DES CERCLES CATHOLIQUES D'OUVRIERS
Pendant les années 1801 et 1892, M. de Mun, malgré les nîulti})les travaux que lui imposait l'action politique, avait consacré la même activité que par le passé au déveloi)pement de l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers et à la propagande de ses idées.
Recherchant de préférence les auditoires d'ouvriers et de jeunes gens, il avait donné successivement, en 1891, devant un public toujours plus nombreux et i)lus enthousiaste, des conférences populaires: à Reims, le 10 mai; à Lyon, le 28 juin, dans les immenses ateliers de Fusine Satre, au milieu des machines arrêtées pour cette occasion; à Nantes, le 29 novembre; cà Armentières, le 20 décembre, devant trois mille ouvriers qui lui lirent un véritable ti'iomphe ; il avait parlé le 21 mai aux étudiants de l'université catholique de Louvain , le 28 novembre aux associations de jeunes gens de Nantes, le 20 juin, aux étudiants catholiques de Lille. En 1892, il
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avait clôtun'^, ])ar de grandes réunions populaires, les asseml)lé('s iV'nionalcs de Linioj^cs, de l{enn(;s (ït d(î Toulouse.
Aucun de ces discouis n'a été conservé in-extenso.
L'assemblée {générale de l'CKuvre des cercles, préparée par cette infatigable iii()|i;i^;ni(le, eiil une ini|)ortance considéra] )le.
M. de Mun j)rononça, le dO juin, à l;i séance de clôture, le discours suivant :
Messieurs,
Le programme de l'assemblée est épuisé, et le mortieiit est venu de résumer ses travaux.
Elle a présenté, nous l'avons vu, un caractère très nouveau. Au lieu de nous borner, comme dans les assemblées précédentes, à une revue de nos fondations et de nos œuvres, à l'étude des moyens propres à en assurer le développement, nous avons abordé de front la redoutable question du socialisme.
Beaucoup d'entre nous. Messieurs, s'étaient demandé si , portée sur ce terrain et conviée à des discussions si hautes, l'assemblée générale serait aussi vivante et aussi remplie que celle des années précédentes.
Je ne doute pas que ces inquiétudes ne soient dissipées, et que la cause du programme social ne soit définitivement gagnée. L'expérience a pleinement réussi.
Je fais cette constatation avec une vive satisfaction , à cause de la part de responsabilité que j'ai prise dans la modification du programme. Mais j'en veux surtout tirer occasion pour féliciter et remercier notre ami La Guillonnière, à qui appartient l'honneur d'en avoir conçu la pensée et arrêté le plan , et le mérite d'avoir
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su \o moHivd exécution, avoe le coiiconrs dévoué du personiK»! de la deuxième section. Grâce à leur zèle intelligent, nous avons réuni en un mois un véritable trésor de documents, d'enquêtes et de statistiques, dont vous voyez ici le monceau, que je n'ai pas fait apporter pour les besoins de la cause, mais que je suis bien aise de vous montrer. (Applaudissements.)
Naturellement il a été impossible de faire connaître à l'assemblée tous ces travaux; mais j'espère que le fruit de si longs labeurs ne sera pas perdu , et que ces documents si intéressants, si vivants, ne deviendront pas la propriété exclusive de M. de la Guillonnière. (Rires.) Cela ne servirait qu'à lui donner un surcroît de talent et de savoir dont il n'a nul besoin.
Je voudrais, au contraire, que ces documents fussent mis à la disposition de tous les membres de l'œuvre et même du grand public, soit par l'intermédiaire de l'Association catholique, soit par celui de la Corporation .
Ils éclaireront la question sociale d'un jour que ne soupçonnent pas ceux qui n'ont point pris part à nos réunions.
Messieurs, personne ne peut plus aujourd'hui nier que la question sociale ne domine toutes les autres.
C'est une vérité qui frappe tous les yeux.
Mais qu'est-ce que la question sociale? De la réponse que chacun fait cà cette question, dépend la manière dont il en comprend la solution.
Il est des hommes (beaucoup de nos amis communs sont du nombre) pour qui la question sociale n'est que l'éclosion, à la surface de la société, des passions mauvaises qui couvent dans son sein , le cri de révolte de
l'envie el la rovîuichc des |)aiivi*es cou Ire les riches; pour ceux-là, il n'y a an mal social d'autre remède (|iie la force, et d'antre réplique aux nivendications populaires que les coups d(^ iusil.
D'autres se souviennent de la paroUî célèbre de Gambetta, qui n'était pas un vain ])aradoxe, mais la formule très réfléchie (^t très exprcîssive de tout un système : (( Il n'y a pas de question sociale, il n'y a que des questions sociales, » recette admirable et rassurante, parfaitement appropriée à ro})portunisme bourgeois, satisfait d'un état dont le principal mérite était de l'avoir enfanté, et dont il consentait seulement à améliorer les détails en y mêlant vni peu de philanthropie.
D'autres enfin , que je ne confonds pas avec ceux-là, et parmi lesquels il faut placer un très grand nombre de catholiques, formés à l'école du libérahsme économique, reconnaissent bien qu'il y a une question fondamentale qui se retrouve dans tous les problèmes sociaux ; mais ils déclarent que ce n'est pas une question d'organisation économique, mais seulement une question religieuse. Dans ma conviction, les uns et les autres se trompent.
Sans doute, la question religieuse est intimement liée à la question sociale, parce que la religion, d'où découlent les règles de la morale, domine toutes les relations des hommes entre eux, aussi bien dans l'ordre économique que dans l'ordre politique ; mais la question religieuse n'est pas toute la question sociale, et celle-ci prend sa source dans le vice de l'organisation économique.
