LE 14 JUIN
Chaque année , à l'issue de la cérémonie religieuse , célébrée à la basilique du Sacré-Cœur, pour la clôture de l'assemblée g-énérale de l'Œuvre des cercles , un banquet populaire réunit les membres de l'assemblée et les ouvriers des cercles de Paris. C'est à ce banquet de clôture c[ue M. de Mun prononça, en 1891, le discours suivant :
Messieurs ,
Je bois à la santé des ouvriers, membres des Cercles catholiques de Paris et de province, et je salue en eux les courageux initiateurs du grand mouvement social qui aboutit aujourd'hui à la renaissance des corporations. (Applaudissements.)
Il y a cent ans jour pour jour, le 14 juin 1791, l'Assemblée nationale constituante votait un décret par lequel il était désormais interdit aux citoyens d'un même état ou profession de s'associer et de faire des règlements pour leurs prétendus intérêts communs. Le 14 juin 1891, devant les patrons et les ouvriers rassemblés dans ce banquet fraternel, j'ai la joie de pouvoir, en leur nom, proclamer que le droit d'association professionnelle est définitivement reconquis par les travailleurs, rentré dans les mœurs et reconnu par les pouvoirs publics. Voilà le centenaire que nous célébrons aujourd'hui. (Bravos, applaudissements.)
Après un siècle d'épreuves, de luttes et d'efforts, la pression des faits l'a emporté sur les résistances de la loi. La liberté des syndicats professionnels, rendue au peuple en 1884, achève aujourd'hui de briser les entraves où l'enfermaient encore d'anciennes méfiances : patrons et ouvriers la veulent de plus en plus complète et plus large , et dans cet immense et irrésistible développement des associations, d'intérêts souvent opposés, un seul moyen de pacification sociale et d'organisation .du travail apparaît aux hommes d'État, aux industriels et aux ouvriers eux-mêmes: c'est la rencontre dans une association commune des représentants autorisés des associations séparées. (Applaudissements.) C'est le syndicat mixte , quand il est pratiquement possible; c'est partout ailleurs la chambre syndicale mixte, formée des délégués des chambres syndicales patronale et ouvrière; c'est, dans tous les cas, le conseil de conciliation et d'arbitrage , qui est peut - être le moyen le plus sûr et le plus rapide d'arriver à la constitution de cette délégation permanente. (Applaudis-
sementfi.) Voilà les mots qui sont aujourd'hui dans toutes les bouches, dans tous les écrits; et que sont-ils, sinon l'expression, en termes presque identiques, des idées que depuis vingt ans nous soutenons avec passion, que j'ai portées en votre nom à la tribune de la Chambre au moment de la discussion de la loi des syndicats professionnels, quand presque tout le monde les repoussait, les uns comme des utopies, les autres comme d'inacceptables retours à l'ancien régime? {Applaudissements.) Aujourd'hui, ce n'est plus seulement dans les Cercles catholiques qu'on les entend revendiquer : c'est partout, dans les réunions populaires, dans les conférences, dans les programmes les plus éloignés de notre esprit; ce n'est plus seulement à la Chambre, dans le petit groupe d'amis dévoués qui se retrouvent toujours unis pour les défendre, et dont je veux signaler à votre reconnaissance au moins l'un, notre confrère M. Le Cour, qui est l'auteur du projet sur l'arbitrage que le conseil supérieur du travail a fait sien. (Applaudissements.) C'est dans tous les rapports que ce conseil du travail a adoptés, dans les discours d'origines tes plus diverses et dans le langage des ministres eux-mêmes. {Applaudissements.)
Voilà le chemin parcouru en vingt ans.
