‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 38 sur 40 · PRÉSIDENT DU COMITÉ CATHOLIQUE DE BREST · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DU COMITÉ CATHOLIQUE DE BREST

Le lendemain de l'assemblée de Saint- Brieuc, M. de Mun se rendit à Brest, où l'attendait une réunion populaire de deux mille ouvriers, devant laquelle il fit une conférence, acclamée avec enthousiasme. A cette occasion un banquet fut offert à M. de Mun par le comité catholique de Brest. A son retour, M. de Mun adressa la lettre suivante à M. Goutance, président de ce comité.

Paris, 26 novembre ISQS.

Cher Monsieur,

Un accident, arrivé à l'un de mes enfants le jour même où je revenais de Bretagne, m'a empêché de vous remercier plus tôt de l'accueil que j'ai reçu à Brest lundi dernier. Je viens aujourd'hui, plus tardivement que je ne l'aurais voulu, m'acquitter de ce devoir, et vous prier d*être près de tous nos amis l'interprète de mes sentiments de vive gratitude.

Je désire surtout qu'ils sachent combien j'ai été

IoucIk'' (le l;i cordialili'' (|iii ;i iii;u'(|(i('' iiolro rriiiiioii de l'Iiùlel Coiilincnl.'il. Ainsi (nic je l'ai dit en l'i'pondant aux îin(TJuoiis(\s pai'ohîs (1(3 bi(jiivciiuo (ju'ou venait de in'adi'(!ss(M", ('ctle ('oi"(lialit('' in'a ])ai'n d'autant ])lus prTcicuso que j(î l'eti'ouvais là, jjour Ja i)i'oini("'i'(î fois, un ])()n noinl)nî de ceux qui m'avaient, un irujis plus tôt, ent(Mi(lu à Landenieau, et doid Ja sympathie était pour moi la meilleure des réponses aux attaques soulevées par mon discours du 22 octobre, ou du moins par les comptes rendus , nécessairement très sommaires, de ce discours.

Tous avaient encore présent à l'esprit mon langage, et savaient bien que ce n'était pas celui d'un agitateur faisant appt^l aux passions pour les exciter, mais, celui d'un chrétien dénonçant le danger, et pour le combattre demandant à ses amis de prendre, courageusement l'initiative des réformes sociales.

Le péril, nul assurément ne peut le nier, et la première discussion de la Chambre des députés suffirait à ouvrir les yeux les plus illusionnés. L'effort des socialistes se tourne décidément vers les campagnes, et, si on n'y prend garde, il sera trop tard pour le repousser quand on s'apercevra de ses ravages.

C'est ce que j'ai dit.

On a prétendu voir dans mes paroles je ne sais quelle attaque contre la propriété , comme si je n'avais pas au contraire montré la nécessité de la défendre , non seulement par des affirmations , mais par des réformes précises.

Les statistiques établissent depuis de longues années que la petite propriété, qui est la garantie la plus solide de l'ordre social, s'est peu à peu grevée de

charges liypollR'caii'os (iiii l'ciili-avciil cl la niiiKMit, el (\[w le nombre des pelils eullivaleiirs oldij^és de vendi'e leur ('liani|) ou leui* maison à la suile d(; saisies judieiaiivs va eroissauL d'une manière in(|uiélaiile. C'est eette |)elile [)i'opi"iété (|u'il est ui'l^cuI de prolr^aîialin d'iMiipèehei' à loul prix la lurmaliou d'ini j)rolétarial i-irral,ipii dc^viendrait la proie lacile du socialisme.

Voilà ce ([ue je demande quand je l'éclame, par exemple pour les petits propriétaires,- la faculté de constituer une réserve insaisissable d'une cei'taine valeur, quand je dis que pour faciliter cette réibi-me il faut presser l'organisation du crédit mutuel agricole, quand je propose la suppression du principal de l'impôt foncier, particulièrement pour ceux qui cultivent eux-mêmes, ou celle des droits de mutation pour les petites propriétés.

Gomment pourrait -on trouver là une opposition entre la petite et la grande propriété? N'est-ce pas, au contraire, un des moyens les plus efficaces de mettre obstacle à cet antagonisme, par l'exemple donné d'en haut , de la protection des plus faibles et du souci de leurs intérêts?

La question, du reste, est plus haute et plus large. C'est un tort à mes yeux de ne l'envisager qu'au point de vue économique : dans les campagnes, comme dans les milieux industriels, elle est en même temps sociale et religieuse.