Le fait qui saute aux yeux , dès qu'on y regarde , et
que M. do Moliuari fait tiès l)ieii ressortir dans la préface de son livi'e récent sni' les Bourses du travail, c'est que, dans la marche ascendante du pi'ojj^rès matériel de notre tiMiips, ceux qui lirc^it l(iurs revenus des capitaux se sont enrichis dans une proportion beaucoup plus forte que ceux qui vivent du produit de leur travail.
Les premiers voient l'existence de leur famille assurée sans que leur fenmfie et leurs enfants soient obligés de concourir au travail, leur foyer garanti, leur vieillesse préservée. Pour les autres , rien de semblable : la vie est mal assurée; la famille tout entière est livrée au labeur journalier. Le foyer est détruit, le lendemain incertain, la vieillesse vouée à l'insécurité.
Pour les uns , la propriété est l'état normal , l'accès en est facile, la jouissance protégée par une législation jalouse; pour les autres, la propriété individuelle est une rare exception , la propriété collective est un rêve irréalisable, le salariat perpétuel est la loi commune.
Et de là, dans les esprits populaires, cette idée grandissante que la richesse est injustement répartie.
A cette situation de fait, il y a une cause principale. Le capital et le travail , ou , si vous voulez , l'ouvrier et l'instrument de production, réunis autrefois dans le régime du moyen âge, sont aujourd'hui séparés.
Le travail, suivant la remarque très frappante d'un de nos amis de Belgique , est l'agent de la production ; le capital n'en est que l'instrument, et cependant c'est le capital qui en est devenu le seul entrepreneur.
Favorisé par la liberté absolue du crédit et du commerce , il est devenu tout-puissant : le patron , la com-
pagnie qui le détienl domiiK! ahsolinnoiil l'ouvrier qui ii'îi f|ii(' son travail, et celui -(;i est obligé de se livrer pour uii salaire souvent insufllsant, la plupart du temps débattu ari)itrairement.
Je retiens voire attention sur ('(\ double caractère de l'inférioritr (lu travail vis-à-vis du capital : insuffisance de la rétribution, conditions inégales dans. lesquelles elle se détermine, parce que ce sont les causes principales de la souflVance des travailleurs. Le socialisme est né de cette situation générale.
Messieurs, dès notre première séance, le P. de Pascal, traitant cette question avec sa compétence et .sa lucidité ordinaires, disait avec bien de la raison que le grand tort de ceux qui nous accusent d'être socialistes, c'est de ne pas bien savoir ce que c'est que le socialisme, parce qu'ils n'ont jamais pris la peine de l'étudier. C'est pourtant la première chose qu'il conviendrait de faire , et toutes les phrases enflammées sur le péril social ne sauraient dispenser de savoir ce dont on parle.
En 1848, après les journées de juin, Proud'hon, comparaissant en accusé devant le tribunal correctionnel, expliquait aux juges qu'il était allé admirer les sublimes horreurs de la canonnade ; le président l'interrompit et lui dit :
(( Mais je croyais que vous étiez socialiste?
— Sans doute, monsieur le président.
— Mais qu'est-ce donc, reprit le président, que le socialisme?
— C'est tout système ayant pour objet l'amélioration de la société.
— Mais alors , nous sommes tous socialistes !
— C'est bien ce que je pense, monsieur le pivsidenl. (Rires.) »
Proud'hon se moquait du président, du tiihunal et de tout le monde, mais l3eaucoup de gens en sont restés à son inlenogatoire : ils ne savent pas bien ce qu'est le socialisme; mais ils en ont peur parce que c'était Topinion de Proud'hon, et ils crient au socialisme dès qu'on leur parle de changer quelque chose à l'état de la société.
Il faut donc nous expliquer bien clairement là-dessus.
Le socialisme est une doctrine sociale et philosophique, aujourd'hui parfaitement connue et définie.
Si, quand on nous accuse d'être socialistes, on l'entend dans le sens du président du tribunal de 1848, c'est une plaisanterie, et il y faut répondre ce que dit M. de Laveleye, après avoir rapporté l'anecdote de Proud'hon : On est toujours le socialiste de quelqu'un. (Rires.) Si, au contraire , on l'entend dans le sens véritable du mot, si on veut dire que nous acceptons, que nous défendons les idées des socialistes, c'est une grave accusation qu'on porte contre nous, et il faut la prouver, sous peine de tomber dans la mauvaise foi ou dans l'ignorance. (Applaudissements.)
Expliquons-nous donc là-dessus.
Le socialisme est tout un système d'économie sociale, qui veut réduire tous les instruments du travail en propriété commune nationale et organiser la production collective et la répartition des richesses économiques par l'État.
Voilà tout le socialisfne. C'est la doctrine de Karl Marx, dont le livre est devenu l'évangile du parti.
— niin
acceptr , (Ml (l(''i)il de leurs di v(;rgeiic(;s apparentes, par tous les groupes cl loi il es les ('h!()I(;s.
Propriété collcH^Livc (\('s iiislniiii(>iiLs de production par l'expi-oprialion d(;s e;ipilalisles iisiirpateurs, ex[)loitation (le C(;s iiislriiiiieiils de prodiietion par {'(insc^irible des travailleurs libres, voilà la tbrinuU; d(; Karl Marx : elle est bien conforme h la définition.
Il y ajoute l'afTectation d'une partie du produit social, c'est-à-dii'e du revenu net du travail collectif, à la continuation de la ])i'odiiclion , v\ la distribution du reste sous forme de propriété privée : ce qui permet aux socialistes de dire qu'ils n'entendent pas détruire d'une manière absolue la propriété individuelle.
