‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 2)Chapitre 5 sur 40 · DISCOURS ADRESSÉ AUX PÈLERINS · texte numérisé non relu

DISCOURS ADRESSÉ AUX PÈLERINS

En 1891 . un nouveau pèlerinage « du travail » à Rome fut, comme en 1887 et 1889 ^ organisé pai- l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers, sous l'énergique impulsion et Thabile direction de M. Léon Harrnel. Le mouvement prit cette fois des proportions immenses. Près de vingt mille ti*availleurs , patrons et ouvriers, se rendirent à Rome, en quelques jours, conduits par le cardinal Langénieux, M. de Mun et M. Harmel, assistés de leurs collaborateurs dévoués. Dïmmenses salles, préparées par les ordi'es du pape dans les bâtiments annexes du Vatican , permirent de loger et de nourrir tous ceux qui ne demeuraient pas dans la ville , et c'était , de beaucoup , le plus grand nombre. Les foules populaires furent reçues, par groupes successifs, dans la basilique même de Saint-Pierre, pai" le Sou

verain Pontife, qui niultipliji pour elles les téinoignag'es de bonté, les faveurs les plus précieuses et les pompes les plus magnifiques.

Ces réceptions furent ouvertes par une audience solennelle, donnée, le 19 sc{)tembre, dans la s^Ule dite des béatifications, aménagée au-dessus du vestibule de Saint-Pierre, et où tous les pèlerins présents à Rome , au nombre de trois mille environ, furent réunis au pied du trône pontifical. Après que le cardinal Langénieux les eut présentés au pape, M. de Mun lut en leur nom l'adresse suivante :

Très saint Pèiii:,

Pour la troisième fois depuis quatre ans, les ouvriers français viennent en nombre toujours croissant, puisque cette année ils seront en tout vingt mille, apporter au tombeau des saints Apôtres le tribut de leur foi et de leur piété, et ofîrir à Votre Sainteté l'hommage de leur fidélité, de leur confiance et de leur dévouement. Avertis par les enseignements de l'Église et pressés par l'impulsion naturelle de leur cœur, les travailleurs catholiques n'avaient cessé, au milieu des souffrances qui les éprouvent, des périls qui les menacent, des angoisses qui les tourmentent, de tourner vers le Saint- Siège leurs regards et leurs voix, assurés qu'à l'heure propice le Vicaire de Jésus -Christ viendrait, par sa parole inspirée , marquer la voie droite où se peuvent rencontrer l'apaisement de leurs maux et l'amélioration de leur sort. Déjà, très saint Père, en maintes circonstances, et notamment dans les allocutions que vous avez daigné adresser aux pèlerins français en 1887 et en 1889, votre voix s'était élevée pour encourager leurs espérances, pour dicter leurs devoirs aux

maîtres comme aux ouvriers, pour enseigner aux pouvoirs publics la nature, les obligations et la limite de leur mission, pour éveiller enfin et diriger le zèle de tous ceux qui ont à cœur le salut et le bonheur du peuple. C'étaient là comme les signes avant -coureurs du grand acte qui se préparait dans le silence de vos méditations, et comme la préface de l'admirable constitution que, dans la plénitude de sa puissance apostolique, avec l'autorité de son magistère suprême. Votre Sainteté allait donner au monde , en réponse aux problèmes que pose devant lui la question du travail.

Enfin TEncyclique' a paru. En quelques jours elle a retenti jusqu'aux extrémités de la terre. L'Église universelle Ta saluée par une acclamation de joie ; les catholiques Font écoutée avec l'attentif recueillement de l'obéissance ; les chrétiens des autres confessions, les indifi'érents à toute religion l'ont lue dans la muette surprise de l'admiration ; les impies eux-mêmes lui ont rendu l'hommage de leurs inutiles colères ; les chefs d'empire et les souverains, menacés au faite de leur puissance par le trouble social grandissant, l'ont reçue comme une parole de salut, et les hommes d'État, éperdus dans le tumulte des revendications populaires , l'ont méditée comme une leçon vainement sollicitée de la sagesse humaine. Mais c'est dans le cœur des enfants du peuple plus que partout ailleurs , très saint Père, que votre parole a trouvé Técho le plus vibrant , le terrain le mieux préparé , la bonne volonté la plus droite et la plus entière.

Ayant aujourd'hui l'honneur de parler à Votre Sain-

^ T/encycliqiie Renim Novarum (de conditione opi/? cm m), publiée le 15 mai 1891.

