiv dans la loi (|iir depuis ti-ois mois: il n'y est entré que sous la Ibrniedu repos heljdomadaire, qui ouvre la porte à toutes les violations de la conscience chrétienne; et même sous cette forme, je connais nombre d'endroits où il est encore ignoré.
Le respect du foyer, assuré })ar la présence de l'épouse et de la mère, par la protection de la femme, de la jeune tille et de l'enfant contre l'abus du travail, contre l'odieux travail de nuit, on vient à peine de le conquérir, après des années de lutte et par une loi si mal conçue, qu'elle est en beaucoup de cas inapplicable.
La préservation des forces de l'homme par la limitation des heures du travail, nous l'attendons encore, nous ne sommes pas près de l'obtenir.
L'indemnité en cas d'accidents, ce droit élémentaire de celui qui donne son travail à autrui, la sécurité de la vieillesse garantie par une retraite suffisante , cette préoccupation constante et poignante des travailleurs, la plus légitime de toutes, nous ne les avons pas, et la législature va fmir encore une fois sans avoir rien fait pour les donner.
Voulez-vous continuer cet accablant examen? Est-ce que les travailleurs ont le moyen, par une entente avec les patrons, de fixer d'un commun accord le taux du juste salaire? Non, ils n'ont d'autre ressource que la grève, et il y a des régions où, lorsqu'il a trois enfants, l'ouvrier ne peut plus nourrir sa famille.
Est-ce que les travailleurs trouvent dans des conseils permanents d'arbitrage le moyen de faire trancher les conflits qui s'élèvent entre eux et leurs patrons? Non,
De Mun. — Discours. ^ • — 10
là (Micoi'e, c\'<,l la gi-eve et l'aibitinLic improvisé eu pleine lutte.
Eiiiin, est-ce (jue les umrieis ont la laculté d'avoli' une représentation professionnelle légale, officielle, reconnue pai- tous? Non, le commerce, l'industrie, la Bourse, ont ce droit-là : le travail ne l'a pas.
Eh bien, voilà des droits certains, indéniables, qui appartiennent aux travailleurs. Ils ne les ont pas : ils ont des droits politiques, ils n'ont pas de droits économiques, et c'est le fond de la question sociale. La plupart de ces droits , et d'autres encore , le capital les a; les mœurs, les institutions, les lois les lui donnent, ou bien il les tire de sa propre puissance. Le travail ne les a pas : voilà l'injustice à laquelle il faut mettre un terme si on veut la paix sociale ; car la paix ne se fonde pas sur l'injustice. C'est pourquoi je dis que l'urgent est de protéger le travail : le capital l'est déjà.
C'est là qu'est la force, le terrain d'action du socialisme; c'est par là qu'il exerce sa propagande, qu'il recrute des adeptes. Il n'aurait pas si facilement séduit la masse populaire si elle n'avait, par la privation de ces droits essentiels, le sentiment profond de l'injustice dont elle soufîre.
Otez au socialisme ces revendications de justice , il ne lui restera que la haine , l'envie et la colère , et ce n'est pas assez pour conquérir le cœur des ouvriers : nous leur opposerons l'amour, et l'amour sera le plus fort.
Voilà ce que je demande aux catholiques de faire, s'ils veulent lutter efficacement contre le socialisme. Je leur demande d'aller camper sur son terrain et de lui
arracher ses armes, en proclamant les droits du travail : c'est ce que j'appelle la concentration avec le peuple.
Telle est, dit le journal auquel nous avons empruntr le rrcit fie la journée, la partie capitale du discours de M. le comte (le Mun.
Il continue en demandant qu'on aille au peuple avec amour, sincérité et confiance, avec la ferme résolution de l'aider à con(juérir ses droits légitimes; c'est la seule manière de lui faire entendre ses devoirs et de le détourner de la violence.
Au bout de quehjues mots, M. de Mun avait gagné son auditoire, et les applaudissements succèdent aux applaudissements. Des adversaires politiques, qui ont été invités, applaudissent à leur tour; toute la salle est enlevée.
A sept heures, les ouvriers du cercle offrent un punch à l'orateur, ([ui repartait une heure plus tard pour Paris. Quand il arrive à la gare, celle-ci est déjà pleine de jeunes gens et d'ouvriers. Bientôt le quai est envahi et les acclamations succèdent aux acclamations. Il faut l'intervention du chef de gare et surtout celle de M. de Mun lui-même, pour calmer les ouvriers et arrêter les cris. Tout le monde veut lui serrer la main.
Le train part au milieu de cette manifestation imposante.
PUONONCK A PARIS LE 10 .lUIN 1893