En France, M. Lafargue, héritier des doctrines de son beau-père, et M. Jules Guesde, l'écrivain le plus autorisé du parti, reproduisent les idées du maître, et s'il est vrai que les possibilistes, en particulier M. Benoist Malon, qui les représente d'une manière très distinguée, ne réclament, quant à présent, que les réformes légales compatibles avec l'état économique actuel, ils n'en poursuivent pas moins, eux aussi, par des voies plus lentes, l'idéal commun : la nationalisation des moyens de production, la distribution par l'État des objets produits.
Eh bien , si on dit que ce sont là nos idées , si on dit que nous enseignons, que nous soutenons cette doctrine, que nous ne l'avons pas ouvertement combattue toutes les fois que nous l'avons rencontrée , si on dit cela, il faut le prouver, non pas par des accusations générales, mais par nos paroles et par nos écrits. Si on ne le peut pas , on n'a pas le droit de nous accuser. On en a d'autant moins le droit qu'il y a entre le socia-
lisme ot nous, non soulenienl TahîmcMlc sa concopiion socialo, mais celui de la néj^alion religieuse.
l^ai" refTet naUiivl de son erreur Ibndainenlale sur Toi'igine et la fin de riionnne, le socialisme est devenu athée: pas plus qu'au point de vue social, il ne peut rien y avoir de comnnni entre nous et lui au point de vue philosophique. Nous sommes, nous, des catholiques soumis à l'Église, cherchant la lumière dans sa doctrine, n'en voulant point d'autre pour guider notre marche. {Applaudissement.) Nous n'avons pas, j'ai le droit de le dire, une seule défaillance à nous reprocher à cet égard; nous avons confessé notre foi, nous la confessons tous les jours partout, dans tous les milieux, devant tous les auditoires.
J'ose dire que l'Encyclique sur la condition des ouvriers a été pour nous le plus magnifique des encouragements (applaudisseynents) , en même temps que le plus lumineux des enseignements. Nous n'avons pas d'autre amhition que d'y obéir avec une loyale sincérité, pleinement et sans restriction ni réserves. (Très bien! et applaudissements.) Voilà notre position dans ce grand débat. Il faut que ce soit bien entendu, une fois pour toutes. Et c'est pourquoi j'ai voulu saisir l'occasion que m'offrait la clôture de cette assemblée pour m 'expliquer publiquement et dissiper toutes les équivoques.
Ceci dit, je me hâte d'ajouter, et je le fais comme on revendique un titre d'honneur , que nous travaillons à rétablir la justice dans les relations du capital et du travail. J'ai montré qu'elle n'existait pas, et que cette injustice était le fond de la question sociale.
Messieurs, si cela est vrai, si l'étude et l'examen des
(ails \o (.léiiioiiti-eiU., si nous on sommes convaincus, il n'y a pas à liosiLei' : noire devoir est de le dire franchement, liautcment, quelles que soient les colères, les accusations et les attaques que; nous [)uissions soulever : la conscience nous y o])lige. (Applaudissements.)
Louis Veuillot, dans une l(;ttre écrite d'une ville d'eaux où il suivait un traitement, i-aconte ses conversations avec son ami M. Lapeyre, et il dit : « Lapeyre est terrible : il soulève des questions! »
Je crois bien que nous sommes comme M. Lapeyre.
Nous soulevons des questions, et on n'aime pas cela; cela trouble la quiétude de la vie mondaine.
On aimerait mieux se laisser aller doucement au courant d'un état social dont on sait bien, mon Dieu! qu'il n'est pas parfait, mais qui, après tout, a bien son mérite , et qu'il ne faut pas ébranler par toutes ces questions qu'on soulève si mal à propos.
Mais ces questions -là, malheureusement, quand on ne les soulève pas , elles se soulèvent toutes seules. Et alors elles soulèvent bien des choses avec elles : les pavés quelquefois, souvent aussi les personnes et les propriétés. Je trouve qu'il vaut mieux ne pas attendre, en dormant, que la maison croule, et dire tout haut ce qui la menace, au risque de troubler la quiétude des habitants! C'est encore un service qu'on leur rend; et quand on nous dit que nos paroles, nos revendications, nos constatations sociales apportent une force aux socialistes , dont nous sommes ainsi les complices mconscients, c'est comme si l'on accusait de faire cause commune avec les incendiaires ceux qui avertissent les gens que leur maison, mal construite, est menacée de prendre feu.
Voilà notre métier. Mais, pour le bien remplir, pour qu'on nous écoute et qu'on nous croie, il faut prouver ce que nous disons; et pour le prouver il faut nous armer de toutes les forces que peuvent nous donner la doctrine et l'expérience. C'est ainsi que nous formerons notre conviction et que nous la ferons partager aux autres.
Messieurs, il laiil donc étudier et étudier beaucoup : on l'a dit à plusieurs reprises pendant l'assemblée; j'ai applaudi à ces déclarations et je les répète en y insistant. Je le dis surtout aux jeunes gens que je vois ici, nombreux et attentifs. Les jeunes gens. Messieurs, il faut compter avec eux, d'abord parce que c'est le moyen de pouvoir compter sur eux, et que rien n'est plus nécessaire dans une œuvre d'avenir, puis, parce qu'ils marcheront quand même avec ou sans nous, et que, de la manière dont nous aurons travaillé à leur formation, nous qui vieillissons, dépend le rôle qu'ils joueront dans la vie.
Eh bien ! les jeunes gens sont exposés à un double péril: l'un, c'est de se laisser emporter par un sentiment trop ardent, insuffisamment raisonné, de pitié et de générosité, et dans l'émotion que leur cause le spectacle inattendu de l'injustice sociale, de la misère et de l'égoïsme, de se jeter sans préparation, sans études suffisantes, sans principes arrêtés, dans le tourbillon des revendications populaires, au risque de dépasser la mesure et la vérité , et de succomber à la tentation malsaine d'une popularité trop facile; l'autre, qui n'est pas moins grand, moins sérieux à mes yeux, c'est au contraire de s'abandonner aux influences de l'air ambiant, à la routine des idées toutes faites, des
solutions reçues et des maximes convenues, et de se laisser iininohiliscM' par r(Misei;^ni(;inonl onicicil de l'éconoirne libérahî. (Applau(Jlsscinenl>i.)
