‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 37 sur 40 · DES CERCLES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

DES CERCLES CATHOLIQUES

Le 19 novembre 1893, M. de Mun vint à Saint-Brieuc, pour clôturer l'assemblée régionale des cercles catholiques. Il était de nouveau, depuis trois semaines, l'objet des attaques les plus violentes d'une partie de la presse, à l'occasion du discours prononcé le 22 octobre à Landerneau, et dont le compte rendu sommaire et en partie inexact (le discours de Landerneau n'a pas été publié in extenso) avait donné lieu à des commentaires passionnés. En présence de ces attaques, M. de Mun voulut, dans son discours de Saint-Brieuc, établir nettement sa position et celle de ses amis sur le terrain social.

Après avoir remercié Mai" Fallières, évêque du diocèse, des paroles que Sa Grandeur venait de prononcer, l'orateur poursuivit en ces termes :

L'Œuvre des cercles catholiques est fondée depuis vingt- deux ans. L'extension qu'elle a prise dans ce long espace de temps, ses développements, les chan-

gements qu'ils ont ontraîiK's dans ses méthorles, les idées enfin qii'elh^ a |)ropagées, tout concoiiil à (Mni)arrasser, à tronblei* à son sujet beaucoup d'esprits. Un bon nombre de eatboli(iues, de fervents cbrétiens, la connaissent mal cl entretiennent contre» elle d'injustes préventions.

Parmi ses membres mêmes, des inquiétudes se manifestent: On se demande si , à travers tant de modifications, tant d'applications nouvelles, au milieu de si vives controverses, l'Œuvre reste bien fidèle à ses origines, à son esprit initial. Enfin, dans certaines régions, comme celle-ci, où elle a relativement peu pénétré, où les essais de cercles ruraux n'ont pas toujours réussi, où l'état d'esprit des populations ne paraît pas justifier, au même degré qu'ailleurs, l'organisation des œuvres sociales, on hésite sur le bien qu'elle peut faire.

J'ai le devoir de répondre à ces diverses préoccupations, et je saisis avec empressement l'occasion de le faire au début d'une année de travail où les progrès du socialisme révolutionnaire rendent plus nécessaire que jamais l'action sociale catholique.

C'est aux origines mêmes de l'Œuvre qu'il faut remonter pour savoir si elle leur est restée fidèle. J'ai fait , en venant vers vous , cet examen de conscience : j'ai évoqué les scènes de 1871 , et le souvenir de cette inoubliable journée où le saint directeur du cercle Montparnasse jeta dans l'âme des deux officiers que Dieu avait mis sur sa route le feu de son amour pour les ouvriers.

C'était au Louvre , dans un bureau de soldat , près d'une fenêtre d'où le regard apercevait les ruines

encore fumantes du palais mcentlié; et là, dans ce cadre trap:ique, à ces hommes encore tout remplis de riiori'eur du combat, il parlait avec passion du j)euple et de ses souflVances, il expliquait son coupable aveuglement par la fatale inditTérence des classes élevées , et il montrait la Croix comme le signe d'une réconciliation fondée sur le dévouement.

L'Œuvre est née de cette émotion poignante. C'est là qu'est son origine et son principe. Le reste n'en est que la forme.

Mais cette forme elle-même emprunte à une idée fondamentale son caractère distinctif.

Deux jours plus tard, nous étions quelques-uns réunis au cercle Montparnasse et nous fondions l'Œuvre , en le prenant pour modèle de ses premières créations. Mais le cercle dont, voulant agir avant tout, nous acceptions ainsi, au premier jour et sans discuter, le type placé sous nos yeux, le cercle, s'il était la forme, fut-il le but final, invariable de l'Œuvre? Pour le savoir, il faut relire l'appel aux hommes de bonne volonté que nous signions le jour même, et que nous adressions comme un manifeste à l'opinion publique; il se terminait par ces mots : « Les hommes de ténèbres s'associent pour détruire; associons -nous pour construire. »

L'association! voilà donc l'idée fondamentale , l'association pour construire, c'est-à-dire pour refaire l'ordre social. Toute l'Œuvre est là : l'amour du peuple comme principe, la croix comme symbole, l'association comme moyen , la réforme chrétienne de l'ordre social comme but! Le reste n'est rien : ce sont des applications, des méthodes, des procédés. L'idée n'est que là.

II y a ici, près de moi, des anciens de la première heure, celui-ci qui vient de dirijrer' le G(3ngrès avec un arl où le coMir avait autant de part que l'esprit (l'orateur désigne M. Georges Martin, placé près de lui), à qui je pourrais crier, comme Berryer à la Chambre, invoquant le compagnon de ses premières années : (( Tu m'es témoin! » et cet autre, s'il était là, si la mort ne l'avait* pas ravi à l'alTection , h la reconnaissance de votre contrée, cet ami toujours fidèle, Louis de Bélizal, qui lui aussi attesterait mes paroles et mes souvenirs.

Mais il faut aller plus avant. L'association nous apparut donc, au premier pas, comme notre grand moyen d'action. Pourquoi?

D'abord, par la raison qu'en donnait immédiatement notre appel aux hommes de bonne volonté : les ennemis de notre foi s'associent, associons- nous! Et, dans ce cri jeté au moment où la France, épuisée, rassemblait ses forces pour se régénérer, il y avait en germe une idée qui est restée dans nos cœurs, qui a pénétré dans tous les coeurs chrétiens , qui devrait être déjà réalisée : l'organisation pratique de la lutte contre la franc-maçonnerie. Nos comités, nos cercles, associations étroites, intimes, fondées sur la foi religieuse , cimentées par des engagements formels , par une discipline acceptée de tous, nous apparaissaient semblables aux Loges de la maçonnerie, comme des foyers toujours ardents, d'où partirait toute notre action, toute notre propagande, pour se répandre dans tous les milieux, pour pénétrer les mœurs, pour semer des idées, pour inspirer la législation, avec cette persévérance et cette force que donnent, dans la variété des applications, l'unité d'esprit et la commu-

naiiltMlii l)ul. Voilà d'ahoi'd ce ijiic nous voulions, co que nous voulons oncorc, ce (jiic nous avons réussi dans une bonno mesure, ce que nous poursuivrons envers et contre tout.