Rien n'arrêtera plus cette marche toujours ascendante vers la libre organisation de la corporation professionnelle. Votre part est large dans cette pacifique victoire, à vous qui, malgré toutes les difficultés, en dépit de toutes les railleries, fermement groupés dans vos cercles et dans vos associations , en avez fait pendant tant d'années le point d'appui de nos efforts , le foyer où nous avons pu sans cesse réchauffer nos
cœurs et retremper nos courages! Puissent tous les ouvriers, vos camarades et vos Irères, dont les besoins, les vœux et les revendications se confondent avec les vôtres, mais que des méfiances tous les jours moins profondes séparent encore de vous, puissent tous ces travailleurs, que de loin je salue avec vous, comprendre ce que vous avez fait pour la cause commune par votre courage et votre persévérance. (Applaudlsseinenls.)
Votre tâche cependant, mes amis, est loin d'être finie. Aucun lieu n'est mieux choisi pour vous le rappeler que cette colline d'où il semble que Dieu ait voulu donner à Paris et à la France les leçons les plus propres à les ramener à lui. Tout à l'heure, dans la basilique où nous étions assemblés, j'apercevais du pied de l'autel la masse profonde de vos rangs serrés , et les longues files de vos bannières où les noms de tous les quartiers de Paris se mêlaient à ceux de Versailles, de Fontainebleau, de Soissons, de Beauvais (applaudissements)y de Beauvais, dont je veux, en votre nom, saluer et remercier le vénérable archiprêtre, venu ce matin à la tête de la députation des Cercles de la ville , et au prix d'une fatigue que vous devinez, pour célébrer la messe devant vous (applaudissements); derrière cette foule agenouillée, les portes de l'église largement ouvertes laissaient voir les dernières pentes de la colline, et au delà, dans la brume d'où sortaient en foule les tours et les flèches des églises , les cheminées des usines et les dômes des monuments, Paris étendu comme dans le recueillement. (Applaudissements.) Et je me rappelais. Messieurs, qu'il y a vingt ans, presque à la même date aussi, j'étais venu un soir, conduit par
mon devoir de soldat, sur cette butte alors à peu près déserte, où le canon tonnait de toutes parts, et que de cette même place, dans ce même horizon déroulé sous mes pieds, j'avais vu un lleuve de ilammes et de fumée s'étendant des Tuileries jusqu'à l'Hôtel de ville, qui semblait creuser Tabîme de quelque suprême et irréparable catastrophe.
Alors, trouvant devant mes yeux, au lieu de ces souvenirs tragiques et des traces sanglantes de la guerre civile, ce temple majestueusement dressé, comme un miracle de pierre, à la gloire du Dieu de paix, d'amour et de justice (applaudissements), vous m'êtes apparus. Messieurs, sous ces voûtes que votre Credo remplissait des affirmations de votre foi, comme la grandiose expression de la concorde chrétienne rétablie dans le monde du travail, après les luttes douloureuses allumées par les haines sociales. (Applaudissements.)
Voilà l'idée que vous personnifiez , et c'est pourquoi votre tâche n'est pas tinie.
Les syndicats professionnels, les chambres mixtes, les conseils d'arbitrage, sont les moyens d'organisation par où la paix et la liberté peuvent être rendues aux travailleurs. Mais il n'y a pas de paix solide, il n'y a pas de liberté féconde, il n'y a pas de concorde possible, si elles ne se fondent sur le sentiment chrétien.
Votre mission est d'en convaincre vos frères par l'exemple et par l'apostolat; il n'y en a pas de plus haute et de plus patriotique. C'est pour n'y jamais faillir que vous êtes venus aujourd'hui demander au sacré Cœur le courage et la force qui, puisés à cette source, ne vous feront pas défaut; nous aussi, unis avec vous dans cette grande manifestation de la fraternité chré-
tienne, nous avons renouvelé les serments qui nous lient au service de votre cause. En avant donc, avec confiance, et que Dieu nous aide !
Le centenaire d'aujourd'liui nous promet la victoire. Je bois aux corporations chrétiennes du xx« siècle ! (Triple salve d' applaudisHemenlH et acclamations.)