C(Mlan^cr-là, il menace la jeunesse catholiciue aussi bien que l'autre; ("ar, sur ces questions-là, l'enseignement est ])ai'l()iil à peu pics le même : c'est notre grande fail)lesse. h) voudrais que nous pussions nous en guérii". Il n'y a pas de besogne ])lus urgente que celle d'établir, pom* la jeunesse, \\\\ enseignement social fondé, pui'cment cl sim|)leriieid, sur la vieille doctrine de l'Église et sur l'observation des faits, et atfranchie de la prétendue science économique. Aussi ai-je applaudi des deux mains quand on a dit ici que ces idées faisaient leur chemin dans les grands séminaires comme dans les communautés religieuses, et que là, dans l'étude et la réflexion, il se formait des hommes bientôt prêts à enseigner, à parler, à écrire et aussi à agir. Je salue ces maîtres de la jeunesse, et si je l'osais, je formerais tout haut le vœu de voir bientôt ces études sociales établies dans tous les grands séminaires. Mais, en attendant, il faut bien que la jeunesse se forme elle-même.
Je la supplie de le faire, les matériaux ne lui font pas défaut, surtout depuis quelques années : c'est à elle de s'en servir. Seulement il y a deux manières d'étudier, j'entendais dire cela l'autre jour à propos d'une question moins sérieuse, à propos de la Walkyrie et de la musique de Wagner.
Il y a deux façons d'aller l'entendre : on peut y aller avec le parti pris de n'y rien comprendre , de n'y rien admirer et de la trouver ennuyeuse : c'est très souvent la mode ; ou bien on peut y aller sans être un admira-
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teur gagné (ravance, mais avec la bonne volonté de se laisser loucher, avec l'esprit cl riiiiagination sincèrement ouverts, avec le désir d'ahandonner son âme aux impressions de la musique^ cl du (li'aiii(\
Il me paraît qu'il en va de même pour la {|uestion sociale. On i)cut s'en occuper avec le parti jjris de rester froid, de no rien sentii', de ne rien admettre en dehors de l'ancienne méthode... j'allais dire musicale (rires), mais c'est économique que je veux dire; ou bien on peut l'étudier avec le cœur autant qu'avec l'esprit, en fermant les yeux et les oreilles au convenu, en cherchant passionnément la vérité , sans se défendre contre la pitié.
Or on ne trouve la vérité économique qu'à deux sources : la doctrine de l'Église et l'étude consciencieuse des faits. (Applaudissements.)
Voilà donc ce que je demande aux jeunes gens. Et je ne parle pas seulement de ceux du monde, des carrières libérales! Ce n'est pas là qu'il faut bornernotre enseignement.
Il faut aussi former les esprits dans la classe ouvrière. On le disait tout à l'heure : nous ne suffirons pas seuls à la tâche; nous avons besoin d'ouvriers qui sachent parler à leurs camarades, les instruire, les diriger.
Il y en a parmi les socialistes. Tous ceux qui ont causé avec eux ont pu le constater. J'en ai été moimême bien souvent frappé : il y a là des ouvriers qui étudient, à leur point de vue, avec leur évangile à eux, qui savent et qui sont des manieurs d'hommes.
Il faut en former de semblables.
C'est l'objet de ces Cercles d'études sociales, sur les-
quels M. J'abbé Debras, M. l'abbé Rabier, nous ont (loiiDÔ (les ciélaiJs si intérossaTits, cordes que je vois se iiuilliplier avec laul: de |)laisir, comme un des déveloj)pciiients les plus féconds (l(^ noire œuvre, et qui sont la base nécessaire des con^n-ès ouvriers dont Reims vient d'offrir le premier modèle, bientôt, je l'espère, imité dans d'autres régions.
Cette formation des hommes , cet enseignement social, doctrinal et pratique, je le regarde, Messieurs, comme le rôle prépondérant du clergé. Que ceux de ses membres qui m'entendent me pardonnent d'entrer un moment sur un terrain qui n'est pas le mien , et où je ne m'avance d'ailleurs qu'avec un grand sentiment de respect pour l'autorité épiscopale. J'ose dire qu'il n'a pas, dans notre temps, une mission plus haute et plus importante à remplir.
Ce n'est pas, cependant, que j'entende borner là le rôle et l'action sociale du clergé. On nous a montré, tous ces jours -ci, par des faits, par des exemples, à combien d'œuvres et d'institutions économiques il pouvait appliquer son énergie et son activité, et il n'y a qu'un moment M. l'abbé Guérin, dans un langage ardent qui nous a fortement émus, rappelait, avec ses souvenirs de voyage aux pays d'outre-Rhin, les exemples admirables de ce clergé des provinces rhénanes et de la Bavière, si intimement mêlé à la vie populaire. Vous êtes, Messieurs, dans une position bien autrement difficile , car il ne faut pas oublier, quand on lit les écrits de M. l'abbé Kanengieser, que ce clergé, dont il nous raconte les œuvres, a le bonheur d'avoir autour de lui un peuple encore entièrement, profondément catholique. Nous n'en sommes pas là, hélas! et l'œuvre
tl'apostolal , de conversion, doit inarclicr ici de |)aii' avec les œuvres sociales.
Mais co iTosI pas de quoi (h'M'oiu'a^^er votre zèle.