Mais l'idée d'association nous a tout de suite conduits à d'autres conséquences : nous l'avons embrassée, non seulement comme un moyen de combat, comme un instrument de propagande et d'action, mais comme le fondement même de la réorganisation sociale. C'est qu'aussitôt que nous avons réfléchi, regardé autour de nous, aussitôt surtout que nous avons observé le monde du travail, un fait nous a frappés, une plaie nous est apparue qui est la principale de celles que la Révolution a faites au corps social, c'est l'individualisme.

Qu'est-ce que c'est. Messieurs, que l'individualisme? C'est l'état qui résulte , pour une nation , de la rupture des liens naturels formés entre les hommes par le devoir réciproque , l'intérêt commun , la fonction dans la société , l'exercice de la profession , et qui se caractérise dans l'ordre moral par l'égoïsme, par le déchaînement des sentiments personnels, par l'antagonisme qui en résulte, dans l'ordre matériel par la puissance abusive de l'État, seule force constituée en face d'individus isolés.

Toute la conception sociale , formulée peu à peu par l'Œuvre des cercles, est tournée contre cette organisation de la société. Et, pour le dire tout de suite, il est vraiment étrange qu'on nous accuse avec persistance, et moi en particulier, d'être des partisans de l'omnipotence de l'État, quand toute notre doctrine repose précisément sur l'idée contraire, et tend par

un etTorI constant à (mimm* dans l'Ktat, pour écliapper à son despotisme, des corps professionnels autonomes, pourvus de tous les droits qui peuvent assurer leur puissance! Je demande à mon tour à ceux qui nous critiquent, comment ils comprennent l'organisation sociale, par quels procédés, dans le système actuel, ils prétendent empêcher l'État d'être le maître absolu de toute la vie nationale; comment, les corps professionnels n'existant pas, on peut attendre des individus isolés, pour le plus grand nombre sans ressources suffisantes , une initiative vraiment fructueuse et efficace, capable d'amoindrir la toute-puissance de l'État. Et, en fait, cela est si vrai que, même dans les rangs de nos adversaires, quand on sent le besoin d'une réforme , d'une protection , à qui la demande-t-on par la force des choses, si ce n'est à l'État?

Donc l'idée d'association s'est vite pour nous élargie, étendue, et au lieu de nous apparaître comme un simple groupement d'hommes de bonne volonté , ainsi que le comité et le cercle en présentaient le type, elle est devenue tout un plan de réorganisation sociale, vers lequel tout nous poussait , les principes chrétiens, le droit naturel, l'histoire, la tradition populaire, l'intérêt évident des travailleurs, patrons, ouvriers, industriels et cultivateurs , et qui s'est appelé d'un nom : le régime corporatif.

Aujourd'hui, c'est presque une idée courante, admise par tout le monde, c'est en tout cas une idée qui a conquis sa place, son droit de cité, et qui gagne tous les jours du terrain; mais au début elle choquait, elle heurtait bien des opinions, bien des préjugés enracinés, et je me rappelle de quelles attaques très vives,

très passionnées, elle lut crihlée par des catholiques eu\-uiêuies, cl non (l(*s uioiiidros, lorsque pour la première fois il m'arriva de la proclamer comme notre formule sociale, dans un discours prononcé à Chartres, en 1878. Je le rappelle, non certes pour m'en plaindre, ni pour renouveler des discussions éteintes, mais pour nous fortifier nous-mêmes contre celles qui durent encore, et montrer (Hk^ les idées font leur chemin quand même à travers et malgré les contradictions.

J'y reviendrai , dans un moment, à propos de la loi sur les syndicats professionnels, qui a eu sur nos méthodes, sur les développements de notre œuvre, une influence si considérable.

Mais je veux d'abord, pour suivre l'ordre du temps, après vous avoir montré l'idée générale et maîtresse qui domine toute notre action, vous dire comment s'est élargie cette action elle-même.

Gela a été dû à un homme que vous connaissez bien, et que je peux louer, d'autant plus librement, qu'avec son infatigable activité il est déjà parti pour courir à d'autres labeurs : c'est Léon Harmel. Vous savez ce qu'il est, et vous savez aussi ce qu'est son Val-des- Bois, qui est devenu aujourd'hui comme le centre, le cœur du mouvement ouvrier chrétien. Alors, ni luimême ni son usine n'étaient connus des catholiques, et quand l'un et l'autre se trouvèrent sur notre route, ils nous apparurent comme «. un fait nouveau dans la question ouvrière » : ce fut le titre d'une brochure de notre ami La Tour du Pin , qui jeta dans le public l'œuvre et son créateur. C'était bien cela en effet, et le fait nouveau, ce n'était pas celui d'un patron chrétien, ni d'une usine moralement, chrétiennement con-

— inn —

(Uiite, r'ôLiil la siihsliliiiioii, ;'i r.iiiciciiiu; méthode du siiiiplo palroiiago exercé jmr le inaître envers ses ouvi'iers, de l'association professionnelle étal)Iie entre les ouvriers, gouvernée j)ar (mi\ et ser-vant de l)ase à toute l'organisation sociale et économique. Voilà le fait nouveau, et il avait cette sanction que par là les idées, les habitudes, les sentinients de la population ouvrière avaient été complètement transformés, aussi bien que ses relations avec les patrons. L'idée qui nous inspirait trouvait là dans l'application une justification trop éclatante pour que l'union ne se fît pas immédiatement entre Harmel et nous. Elle s'est faite, elle est devenue, elle devient chaque jour plus étroite.