De Mun. — Discourfe. ^ • — '2

teté au nom des ouvriers pressés à ses pieds , de ceux qui leur succéderont pendant un mois, et de ceux, bien plus nombreux, qu'ils ont laissés derrière eux, mais qu'ils représentent ici, c'est mon devoir de lui dire quels sentiments d'inexprimable allégresse, d'immense espérance et de reconnaissance sans bornes son Encyclique a soulevés dans leurs âmes. Jetant votre regard paternel sur ces hommes a qui sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritées, )) montrant en quelques mots d'une admirable énergie comment le dernier siècle, « ayant détruit, sans rien substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection », « tout principe et tout sentiment religieux ayant disparu des lois et des institutions publiques, » peu à peu (( les travailleurs, isolés et sans défense, se sont vus avec le temps livrés à la merci de maîtres souvent inhumains , et à la cupidité d'une concurrence effrénée , » flétrissant « cette usure vorace », qui malgré les condamnations de l'Église n'a cessé d'être « pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d'une insatiable cupidité », vous avez, très saint Père, creusé d'une main ferme le problème social, défmi le mal, indiqué le remède, tracé magistralement le devoir des riches et des pauvres, des gouvernements et des peuples. Désormais la lumière est faite, la parole de vérité est dite , la route est ouverte pour tous ceux qui veulent voir, entendre et marcher. Nul parmi les catholiques ne se laissera séduire par ces socialistes qui poussent; à la haine jalouse les pauvres contre ceux qui possèdent, qui prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, et dont les théories dénaturent les fonc-

tions de TÉtat et tendent à bouleverser de tond en comble rédillce social.

Tous, au contraire, détendront conti>9'd^ coupables entreprises la légitimité de la^ m'Qj^ml^ j^ij\^et personnelle », qui est « pour LSÉoAnie de dr»it natiVel » et celle de la famille, quejfes sd^ialretes m^fi^éent en substituant à la Providenise éternelle ^^l^'providence de rÉtat, et qui, antérieurfe^i^J^^^sticrété civile, est comme elle, et à plus forte raison, une société proprement dite, avec son autorité et son gouvernement propre. Convaincus que le plus grand mal de la situation présente est la division que la violence des révolutions a créée dans le corps social , « en concentrant d'une part la toute - puissance dans l'opulence de quelques-uns », en abandonnant d'autre part «la multitude à la faiblesse dans T indigence », les maîtres et les ouvriers mettront fin au fatal antagonisme qui depuis trop longtemps les arme les uns contre les autres : ceux - ci se garderont de donner à leurs revendications même légitimes la forme de séditions violentes; ceuxlà ne voudront jamais s'exposer au reproche d'user des hommes comme de vils instruments de lucre; tous s'attacheront à résoudre à l'amiable les conflits qui les divisent, et particulièrement ceux qui naissent de la détermination du juste salaire, par la création d'associations mixtes, où ils se rencontreront et apprendront à se connaître, spécialement par l'établissement de corporations assorties aux divers métiers, librement administrées sous la protection de l'État, mais en dehors de son ingérence.

Confiants dans la force de cette organisation corporative pour protéger leurs droits respectifs et mainte-

iiir l'accord indispensable à Ja paix sociale, ils ne demanderont aux pouvoirs publics d'intervenir entre eux que dans la juste mesure, lorsque la force et l'autorité des lois est évidemment nécessaire pour arracher les malheureux ouvriers aux mains de « ces spéculateurs qui , ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d'insatiables cupidités » ; par exemple lorsqu'il s'agit d'empêcher que le nombre d'heures d'une journée de travail n'excède la mesure des forces des travailleurs ; que la femme et les enfants ne soient surchargés par un labeur trop prolongé ou trop fatigant pour leurs forces ; que l'enfance en particulier ne soit admise à l'usine avant le moment où l'âge aura suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et morales; surtout de garantir à tous non pas le chômage fauteur des vices ou dissipateur des salaires , mais le repos hebdomadaire ordonné par Dieu et sanctifié par la religion.

Mais par -dessus tout ils se souviendront que leur action serait vaine en dehors de celle de l'Église , qui puise dans l'Évangile les doctrines capables de mettre fm au conflit ou du moins de l'adoucir, et qui par ses enseignements , par la règle qu'elle impose aux mœurs de chacun , par les institutions qu'elle multiplie en faveur des pauvres, par l'impulsion qu'elle donne aux efforts de toutes les classes, par le concours sage et mesuré qu'elle demande à l'autorité publique, se présente au peuple comme la seule puissance capable d'améliorer son sort sans violer des droits et des intérêts non moins respectables que les siens, et sans jeter le trouble dans l'ordre social.