Ah! il a d'autres aliuieiils encore que je veux nommer, sans trop insister, caria matière est délicate. Je veux dire la parole publique, les conférences, les réunions contradictoires.
Mais nous connaissons par leurs noms les héros de ces luttes oratoires : elles ne peuvent être que l'apanage d'un petit nombre. Il y faut des qualités très spéciales et très rares , de solides études et une audace que tout le monde ne peut pas avoir.
Il y a enfin , Messieurs , l'intervention dans les grèves; c'est une question plus générale et très importante, dont je vous demande la permission de parler avec plus de détails. Avant de l'aborder, je veux rendre, en votre nom à tous, un public hommage à M^"'" l'archevêque de Bordeaux , dont la lettre aux grévistes de sa ville a si fortement ému l'opinion.
Je vous ai lu, l'autre jour, un passage d'une lettre qu'il a daigné m'adresser, où il raconte comment il a pu pacifier, par son intervention, la grève des maçons et celle des boulangers.
Ce sont là de grands et décisifs exemples , qui précipitent l'épiscopat français dans la voie si largement ouverte en Angleterre par le cardinal Manning, et qui fut ici -même, il y a près d'un demisiècle, tracée par le sang de M^^" Affre, se jetant avec le rameau de la paix entre les combattants. {Applaudissements.)
La question des grèves, Messieurs, a fait, en somme, le fond de notre assemblée : c'est celle qui nous a le
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plus occupés, cl il iTcn ]:)ouvait être autrement, puisque Jes grèves sont la manifestation presque constante des souffrances des travailleurs.
Messieurs, j'aurais bien vouMi que les portes fussent très largement ouvertes, vX que tout le monde pût entrer ici et écouter, pendant qu'on nous lisait ces statistiques, ces enquêtes, ces monographies, tragiques dans le LU' si n) pli cité.
J'aurais voulu voir ici tous ceux qui sont toujours si prompts à décider que l'ouvrier ne souffre pas, que ses plaintes sont exagérées, que son salaire est très suffisant. Ils auraient été édifiés.
Je ne veux pas soulever ici le gros débat du salaire familial, et interpréter la célèbre phrase de l'Encyclique sur le salaire suffisant pour l'entretien d'un ouvrier sobre et honnête. C'est un débat qui dépasse les limites de ce discours. Je me contente de vous renvoyer à l'avis sur le salaire, publié par M. de Marolles au nom du Conseil des études , et aussi au travail très intéressant d'un homme que vous applaudissiez hier, M. Verhaegen. Vous y trouverez tous les documents de nature à éclairer votre opinion , le texte même de l'Encyclique, la réponse faite par un théologien romain à une question posée sur un point de fait par le cardinal de Malines, enfin une lettre très importante du P. Eschbach, supérieur du séminaire français, écrite après une consultation prise en haut lieu.
Avec ces documents , vous formerez votre opinion comme j'ai formé la mienne.
Mais, dans nos monographies de grèves, il n'était pas question de savoir si le salaire de l'ouvrier suffisait à entretenir toute sa famille, oh! c'était quelque chose
(II' l)iiMi [)lus >iiii|)li' : il s'aj^is.sait de .savoir si, loiiLc la faiiiilli' travaillant, elle pouvait vivre!
C'est le eoiilraii'e (((li a été constaté. N'oiis xoiis rappelez les ehillVes et les laits, .le iTeii ai releiiii (jiie quelques-uns pour vous les remettre en mémoire.
A Saint-Omer, on nous a montré un ouvrier malleur gagnant en tout 19 fr. 85 par semaine. On a t'ait le total de ses dépenses sans y comprendreaucune dépense de luxe : elle a donné un total de 35 tr. 05.
D'où résulte, chaque semaine, un excédent de 15 fr. 20 des dépenses sui* les recettes !
On nous a montré des ou^'rières en bonnets travaillant de six heures du matin a neuf heures du soir, et prenant le strict temps nécessaire pour leurs repas. Une bonne ouvrière peut faire, en travaillant de six heures du matin à neuf heures du soir, et ne prenant que le temps strictement - nécessaire pour ses repas, six douzaines de bonnets à raison de Ofr. 20 la douzaine, elle gagne donc 1 fr. 20 par jour; mais il faut déduire : 0 fr. 20 de fil , 0 fr. 15 d'élastique , 0 fr. 05 de coton à bâtir, donc en tout 0 fr. 40 à la charge de l'ouvrière; il lui reste donc 0 fr. 80, sans compter l'intérêt et l'entretien de la machine à coudre, le chauffage et l'éclairage.
Pendant qu'on lisait ces chiffres écrasants, un de vous s'est écrié : (c Mais comment fait -on pour vivre avec cela? » Et alors M. Devertus est venu ici à son tour. Il vous a montré toute une famille, père, mère, enfants, travaillant à vil prix, se nourrissant avec du pain mal cuit, lourd, chargé de mie, du fromage de porc, et du saindoux jetés pêle-mêle dans la marmite, sans que jamais un seul jour on ait à manger
d'autre viaiidi». « X'oilà, disaiL-il, comment se font les belles étoiles de Saint-Quentin! » et se tournant vers celui de vous qui avait parlé, il ajoutait : « Vous demandez comment on fait pour vi\r('? Et moij j(; vous réponds : Voilà comment on fait pour ne pas mourir! » { Applaudissements.)
Voilà les faits : je n'en ai choisi (|ue quelques-uns au hasard! Voilà comment les lois de l'économie politique, le libre jeu des forces naturelles assurent à l'ouvrier un salaire suffisant!
Et encore nous n'avons vu (ni'un coin du tableau! Nous n'avons presque pas parlé des ouvrières, la raison en est simple : elles ne font pas de grève , n'en ayant pas encore le moyen , parce qu'elles ne sont pas organisées.