Notre rencontre avec lui a eu d'autres conséquences. Elle a déterminé, pour ainsi dire, notre entrée dans la question ouvrière, jusque-là à peine entrevue du côté des arts et métiers, notre contact avec les grands milieux populaires.

Ce fut une heure très grave, très solennelle dans notre histoire intime: je me la rappelle très bien. Oh! nous n'avons pas hésité : fidèles à nos origines, à ce vœu de dévouement au peuple prêté dans les mains de notre vieux maître Meignen , nous avons répondu bravement à l'appel. Mais nous sentions bien notre responsabilité. Nous savions que nous touchions au vif de la question, et qu'il allait nous falloir étudier, prendre parti entre les idées , entre les systèmes ; nous savions que pour parler aux ouvriers et aux patrons , pour les convier à se rapprocher, à concilier leurs droits et leurs intérêts, il faudrait leur apporter un langage précis, un programme déterminé, et que dans

cette tentative mille obstacles se dresseraient devant nous.

On nous a dit souvent : « Mais, que ne vous borniezvous à faire des œuvres, à fonder (\o<^ cercles, des patronages, des conférences de cbarité, h j^roduire ainsi un bien certain et limité? » Sans doute, nous pouvions faire cola; mais c'est alors que nous aurions été infidèles aux promesses de notre origine! Nous avions promis de nous faire les amis, les défenseurs des ouvriers trompés , égarés par les meneurs révolutionnaires, et de les acheminer vers un ordre social fondé sur la justice chrétienne : c'était là l'idée, le but qui nous était apparu sur la colline sanglante de Belleville, dans la chambre du Louvre où Meignen nous parlait. Pouvions -nous le faire en nous dérobant à toutes les questions qui émeuvent, qui agitent le peuple, qui touchent à sa vie, à sa subsistance? Pouvions-nous le faire en acceptant comme vérité acquise toute la doctrine économique officielle, d'où est issu l'ordre social dont nous voulons combattre les vices? Pouvions-nous ainsi nous faire connaître, comprendre, aimer de la masse populaire? Nous ne l'avons pas pensé; nous ne le pensons pas encore. Il y a plus : décidés à aller au peuple, au nom de la Croix, au nom du christianisme, nous n'avons pas voulu mettre une doctrine si haute à la remorque de tel ou tel système d'économie politique : nous avons cru qu'elle portait en elle la vérité sociale tout entière, et nous avons voulu l'y chercher sans accepter le joug d'aucune école.

Dès les premiers jours nous avions aperçu la nécessité de ces travaux , et nous avions fondé un Conseil

d'études, tannexo do luilic comilô, jiisquo-là assoz inactii", parce qu'il u'asMil, pas de terrain suffisamment déterminé : nous lui avions donné un organe, la revue r Association catholique, Jus(iue-là aussi pour le même motif assez vague dans sa l'édaction.

A partir de ce moment nous avons éludié, beaucoup étudié et très consciencieusement. Gomment? oh! je le dirai très simplement, avec une foi ardente, une foi profonde dans l'enseignement de l'Église catholique, en nous appliquant cette belle devise : Fides quœrens iniellectum ! la foi, la foi entière, sans réserves, sans atténuation, la foi qui cherche, qui cherche avec bonne volonté et avec patience, la foi qui cherche la lumière, la direction de l'intelligence. Voilà notre base d'études. C'est ainsi que s'est formée notre doctrine sociale. Elle repose tout entière sur une idée fondamentale, c'est que le travail n'est pas une marchandise comme les autres , mais un acte de la vie humaine, dont on ne peut tracer les règles en faisant abstraction de l'homme qui en est l'auteur, et qui doit y trouver le moyen d'assurer dignement sa subsistance. Voilà le principe : tout en découle. La conception sociale et économique qui s'appuie sur ce principe devait, par une conséquence naturelle, être diamétralement opposée à la conception matérialiste sur laquelle repose l'ordre moderne , fondé par la philosophie du siècle dernier. C'est ce qui est arrivé, et de là une lutte très vive, qui dure encore. De cette thèse première découlait, en effet, nécessairement une modification profonde dans les idées généralement reçues sur le contrat de travail. Il nous est apparu comme une convention, non plus uniquement livrée à la loi de l'offre et de la demande.

mais subordonnée à certaines rôjiles morales que la coutume et la léf^islation doivent laiiv respecter.

Je ne m'étendrai pas, — ce n'est pas le lieu, — sur toutes les parties du profi^ramme ainsi formé, et qui a donné naissance aux diverses propositions de loi éla])0rées dans notre Conseil d'études, et que j'ai présentées et soutenues à la tribune de la Chambre. Je veux en dire seulement ceci, c'est qu'elles ont toutes pour point de départ ce principe que le travail, comme le capital, a des droits, et que la justice, fondement de la paix , veut que les uns et les autres soient sauvegardés.

Et il faut immédiatement, pour bien faire comprendre la genèse de nos idées, que je rapproche de ce résultat général de nos études la pensée principale que j'ai dégagée de nos premières observations, la lutte contre l'individualisme et l'organisation professionnelle. De ces deux idées, en effet, sort toute notre doctrine. Le but, c'est le respect égal des droits de chacun; le moyen, c'est l'organisation corporative qui permet aux intéressés de faire valoir leurs droits respectifs, non seulement dans la profession, par l'accord pacifiquement conclu, mais près des pouvoirs publics, sans lesquels certaines réformes d'ordre général sont impossibles. Voilà toute notre conception. Mais en attendant que cette législation professionnelle puisse se faire, et que l'organisation qui doit la produire existe, faut-il, sans rien tenter pour les amoindrir, laisser subsister les abus? Le sentiment de justice le plus simple, le dévouement promis aux faibles, l'intérêt même des patrons, impuissants à faire une réforme fructueuse sans une législation qui les préserve d'une insoutenable concurrence, tout rend impossible une

l(>II(' inaction. De là, en môme temps que la préparation constante du régime corporatif, l'éJahoration nécessaire d'une législation sociale. G est toute notre œuvre, et je ne |)uis pas vu finir avec son programme sans rendre hommage à njon vieil ami La Tour du Pin, qui fut mon compagnon d'armes sur tous les champs de hataille, et à qui appartient plus qu'à tout autre l'honneur de nos études, par l'impulsion et la direction qu'il leur a données.