La question sociale réside dans l'affaiblissement des liens formés par la profession commune entre les membres de la famille agricole , affaiblissement dû au changement graduel des mœurs, à la division constante des héritages , à l'absence ou à l'éloignement qui

résultent de cette double cause; dû aussi, il faut bien le dire, dans les régions moins clirétiennes que la Bretagne, à l'oubli trop fréquent des devoirs attachés à la propriété.

La question religieuse, tout le inonde le sait et lo constate, est là comme ailleurs dans l'éducation sans Dieu, dans la diffusion de la presse impie, dans l'action pénétrante de la franc- maçonnerie, dans l'exclusion systématique du clergé de la vie sociale.

La question économique enfin n'est pas seulement dans les crises agricoles, dans la concurrence étrangère, dans les charges écrasantes, mais dans l'impossibilité de plus en plus grande pour 16 paysan de s'attacher à la terre qu'il cultive, et que ruinent ou divisent à l'infini l'hypothèque, le fisc et les partages forcés.

Voilà le mal auquel il faut porter remède pour barrer la route au socialisme.

Les catholiques ont à prendre sur ce terrain une initiative très active, dont tous, membres du clergé, grands et petits propriétaires, fermiers et ouvriers, peuvent avoir leur part.

Les syndicats agricoles seront pour eux un puissant instrument de réforme sociale s'ils ne se restreignent pas à un rôle purement économique, mais s'ils élargissent au contraire leur action , afin de grouper les cultivateurs autour d'un programme déterminé et de les habituer à conquérir, dans une entente commune, le respect de leurs droits , la garantie de leurs intérêts, et la représentation légale de leur profession.

Mais je me laisse entraîner à renouveler ici avec TOUS les entretiens intimes que j'avais, il y a huit

jours, avec les amis réunis à l'hùlel Continental, et qui font plus que tous les discours pour dissiper les malentendus et détruire les équivoques. Pardonnez -moi d'avoir ainsi cédé à la tentation de repousser une fois de plus , comme je l'ai fait à Recouvrance devant les deux mille ouvriers qui m'ont témoigné tant de sympathie, l'accusation de socialisme dont on me charge avec une inexplicahle passion.

Ce n'est pas, je l'avoue, sans quelque indignation que je la retrouve devant moi. Je me demande quelle idée se font des doctrines socialistes et des miennes ceux qui me la jettent au visage.

Le socialisme a pour formule la nationalisation de tous les instruments du travail de la terre comme des autres, c'est-à-dire en pratique la destruction forcée de la propriété individuelle; toutes les réformes que j'ai proposées tendent à la protéger et à la rendre accessible au plus grand nombre.

Le socialisme est athée et fonde sa doctrine sur la négation de la loi divine et de la révélation chrétienne : c'est comme catholique, et parce que je le suis sans réserves, que depuis vingt ans je travaille de mon mieux à faire rentrer le christianisme dans l'ordre social.

Le socialisme est révolutionnaire et prêche la guerre de classes : j'ai dévoué toute ma vie au rapprochement des riches et des pauvres, et à l'établissement de la paix sociale par le respect égal des droits de chacun.

Je demande où est la complicité, et de quel droit on m'accuse.

Mais les contradictions sont inévitables et peut-être nécessaires aux œuvres fécondes.

Il lai il (loue les subir et iDarclier iiiai^rn tout vers !(; hiil. I/iiii|jortaiit n'est pas do discuter, mais d'agii' et (l(î s'organiser eoiilic un danger qui croît d'heure en lieure.

Le Saint- Pèi'e a tracé la voi(;. Nous n'avons qu'à la suivre.

• Le comité catholique de Brest en donne l'exemple, comme celui de Morlaix, comme la jeunesse réunie l'autre jour à Landerneau; et ce n'est pas le moment pour eux ni pour moi de perdre courage. Car je viens de lire, avec un inexprimable sentiment de reconnaissance et de joie, la lettre où Ms^ l'évéque de Quimper transmet à M. Soubigou la bénédiction spéciale du Saint- Père pour les organisateurs et pour l'orateur de la réunion du 22 octobre.

Après cela je n'ai plus rien à ajouter, qu'à vous prier, cher Monsieur, d'agréer et d'offrir à nos amis tous mes sentiments de cordial et affectueux dévouement.

A. DE MUN

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