Mais nous savons bien ce qu'elles souffrent! Demandez-le à ceux qui s'occupent de leur condition à Paris , dans les grandes villes, pour les couturières; dans le Nord , pour les ouvrières de fabriques !
Voilà la situation . Eh bien ! avant de dire que , dans les grèves, les ouvriers ont toujours tort, il faut d'abord y aller voir, savoir de quoi ils se plaignent, s'ils souffrent vraiment, et si leurs revendications sont justes ou injustes. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut former son opinion et prendre parti. Jusque-là, on n'a pas le droit de condamner la grève. Mais cette première enquête faite, quel sera donc notre rôle?
Messieurs , nous avons entendu une parole très chaleureuse, qui nous a pressés de nous mêler à toutes les grèves, d'y courir, de nous y jeter, d'y prendre en main la défense des ouvriers. C'est une invitation très séduisante. C'est ce que font M. Lafargue, M. Baudin,
tous les députés socialistes. Je comj^rcnds qu'on nous (ieinande (Vou l'aire autant; vi je ne dis pas qu'il faille toujours nous déi'ober à toute intc^rveution. Mais je dis que celle-ci no peut êtiv efticace la plupart du temps qu'à deux conditions : la compétence et la connaissance préalable des ouvriers.
Quand M. Mornoy a raconté, au milieu de nos applaudissements, comuHMit il avait j)u, lui et un auti'e d(> nos amis, pacifier une grève, à Nantes, quand il nous a expliqué ce qu'étaient les revendications des grévistes, pourquoi elles étaient légitimes, par quels moyens il avait réussi à obtenir satisfaction pour eux, nous avons tous senti qu'indépendamment de son talent, de son caractère , de la chaleur de son cœur, il a dû une bonne part de son succès à sa connaissance des situations et des personnes, à sa situation considérable dans la ville. ( Vifs applaudissements.)
Quand M. l'abbé Naudet, avec son éloquence et sa précision de langage , vous a raconté son intervention dans la grève des allumettes à Bordeaux, la position de ces malheureux atteints de nécrose, obligés de se faire arracher les dents , et demandant qu'on voulût bien... payer le dentiste , nous sentions tous que l'influence de M. Naudet était due à son dévouement antérieur, à sa position prise , à ses relations d'ancienne date avec les ouvriers. {A2oplaudissenients.)
Aussi , au lieu de vous demander d'aller dans toutes les grèves, je dirai bien plus volontiers : « Travaillons à former partout des hommes qui puissent s'occuper des grèves. » Gela me paraît beaucoup plus pratique! Car, aller dans toutes les grèves au hasard , sans préparation , sans connaissance du terrain, c'est s'exposer
;ï loiiilicr (\iu\s riiicoimii , cL si on parle, ('oiiiinc c'o.sl iialiiivlli'iiiciil iii(''vital)](î, à se Lciiir dans de vaifucs i;(''ii(''ralités, (|iii fis(|ii('iil (l'èlr'c slrcilcsoii (pii peuvent l'acilemont devenir daiii^crenses.
Je ne dis pas que, dans certains cas, on ne j)nisse pas faire du bien, pacifier, obtenir justice dans un niilieii improvisé; mais je (^rois que c'est l'exception, que l'action doit être surtout locale et qu'ainsi, comme je l'ai dit, ce qui presse, c'est de former partout des hommes qui puissent, en cas de grève, intervenii- utilement. (Applaudissements.)
Mais, Messieurs, il y a autre chose dans les grèves que des revendications de subsistance. On l'a dit ici, et c'est la vérité : la plupart des grèves ont pour objet la formation des syndicats professionnels.
Eh bien ! il faut nous placer résolument en face de cette question et dire nettement notre avis.
L'organisation des syndicats professionnels (je l'ai dit très souvent à la tribune de la Chambre , comme dans nos assemblées) est à mes yeux une revendication absolument légitime. C'est le lieu de vous rappeler ce que je disais, en commençant, de la double cause du malaise social : l'insuffisance des salaires, leur détermination arbitrairement débattue. Ce n'est que par l'organisation professionnelle que la liberté du débat sera garantie , car la première condition de la liberté, c'est d'être assez fort pour défendre son droit. En face du capital jouissant de toutes les facilités pour s'associer, le travail a le droit de réclamer la même liberté. La législation le lui a refusé pendant deux tiers de siècle.
C'est de là qu'est né le conflit permanent qui, à l'heure présente, éclate dans les grèves.
Tout le mondo, à iiiuii avis. Mc^^sifurs, a mal coinpris cette aiVaire des syndicats, les législateurs et les industriels. Les législateurs ont tait ce ([uil y avait de plus imprudent; ils ont donné la vie aux syndicats sans leur assurer les moyens de vivre; on leur a donné la liberté de naître sans la faculté de posséder, et n'ayant pas ainsi une existence organisée, ils combattent pour la conquérir.
Si, dès le premier jour, on leur eût donné les moyens d'assurer leur existence, peut-être serait -il arriyé qu'intéressés eux-mêmes à la conservation sociale, ils auraient plus vite échappé aux perfides conseils qui les poussent à l'agitation et à la ré\o\ie.{A2)jDlaudissements.)
Voilà la première faute. La seconde (et elle n'est pas moins grave) a été commise par les industriels : j'en demande pardon à ceux qui m'entendent, je crois qu'ils ont été mal inspirés.