Mais ici se dresse la grosse objection, celle que, dès le premier jour, nous avons rencontrée, le socialisme. On nous a accusés, on nous accuse encore plus que jamais, moi surtout, d'être socialistes. Nous avons toujours dit que non : nous l'avons prouvé. Je vous dois de renouveler cette preuve.

Mais permettez -moi de le dire d'un mot : quand on jette à des hommes, sans égard pour ce qu'ils sont, pour la cause qu'ils servent avec une ardeur infatigable, un reproche aussi grave, il faut être bien sûr de ce qu'on dit, et pour cela bien savoir ce dont on parle.

Qu'est-ce donc que le socialisme?

Sans entrer dans le détail des écoles, le socialisme, au sens courant du mot, c'est-à-dire le socialisme révolutionnaire , est d'abord une doctrine matérialiste qui nie la loi divine, et qui a pour objet exclusif la satisfaction des appétits matériels, obtenue au besoin par la violence; il est, en outre, une conception sociale, qui se formule par une idée générale, l'attribution à la collectivité de tous les instruments du travail, du sol comme des autres, et la répartition des fruits et des richesses entre les citoyens, également par les soins de la collectivité. Voilà la définition incontestable

puisée chez 1rs socialisli's cuN-inèinrs ; et on n'a pas le droit de eonlbiidre en l)loc, pour les repousser sous ce nom (pii sert d'épouvantail , toutes les réformes entreprises au nom d'im piiiicipe de Justice ou de nécessité sociale, comme l'intei-vention de la loi dans telle ou telle partie du contiat de travail, ou même pour telle ou telle réglementation apportée à l'exercice du droit de propriété.

Le socialisme est ce que je viens de dire, matérialiste dans son principe moral , collectiviste dans sa conception sociale, nécessairement violent et révolutionnaire dans ses moyens.

Contre cette doctrine, l'Œuvre des cercles n'a pas seulement protesté par des négations, elle a fait mieux et plus utilement : elle lui a opposé une doctrine positive.

Comme principe, elle a proclamé la loi divine et la révélation chrétienne en face du matérialisme; comme conception sociale, elle a opposé l'organisation corporative au collectivisme de l'État ou de la commune; enfin elle a fait appel , au lieu de la violence , à la conciliation, à l'entente fondée sur l'exercice des devoirs réciproques, elle a invoqué la modification des mœurs et des lois, au lieu de l'action révolutionnaire.

Voilà les deux idées en présence. Et à mon tour j'accuse le système économique libéral qui domine depuis un siècle, qui a permis, parla concentration sans mesure et sans frein des capitaux , la formation d'un collectivisme capitaliste, par la centralisation à outrance, fruit nécessaire de l'individualisme, la mainmise de l'État sur toute l'activité nationale, j'accuse ce système économique d'être le complice inconscient

du socialisme. C'est ainsi qu'on lui prépare les voies: nous, nous luttons contre lui, et je crois que nous le ferions plus eriicacement si nous étions niuins suspects à ceux que nous voulons détendre.

Messieurs, cet accord que nous appelons de tous nos vœux entre les hommes qu'unit la communauté de la foi, je pense qu'il se ferait sans peine si on étudiait davanlaj^e et avec moins de parti pris. Jamais, à aucun moment, les études sociales n'ont été plus nécessaires pour tout le monde, pour les hommes publics, pour la jeunesse, pour les catholiques surtout qui ont à soutenir la cause de l'Église, j'ose ajouter pour le clergé, dont la mission envers le peuple est si lourde et si diflicile. Savez-vous ce qui se fonde à Paris, rue Mouffetard, en plein quartier des Écoles? Une école libre d'enseignement socialiste révolutionnaire. Les professeurs annoncés ne sont pas les premiers venus. Pour n'en citer que deux, je vois sur la liste M. Jules Guesde et M. Jaurès, tous deux députés, personnages considérables de leur parti, et dont il est impossible de méconnaître le talent. Et voulez -vous que je vous dise comment parle de cette école nouvelle M. Ernest Lavisse, dans un très intéressant article du journal des Débats d'hier, que je lisais en venant ici? Il reconnaît que l'enseignement supérieur de l'Université n'est pas prêt, n'est pas organisé devant cet enseignement nouveau ; il se plaint de ce que les jeunes gens, dégoûtés de la politique parlementaire, détournés par la paix assurée des labeurs guerriers, ne savent rien des questions sociales, qui cependant attirent leur esprit, et il tinit ainsi :

(( Par moments j'ai peur que, malgré tous nos

elîbi'ls et les i»i't>gi'ès certains que nous avons laits dans l'éducation delà jeunesse, nous ne eonlinuions, faute de prévoyance et d'une conception générale des devoirs présents, à l'açonnei' des épaves puui- lu dérive. »

Vous avez entendu: des épaves pour la dérive! Eh bi-en, j'en supplie les catholiques, n'ajoutons pas nos épaves à ce naufrage! Orientons vers l'économie sociale chrétienne l'enseignement de nos facultés. Multiplions les cercles d'études; fondons, si nous le pouvons, une École d'enseignement social chrétien en face de l'École socialiste: si l'Œuvre des cercles réussissait à la créer, elle rendrait un service immense et elle ne sortirait pas de sa mission.