Ils ont eu peur des syndicats professionnels : jaloux de leurs propres droits , ils n'ont pas voulu reconnaître ceux des ouvriers, et leur permettre de s'associer pour traiter avec eux. C'est, à mes yeux, une grosse faute. Au lieu de favoriser, d'encourager les syndicats, on leur a déclaré la guerre, on en a détourné les ouvriers, on leur a interdit d'y entrer : on l'a fait dans les compagnies de chemin de fer, dans les grandes sociétés industrielles, presque partout! On a répondu à la guerre contre les syndicats par la guerre pour les syndicats : les meneurs ont voulu imposer à tous les ouvriers l'obligation de se syndiquer; les syndiqués ont fait la loi à ceux qui ne l'étaient pas ; le despotisme syndical s'est dressé contre le despotisme patronal.
Messieurs, pour nous, nous n'avons pas à hésiter. Le droit d'association professionnelle est aussi sacrr pour Jes ouvriers que pour les patrons. 11 faut le garantir aux inis comme aux autres. Nous n'avons pas à sortir de là.
Mais ici se pose, dans notre œuvre, la question do savoir si nous continuerons à former des syndicats mixtes , ou si nous ne chercherons pas plutôt à organiser des syndicats séparés. Vous vous rappelez combien ces questions ont été controversées au cours de notre assemblée. Je ne les trancherai pas ici d'une manière absolue.
Il est certain que pratiquement, dans Tétat actuel des mœurs et des esprits , l'antagonisme entre patrons et ouvriers permet difficilement, la plupart du temps, de les réunir dans une association commune, cause de la répugnance qu'ont les uns et les autres à traiter de leurs intérêts en commun. De là la tendance très naturelle et qui se répand un peu partout à former des syndicats séparés, communiquant ensemble par l'intermédiaire de délégués de l'un et de l'autre. Gela peut être plus opportun dans la pratique ; mais je trouverais très imprudent de prendre sur ce point une décision catégorique; le principe du syndicat mixte subsiste dans toute sa force.
Par toutes les manières il faut chercher à provoquer le rapprochement des patrons et des ouvriers. Voilà le but. Si les syndicats mixtes ne sont pas toujours possibles, faisons des syndicats séparés, et essayons de les réunir entre eux. Il n'y a pas de système absolu.
L'essentiel est de faire quelque chose. J'en dis autant pour cette autre question si grave, si brûlante, des
Bourses du travail , qui mot en ce moment même aux prises l(* conseil municipal de Paris'et l'administration.
Les Boui'ses du Iravail, j'en pense la môme chose (|uedes syndicats protessionn(Ms.
L'institution (mi elle-même est parfaitement utile et légitime. Rien de plus naturt^l, de plus juste, enefïet, que l'cMahlissement dans une ville d'une maison commune dans laquelle les ouvriers se réunissent, débattent ieui's intérêts professionnels, et conviennent entre eux des conditions dans lesquelles ils offriront leur travail, et j'avoue que, lorsque je vois des hommes à peine échappés du péristyle de la Bourse... des valeurs li'ouver extraordinaire qu'on fasse à quelque distance de là une Bourse pour le travail, je ne puis pas m'émouvoir beaucou]) de leur indignation. (Rires et applaudissements.)
Je ferai même un pas de plus : non seulement je trouve l'institution légitime, mais je crois qu'elle rend dès à présent des services sérieux , malgré son administration révolutionnaire.
Quand M. Yves Guyot a dit à la Chambre que la Bourse du travail ne donnait asile qu'au rebut du monde du travail, il a eu tort. Il peut y avoir à la Bourse du travail des paresseux et de mauvais ouvriers ; mais il y en a certainement beaucoup de bons et de sérieux.
J'ai eu l'occasion d'y aller pour me mettre en relations avec les ouvriers galochiers, qui étaient venus me voir à la Chambre : les hommes que j'ai rencontrés là étaient des ouvriers très sérieux, très occupés de leur affaire, intelligents et causant de leurs intérêts très amicalement.
Mais, — comme dans les syndicats professionnels, — de cett(^ organisation légitime en elle-même, on a laissé faire n ne organisation révolutionnaire: un comité s'en est emparé, (|iii la gouverne, parle, écrit, agit, manifeste pour elle, et compromet derrière lui toute ime population laborieuse qu'il entraîne dans la politique.
Voilà le mal. Eh bien! condanmons ce qui est condamnable; blâmons ce que nous trouverons mauvais, mais disons hautement ce que nous approuvons, essayons, nous aussi, comme mon collègue Le Cour vous pressait de le faire, d'organiser des Bourses ou des maisons du peuple, où les ouvriers puissent se rencontrer à l'abri des meneurs socialistes.
J'aurais terminé. Messieurs, l'examen de nos travaux, s'il ne me restait à dire un mot des campagnes. Là aussi, je voudrais insister sur un seul point qui m'a particulièrement frappé.
On a parlé longuement des syndicats agricoles. C'est un sujet que tout le monde ici connaît parfaitement bien, parce que la plus grande partie d'entre vous ont fondé des associations de ce genre ou leur appartiennent. M. Fouge rousse a exposé avec beaucoup d'ampleur le grand rôle qu'elles peuvent jouer dans le mouvement social. Je voudrais, moi, vous faire part d'une inquiétude; je crains que nos syndicats ne tendent à l'excès à n'être que des associations de propriétaires, cherchant les moyens de défendre leurs intérêts, mais laissant de côté tout l'élément ouvrier, dont les droits sont cependant aussi respectables à la campagne qu'à la ville.
Je pense, Messieurs, qu'il faut prendre garde à cela,
et que celle leiuhiiiee, si elle s'acceuLuail, poun-ail bien slériliseï- riiisliliilion.