En attendant, elle continuera ses études avec la même foi, la même méthode et la même confiance. Oui, avec conliance ; car déjà l'Église a parlé! Nous avions cherché la vérité avec une bonne volonté simple et entière, avec un désir absolument sincère de parfaite orthodoxie. L'Église nous a donné la plus belle des récompenses en jetant sur le monde la lumière que nous attendions. Après les allocutions du pape aux pèlerins français, l'encyclique sur la condition des ouvriers est venue, et je puis bien dire qu'elle nous a donné raison. Je m'étonne qu'après cela on ose nous accuser de socialisme! L'année dernière, dans un discours prononcé à Saint-Étienne, j'ai indiqué avec précision lés grandes lignes de notre programme social; et c'est à l'occasion de ce discours que j'ai reçu du saint -père une lettre publique, qui est le grand honneur de ma vie, la plus puissante consécration de nos idées. Voilà notre réponse à ceux qui

iMJLis acciisL'iiL ! Elle dispcii-se un calliuli(juc d en chercher d'autï'es.

Messieiii's, celte ()iiesli(jii de docIriiK; élucidée, il l'aul re\(Miir an ^l'and moyen, à l'or-ganisation professionnelle, devenue aujoui-d'liui pour nous la véritahle expression de (!ette idée d'association qui lut au déhut l'inspiratrice de nos œuvres. J'ai montré comment peu à peu elle était devenue notre formule.

C'est dans cette situation qu'a paru la loi de 1884 ^ sur les syndicats professionnels. Vous savez tous ce qu'elle est : elle a un double objet; elle abroge la loi de 4791 qui interdisait aux citoyens de s'assembler sous prétexte de « prétendus intérêts communs » , et elle donne aux personnes appartenant à une même profession ou à des professions similaires, la liberté de s'associer en formant entre elles des syndicats. J'ai voté cette loi de 1884, et j'ai pris une large part à sa discussion. J'aurais voulu qu'elle fût amendée de manière à faire des avantages spéciaux aux syndicats mixtes, afin d'en accélérer la création : c'était le germe de l'idée corporative.

Mon amendement a été repoussé sous prétexte de cléricalisme. Mais l'idée était lancée, et depuis elle a fait son chemin.

De là, de cette loi de 1884 date pour l'Œuvre comme pour tout le monde du travail une ère nouvelle. C'est pour nous la grande transformation. L'Œuvre est sortie de l'embryon du cercle pour entrer dans la voie corporative. Le cercle, avec son comité, est resté dans notre pensée le foyer, l'association religieuse où se forment les apôtres de l'idée, le terrain de rencontre entre eux , ce que j'ai comparé à la Loge maçon-

nique. Mais de cette base nous nous sommes élancés vers la formation des syndicats professionnels.

C'est le moment critique (\o notre développement. Nous y sonunes encore, et il n'y a pas de quoi s'en étonner; nous avons commencé il y a dix ans à peine. Les diflicultés auxquelles nous nous sommes heurtés sont d'ordres divers. Les unes sont venues du côté des patrons, les autres du côté des ouvriers. Les patrons ont eu contre les syndicats professionnels, — je parle de l'industrie, — des méfiances explicables, mais à mon avis malheureuses; les ouvriers, livrés, à défaut d'autres influences, aux meneurs révolutionnaires, ont constitué leurs syndicats à l'état de machines de guerre. Dans la discussion de la loi de 1884 je disais à la Chambre : « Je vois bien que l'établissement légal des syndicats poofessionnels pourra en quelque manière être un remède contre l'isolement, mais je ne vois pas comment il sera un remède contre la division des patrons et des ouvriers, et c'est surtout là qu'est le mal. Je vois au contraire qu'il sera l'organisation définitive de la guerre des uns contre les autres. »

C'est ce qui est arrivé.

Les tentatives de syndicats mixtes ont été assez rares , à cause de cette méfiance réciproque ; elles ont abouti par la même raison à des résultats encore insuffisants. Ce n'est pas une raison pour se décourager : le principe est juste, l'idée évidemment féconde et salutaire. Mais il y a plusieurs manières de la réaliser. Si le syndicat mixte se heurte à des difficultés de mœurs, d'idées, d'état d'esprit, on peut tirer de syndicats séparés des chambres syndicales mixtes qui rapprochent les deux éléments, et qui sont non pas le

but, mais racheminement vers ce but. Un mouvement se fait en ce sens dans le Nord, à Reims, ailleurs encore. Des ouvriers dégoûtés des meneurs socialistes, animés de sentiments chrétiens, nettement anticollectivistes , forment entre eux des syndicats simplement ouvriers , afin de tenir compte des méfiances qui éloignent. Je ne pense pas qu'il faille les repousser, au contraire. Mon avis est que tout groupement professionnel antisocialiste mérite d'être encouragé et secondé, parce qu'il avance vers le but corporatif, et qu'il commence à émanciper les ouvriers de la tutelle révolutionnaire. Je crois d ailleurs à ces groupements une vertu intrinsèque, et malgré les violences auxquelles trop souvent nous ont habitués les syndicats, je crois que d'eux-mêmes, et plus ils seront intéressés par des droits étendus au maintien de l'ordre social , ils deviendront des éléments pacifiques. L'exemple des Trades's Unions anglaises est là pour le prouver. Leurs débuts ont été bien plus violents que ceux de nos syndicats , et l'histoire de leurs grèves est bien autrement barbare. Aujourd'hui c'est une force conservatrice énorme, et les socialistes le sentent si bien , qu'ils les traitent en ennemies et cherchent à les diviser. En France, nous marchons peut-être vers ce résultat plus vite qu'on ne le pense, et je voudrais vous lire seulement quelques lignes qui sont d'hier, que M. Jules Guesde, député de Roubaix, écrivait dans le Matin. Les voici :

(( Oui , quand le pouvoir fort que s'est décidé à être M. Diipuy a décemhrisé nos syndicats, expulsés du lieu de leurs délibérations comme une simple assemblée nationale, il y avait tout lieu de craindre que, grisé

par les Bourses du travail créés un peu partout, et pai' la vei'tu alti'ibuée à l<Mn' l'édération, ou ne versât tlans l'oniièic» in'ofessionnelle. Il y avait au moins une tendance à limiter au teri-ain économique la lutte de classes qui ne saurait aboutir que sui' le tei-rain ])olitique. Nous avions beau nous égosiller à ci'ier: casse-cou ! dénoncer l'innnense avortement des Trade's Unions d'Angleterre, invoquer John Burns, obligé lui-même de déclarer que « le temps des grèves était lini )).