CeM le iiioiiieiil de l'edoiihliM', de cv, côlé, (\c zèle et de vigilance; car les soeialisles eoniiiiencent, eux aussi, à toui'uer leuis regards (>l Icmu* propagande vers les cain[)agnes. Vous avez entendu riiisloiri* d(^s gi'èves de bûcherons du Clier et du Loiret : rien de plus instructif. Il y a là un proltMariat agricole en formation, qui, si on n'y prend garde, deviendra inévitab1(unent la proie du socialisme révolutionnaire.
Déjà, vous ne l'avez pas oublié, au congrès ouvrier de Marseille, les socialistes ont arrêté tout un programme d'action rurale, dont M. Jaurès s'est fait, à l'occasion de sa récente élection, le propagateur. On y a même inscrit des revendications qui, j'en suis bien fâché pour ceux qui ont peur d'être accusés de socialisme (sowrfres), ressemblent singulièrement aux nôtres, entre autres cette préservation des petits domaines, cette constitution du homestead dont nous parlions hier.
Je voudrais qu'une des résolutions les plus fermes de l'assemblée visât cette action rurale si nécessaire, et encore si facile à exercer pour un grand nombre d'entre vous. Vous avez vu, dans nos entretiens d'hier, que le pivot en est nécessairement la création des sociétés de crédit mutuel. M. Danzas nous a montré les caisses Raffaisen couvrant l'Alsace et les provinces rhénanes, et j'ai bien regretté l'absence de notre ami M. Soulié, de Bagnères-de-Bigorre, qui nous aurait dit les très beaux résultats obtenus dans les Hautes- Pyrénées.
C'est là. Messieurs, sur cette question de l'organi-
saliondii rrédil, à peine él)auchéo entre nous, que se sont, ai'fêtés nos tiavaiix : nous n'avons lieri ou presque lien pu dire ni des majorations ijroportionnolJes ou progi'cssivfs dii salaiic, ni de la prime à la production, ni do cettc^ pai'ticip.'dion aux l)énéfices qui préoccupe anjourd'lini tant d'(îspi-ils, in do Ja coopération de pi'oduclion, qui est ])eut-être le moyen pratique le plus efticace de préi)ai*er la propriété corporative. Notre programme était trop chargé. Nous avons fait le possible : ce qui me frappe surtout, c'est qu'au terme de nos entretiens la question du crédit nous est apparue comme l'objet inévitable de nos prochains travaux. C'est là -dessus que je désire, en terminant, retenir vos esprits et appeler vos réflexions.
L'organisation du crédit est au fond de toute solution de la question sociale. Mettre le crédit à la portée des associations ouvrières industrielles ou agricoles, c'est leur donner le moyen de vivre, de se développer et de prospérer; c'est aussi les délivrer de la. tyrannie des intermédiaires. C'est faire un premier pas dans la voie qui doit conduire à la moralisation du commerce , par la restriction de la spéculation : je dis la restriction et non pas la suppression, car il y a une spéculation légitime, un juste espoir de gain sur les variations de prix qui est l'âme du commerce et son stimulant nécessaire. Ce qu'il faut abolir, c'est la spéculation devenue l'objet même du commerce, le bénéfice devenu le but unique d'une transaction factice, au lieu d'être la rémunération légitime d'une œuvre utile.
Vous connaissez tous l'exemple du commerce des cafés, en 1887, Il a été établi que, cette année -là, on avait négocié dans les Bourses plus de 52 millions de
balh's (II* caré; or la |)i'()iliii'li()ii <lii cale sur louLi; la Wnv uv s'élèv(M|ii'àl() millions do. l)allostl(* c.i\Uy.(KxcUiinfttions.) 0\\ a donc vendu cinc] Ibis plus i\v calr ((u'il n'en cxisli\ Los 4/5 des transactions oui élc liclivos. .Il* donne col oxoni|)lo oidro mille. Cotte queslion de la sjjéculalion est fondamentale. Et vous apei'cevez immédiatement qu'elle se lie à celle même du régime linancier, au rôle de la haute banque, particulièrement de celle qu'inspire l'esprit juif bien plus encore que la race israélite (applaudissements) ^ au rôJe des grands syndicats de pi'oduction ou d'accaparement.
Nous ne pouvons plus laisser ces questions à l'écart: il faut les étudier, non pas dans un sentiment révolutionnaire, mais avec l'esprit chrétien qui doit animer tous nos travaux. (Applaudissei^ients.) Ce sera la tâche do vos prochaines assemblées, la suite naturelle de col le -ci.
Messieurs, j'ai fmi et je n'ai plus qu'un mot à ajouter.
Un jour que j'avais dit qu'il était urgent, dans notre temps , de garantir les droits du travail inorganisé et méconnus, tandis que ceux du capital sont protégés par toute la législation , on m'a accusé d'avoir dit que j'étais pour le travail contre le capital, qu'il fallait nous ranger avec les ouvriers contre les patrons. C'était une calomnie , comme on en a souvent à subir dans la vie publique. J'ai rétabli la vérité.
Après mon discours d'aujourd'hui, on ne manquera pas de m'accuser d'avoir dit que les ouvriers avaient toujours raison contre les patrons.
Ce sont des attaques auxquelles il faut s'attendre. Si elles se produisent, je ne m'y arrêterai pas, et vous
ne vous en laisserez i)as ti-()ul)lei'. Knsenil)le, nous continuei'ons ù niarclier en avant vers la justice, à dire la vérité à tons, quels qu'ils soient, sans nous abandonner ni à la complaisance envers les puissants, ni à la llatterie envers les faibles.
Sûrs de notre conscience , résolus à faire tout notre devoir, nous irons notre cbeniin, quoi qu'on dise et quoi qu'on pense, les yeux fixés sur Celui qui, ayant été jugé par les pbarisiens, est mort pour établir dans le monde la véritable fraternité, et qui demeure l'invincible attrait de tous ceux qui souffrent. (Triple salve d'applaudissements.)