(( Qui sait si notre voix eût été entendue, et si nous n'allions point passer par une période plus ou moins longue de si/ndicaUsnie, — c'est-à-dire d'efforts à côté perdus, — lorsque, illustrant nos paroles par le fait, nos gouvernants se sont avisés de prouver, — en les anéantissant, — le néant des organisations corporatives. Du coup le péril était conjuré. Plus rien, devant nos syndiqués les plus outranciers, que la grande route du socialisme telle que l'avaient héroïquement tracée au prolétariat universel les journées de juin et la Commune. »

Est-ce assez instructif?

L'ornière professionnelle!!! après cela, dira-t-on que ceux qui ont fait reposer leur système social sur l'organisation professionnelle sont complices des socialistes?

Du reste cette utilité, cette légitimité des syndicats a été elle aussi consacrée par l'encyclique; et le saintpère y loue nettement les associations professionnelles, qu'elles soient mixtes, qu'elles soient simplement ouvrières, pourvu que l'esprit chrétien les anime.

Donc l'Œuvre est entrée en plein dans le mouvement des syndicats professionnels; cela a été sa grande transformation, encore mal rôfçlée, mais elle l'a faite en restant lidèle à son esprit initial, .l'ai dit que le premier initiateur de ce mouvement de l'Œuvre vers les masses ouvrières a été Léon Harmel. Il en est demeuré l'apôtre, et je me sens vraiment bien à l'aise pour pousser l'Œuvre dans cette voie quand je m'abrite derrière lui. Meignen à notre berceau, Harmel dans notre âge mûr, voilà quels ont été nos deux guides : j'ai vécu cœur à cœur avec l'un et avec l'autre, et j'ai retrouvé chez tous deux la même idée, la même foi , le même amour du peuple. Ce qu'ont été les œuvres propres d'Harmel , vous le savez ; l'Œuvre des cercles peut s'enorgueillir de les compter comme des rejetons pleins de sève éclos sur son tronc. Les secrétariats du peuple, les œuvres économiques, les sociétés coopératives sont nés de son impulsion; et aujourd'hui il nous entraîne vers un développement nouveau que, quant à moi, je regarde comme une grande espérance pour l'avenir, je veux dire les Congrès ouvriers. On s'en est effrayé, on s'en effraye encore, on s'en effrayera longtemps; et pourtant comment arriver autrement à connaître les ouvriers , à savoir leurs pensées, leurs besoins, leurs revendications? est-ce seulement dans nos Congrès où nous sommes entre nous, et où nous paraissons ainsi aux ouvriers ou suspects ou incompétents? Vous avez lu les comptes rendus du Congrès de Reims. Il s'en prépare un pour 1894. J'y applaudis d'avance, et je voudrais que tous les cercles, tous les syndicats, tous les groupes ouvriers chrétiens s'y fissent représenter : ce

sera le véritaMo apprentissage de l'organisation pi-ofessionnelle, de la représentation des intérêts j)()pulaires, le nioycMi i)ratiqne d'arriver chez nous à une fédération analogue à la Ligue démocraticpK^ de Belgique, et de réaliser la pensée qu'émettait, après le Congrès de Bruxelles, M. l'abbé Garnier, et à laquelle je nie suis ininiédiatement associé. Alors nous aurons une force sérieuse, une force vraiment populaire à opposer à l'armée socialiste. 11 n'y a pas à mes yeux d'œuvre plus urgente et plus nécessaire. Ce n'est pas en restant entre nous que nous l'accomplirons. C'est, au contraire, en entrant de plus en plus en contact, en rapports directs avec le peuple, avec la masse ouvrière.

En avançant dans cette voie, l'Œuvre reste bien elle-même et lidèle à ses origines : elle y manquerait si elle n'y marchait pas.

Aussi faut -il saluer parmi ses développements les plus naturels le magnifique apostolat de M. l'abbé Garnier, qui par sa nature même doit conserver son indépendance, mais qui n'en est pas moins une des formes les plus vivantes de notre action, aussi bien que ces œuvres admirables de femmes, dues à l'initiative et au dévouement du R. P. du Lac, et qui atteignent tout ce monde d'ouvrières où jusqu'ici nous ne pénétrions pas et que voilà, elles aussi, lancées dans le mouvement syndical.

C'est pourquoi. encore il faut saluer aussi ces prêtres courageux qui vont, comme M. l'abbé Naudet, dont vous applaudissiez hier la parole entraînante, affronter les auditoires populaires les plus difficiles! Peut-être est-ce là dans notre temps une des missions les plus

essentielles du clergé : ce sera l'honneur de notre Œuvre de l'avoir compris dès le début; je le rappelais rmilre jour à Morlaix à M. le chanoine Dulong de Rosnay, qui fut il y a vinfjft ans un des initiateurs de cet apostolat populaire, un instant éteint par mille raisons de circonstance, et qui renaît aujourd'hui plus vivant que jamais. Je crois que c'est en ce sens, plus tôt qu'au sens politique proprement dit, si délicat dans notre temps, qu'il faut comprendre l'action extérieure du prêtre.

Mais il y a encore to\it un terrain dont je n'ai pas parlé, où cependant nous avons beaucoup fait et où il nous reste beaucoup à faire, ce sont les campagnes. Il en faut dire un mot, particulièrement ici où le pays qui nous environne est presque entièrement rural. Dès les premiers temps, l'idée des cercles s'est vite propagée à la campagne , et particulièrement en Bretagne, où notre vieil ami le contre-amiral Rallier, alors capitaine de vaisseau à Lorient, utilisait pour la propagande de l'Œuvre nouvelle les loisirs de sa vie maritime, puissamment secondé par cet admirable et cher Louis de Bélizal que je nommais tout à l'heure.

Les cercles, avec un petit comité souvent bien difficile à former, se sont fondés sur beaucoup de points, quelquefois sous forme de confréries, de fanfares ou même de cabarets. Ils ont médiocrement réussi, et cela est regrettable, parce qu'aujourd'hui cette base nous serait infiniment précieuse en nous donnant partout des noyaux groupés d'avance. Mais en revanche, sur ce terrain, les syndicats agricoles ont germé avec une extrême rapidité, et nulle part la loi de 1884 n'a porté des fruits plus abondants. Le nombre de ces

syndirats est ti'os coiisidôi'ahlc; mais si an point de vue i)i'ofossi()niu'l on [icmiI y ivconnaîlic^ un cIVcl do rinlUioncc* do nos idées, nons ne saurions ce|)end;nil les iwendiijnei' tous au point de vue cln'étien. Beaucoup n'ont pas ee cai'actère nettement accusé : ceux qui l'ont, d'ailleurs relativement nombreux, forment entre eux une union spéciale. Voilà notre base d'opérations. Dans les milieux agricoles l'idée du gi'oupemcnt des intérêts, de la nécessité d'une représentation légale, est née facilement du malaise économique : la campagne douanière a provoqué une véritable mobilisation des forces agricoles syndiquées. C'est beaucoup ; c'est insuffisant. On a attaqué avec une grande vivacité, pour ne pas dire plus, d'après un compte rendu trop somniaii'e et que je n'avais pu revoir, le discours que j'ai récemment prononcé à Landerneau. Tout le monde reconnaît cependant que le péril social gagne les campagnes. Si cela est vrai il faut s'en défendre , et pour cela il faut le bien connaître. Or ce péril vient- il seulement d'une cause économique, et suffit-il de procurer des conditions meilleures à la culture pour y parer? Je ne le crois pas. Il se produit ici un fait curieux. Lorsque nous avons commencé à parler de la question ouvrière on nous a dit : « La question sociale n'est pas une question d'organisation économique, c'est une question religieuse. » Quand nous parlons des campagnes, — j'ai trouvé cette distinction dans des articles très vifs, mais très intéressants et très étudiés du journal VEspérance du peuple, — on nous dit : (( Dans les campagnes toute la question est économique, il n'y a pas de question sociale ni de question religieuse. » Je crois que dans les deux cas on se

trompe, et que dans les milieux populaires comme dans les niili(aix ruraux il y a une question à la fois sociale, i*eligieuse et écononiic^ue. La question sociale réside comme ailleurs, bien que dans certaines contrées à un moindre degré, dans la rupture ou l'aflaiblissement des liens qui unissaient entre eux les membres de la iamille agricole, depuis le propriétaire jusqu'au journalier, afTaiblissement dû au changement des mœurs, à la division des héritages, à l'absence ou à l'éloignement qui résultent de cette double raison, mais aussi, il faut bien le dire, dans beaucoup de cas à une notion de moins en moins chrétienne du droit et du devoir de la propriété; la question religieuse vient là comme à la ville de la diffusion toujours plus grande de la presse impie, de la multiplication des écoles sans Dieu, de l'action de la franc-maçonnerie, de l'exclusion systématique du clergé de toute la vie sociale; la question économique enfin n'est pas seulement dans les crises agricoles, dans la concurrence étrangère, dans les charges qui pèsent sur le paysan , elle est aussi dans l'impossibilité de plus en plus grande où il est de s'attacher avec perpétuité à la terre qu'il cultive, et que l'hypothèque, les droits de mutation et les partages ruinent, divisent à l'infmi ou livrent à la vente forcée. De là pour une bonne part, ou plutôt de toutes ces causes réunies, l'émigration vers les villes dont on se plaint dans tant de pays, celui-ci en particulier.

Les syndicats agricoles restreints à un caractère purement économique suffisent-ils pour réagir contre cette triple cause du mal social? Je ne le crois pas. M. Robert de la Sizeranne, qui est, je le crois, un des

principaux promoteui's du iiiouvoiikmiI syndical dans lesnd-ost, montrait ces join's-ci dans le Flijavo , sous le titi'(» : Le ànquietuc Etat, et dans un article très intéi-essant, la grande poussée des paysans coalisés pour la défense de leurs intérêts et bairant la route au socialisme. Sans doute c'est un très beau mouvement et très rassurant. Mais pour' que la hari'ière soit vraiment solide, je crois qu'il y faut ajouter autre chose. Il faut, dans mon opinion, et c'est à l'CEuvre des cercles à la déterminer, une réforme sociale progressivement faite dans les mœurs et fondée sur des principes nettement chrétiens : de même que tout le programme ouvrier est appuyé sur l'idée que le travail n'est pas une marchandise, de même le programme rural doit être appuyé sur cette idée que la propriété du sol n'est pas un simple placement d'argent, mais qu'elle entraîne des devoirs et qu'elle est susceptible de recevoir des charges.

Il faut aussi qu'à la réforme sociale s'ajoute l'action religieuse, qui ne peut venir que du clergé, et je crois que le meilleur moyen de la faciliter, de faire renaître par les services rendus l'influence du prêtre trop souvent éteinte et partout si menacée, c'est de lier cette action aux œuvres économiques dont les syndicats peuvent être le point d'appui.

Qu'il s'agisse des campagnes, des villes ou des centres industriels, la question est toujours au fond la même : la grande affaire, c'est la restauration de la foi et des mœurs chrétiennes, et la première condition de cette restauration c'est que les catholiques et les prêtres au premier rang fassent connaître et aimer le christianisme par son action sociale.

C'est l'objet même de l'Œluvre des cercles. Le champ lui est donc largement ouvert sur ce terrain comme sur les autres, cl il n'est pas étonnant que là aussi les déveloi)peinents et les translni-iiialions soient inévitables.

Il faut savoir les accepter en pliant les formes aux circonstances et aux habitudes locales, mais en sauvegardant soigneusement les idées fondamentales.

C'est ainsi, en se groupant sur un programme commun et déterminé, en ajoutant à leur but économique une idée sociale et un principe religieux, que les syndicats agricoles de propriétaires, de fermiers, de laboureurs, deviendront vraiment une force et une sauvegarde, et qu'ils arrêteront le socialisme grandissant en prévenant l'antagonisme entre les propriétaires et les fermiers ; en rendant au paysan , par l'exemple et par l'intérêt, le goût, l'amour de la terre; en le défendant contre l'hypothèque et l'excès des impôts; en empêchant par une législation prévoyante la graduelle destruction de la petite propriété qui serait la porte ouverte à l'invasion socialiste ; en habituant enfin les cultivateurs à conquérir dans une entente commune, par l'association corporative, le respect de leurs droits et la représentation légale de leur profession.

Messieurs, je voudrais résumer en deux mots ce trop long exposé. J'ai montré comment notre Œuvre était née, comment elle s'était développée. Si maintenant on me demande où elle est, je dirai que son cœur, son foyer restent dans l'association religieuse que nous formons entre nous et d'où partent l'impulsion, l'unité de vues et d'esprit; et j'ajouterai sur-le-champ que son corps, perpétuellement sujet à un développement

qui est pour lui la condition jnênic de la vie, est [jartout où il se lait un mouvement, où il se forme un groupement, inspirés par l'idée chrétienne et le dévouement au peuple et tendant à l'organisation corporative. Ces mouvements, ces groupements divers, il nous faut d'abord les promouvoir nous-mêmes suivant les lieux et les circonstances; et il nous faut aussi, à condition que nous restions bien unis, bien sûrs de nos principes et de notre but, il nous faut les accepter quand ils viennent du dehors, les aider, les soutenir sans leur demander de prendre des étiquettes ou des règles qui pourraient les gêner, d'entrer dans des cadres qui pourraient leur paraître trop étroits.

C'est ainsi que nous marcherons en utilisant tous les concours, toutes les forces sociales, vers ce qui doit être l'objectif de nos efforts, l'organisation corporative.

M. le vicomte de Meaux vient de publier un beau livre sur l'Église catholique et la liberté aux États- Unis. Il y écrit cette phrase caractéristique :

« En considérant la République américaine, il serait permis de penser qu'il faut aux républiques, et plus généralement aux démocraties , des associations spontanées se développant dans le cercle de la grande association nationale , participant à sa liberté , et l'on pourrait dire : point de république stable et libre, point de démocratie vivante et réglée sans corporations autonomes. »

Je ne puis pas donner de meilleur épilogue à ce discours.

Quoi qu'on pense de la politique, il y a un sentiment qui domine tous les cœurs, c'est le désir ardent

(le servir la paU'ie (^t de la sauver des périls qui la menacent. Puissiuiis-nous ne pas gaspillei- en dis[)utes de parti, en accusations réciproques, un temps })récieux et qui nous est compté, mais nous unir dans un elfort énergique! Après vingt-deux ans écoulés, je répète le ci*i de notre appel aux hommes de bonne volonté : « Le terrain social est celui qui peut nous rassembler; l'ennemi s'associe pour détruire, associons-nous pour construire! »

Cet ennemi, Messieurs, c'est toujours le même, et il comprend bien que le seul champ de bataille c'est désormais la question sociale. La franc-maçonnerie va se porter en masse sur ce terrain , et la Lanterne publiait il n'y a pas longtemps les résolutions arrêtées pour cette entrée en campagne :

(( A l'heure présente, dit le programme nouveau, c'est sur le terrain des questions sociales que la francmaçonnerie doit surtout porter son activité laborieuse, sa méthode et son esprit d'observation. »

Nous sommes avertis. Nous laisserons-nous devancer et vaincre? Voilà la question à laquelle les catholiques ont à répondre.

Pour moi, je crois qu'ils vaincront s'ils le veulent, et s'ils savent être chrétiens aussi résolument, aussi pleinement que leurs adversaires sont antichrétiens.

L'autre jour, parlant de mon dernier discours, M. Clemenceau écrivait dans la Justice : a Vous croyez que vous arrêterez avec vos syndicats le mouvement qui vient des couches profondes de la démocratie ! Allez donc voir déferler les lames de fond sur vos grèves de Pen'marc'h. »

J'y suis allé. J'ai vu les lames déferler sur la grève

nuMiaraiiles et loi'i-il)l(^s ; d j'ai vu aussi sur U^ l'oclior (\c rilc (K' SiMii l(> |)liai'(* toujours allniiir, cnlrclcuu l)ai' lo gardien, lidèle à son poste, et; en ])as les matelots Iiardis, les yeux fixés sur le j)liare, s'agenouiller pour prier Dieu en lui montrant (( la mer si grande et leur barque si petilc; », puis lancer alors bravement leurs bateaux sur la lame, et doubler, vainqueurs de la tempête, le cap redoutable.

Messieurs, il y a dans le monde un gardien immuable qui lient allumé le pbare de la vérité : c'est la lumière qui brille à Rome. Voilà notre sauvegarde. Non! nous n'arrêterons pas le mouvement populaire avec des syndicats; mais les yeux fixés sur la lumière qui vient de Jésus-Cbrist, nous lancerons sans trembler notre barque au milieu des lames qui, s'il plaît à Dieu, au lieu de nous briser sur la grève, nous porteront ellesmêmes vers le port.

De Mun. — Discours. V. — 12

LETTRE

ADRESSEE A M. GOUTANGE

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