C'est là, 1res saint Père, qu'il me soit permis de le dire, entre tous les sujets d'admiration que nous offre votre Encyclique, celui qui a le plus vivement frappé nos esprits et excité notre enthousiasme. Par vous, par votre parole auguste, les voiles que la perfidie avait tendus savamment pour dérober aux yeux du peuple l'action et jusqu'au nom de l'Église, ces voiles sont déchirés; il n'est plus permis à personne de dire ou de penser que l'Église catholique se désintéresse des besoins de la classe populaire ou qu'elle méconnaît ses droits, bien moins encore qu'elle cherche à l'opprimer ou à empêcher le légitime développement de sa puissance. Pour nous, dociles à votre voix, très saint Père, nous voulons, sans autre préoccupation, nous consacrer tout entiers au service de l'Église et du peuple, assurés qu'en travaillant sans relâche à la grande œuvre de leur réconciliation , nous nous montrons en même temps les enfants dévoués de notre patrie française, qui malgré ses erreurs et ses fautes, en dépit de ceux qui voudraient lui ravir son plus beau titre de gloire , demeure par excellence la nation catholique. Pour fortifier nos résolutions, nous osons, très saint Père, prosternés à vos pieds, solliciter humblement votre bénédiction apostolique, heureux de pouvoir, enfants du siècle qui s'est appelé le siècle des ouvriers, acclamer à son déclin, comme le précurseur du siècle futur, le grand Pontife à qui la reconnaissance populaire a déjà décerné le titre glorieux de Pape des ouvriers.

Vive Léon XIII !

Le pape, à cette adresse, répondit par une allocution prononcée en français, qui souleva des acclamations sans fin.

M. de Muii demeura ))lusieurs jours à Rome pendant la durée du pèlerinage, se rendant chaque soir à la grande salle disposée pour servir do réfectoire aux ouvriers et leur adressant la parole, au milieu d'un enthousiasme toujours grandissant.

Ces fêtes devinrent })lus solennelles encore quand le pèlerinage international des étudiants catholiques vint s'ajouter à celui des ouvriers. L'Association catholique de la jeunesse française fut représentée par un millier de ses membres. Une scène émouvante eut lieu au Vatican, le 28 se})tembre, jour fixé pour l'audience du pape, lors(jue cette délégation })arutdans le grand corridor des Suisses, au milieu des étudiants de toutes les nations, précédée du drapeau tricolore que saluèrent d'unanimes acclamations. Ce drapeau fut un moment plus tard présenté, dans la basilique de Saint-Pierre, à Léon XIII, qui daigna le bénir, en prononçant des paroles de profonde affection pour la France.

Le soir de ce jour, étudiants et ouvriers étaient réunis dans la grande salle du Belvédère , sous la présidence du cardinal Langénieux et de l'archevêque d'Aix, et M. de Mun, répondant à M. Robert de Roquefeuil, adressa à l'assemblée le discours suivant :

Messieurs, mes ghers amis,

Jamais assurément, depuis tant d'années que je me rencontre avec vous, qui que vous soyez, jeunes gens ou artisans, jamais je n'ai élevé la voix sous l'empire d'une émotion plus profonde et en face d'une assemblée mieux faite pour la justifier.

Nous sommes à Rome, Messieurs, et vous êtes ici la France chrétienne. Que de fois, dans nos assemblées des Cercles catholiques d'ouvriers ou dans celles de la jeunesse française, que de fois, envoyant nos vœux par delà les monts, tournant nos cœurs vers Rome , nous nous sommes tous ensemble écriés : Vive

le Pape! vive Léon XIII! Que notre voix traverse les distances et aille porter à ses pieds Fainour, le dévouement et la consolation ! Et aujourd'hui ce n'est plus de loin, c'est ici, aux pieds même du Pape, dans sa demeure, dans la retraite que sa générosité nous a ouverte, que nous nous retrouvons, les cœurs fortement unis, les mains prêtes à se joindre, poussant un grand cri d'amour, de dévouement et d'espérance, pour acclamer le Pape des ouvriers. {Applaudissements répétés.)

Jeunes gens, les paroles que Robert de Roquefeuil a fait entendre tout à l'heure ont été pour moi la plus grande , la plus belle des récompenses ; car s'il y a eu pour moi une œuvre chère entre toutes, s'il y a dans mon cœur un désir plus ardent qu'aucun autre, c'est celui de cette union fraternelle entre vous et les enfants du peuple. (Bravos.)

Cette union, la parole de notre ami vient de la faire éclater publiquement; car il s'est engagé en votre nom, qui que vous soyez, quelque carrière qui vous occupe, à servir de toutes ses forces, de tout son courage la cause du peuple, la cause des ouvriers. Ah! nous pourrons sortir d'ici confiants dans notre œuvre, certains de l'avenir et assurés d'avoir accompli notre tâche, si vraiment nous avons réussi à jeter dans les bras les uns des autres, pour qu'ils ne se séparent jamais, les enfants des riches et les enfants des pauvres. Il fallait que ce fût à Rome, au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, il fallait que ce fût là que la France chrétienne prît cet engagement.

Et maintenant jouissez largement de votre trop court séjour dans la Ville Éternelle; jusqu'ici, arrivés d'hier,

et tout entiers absorbés par les grandes cérémonies auxquelles le Saint -Père vous a conviés, vous avez à peine foulé le sol de la Ville sacrée. Mais quand vous en aurez pendant deux jours parcouru les chemins, vous sentirez cette foi qui vous y a conduits comme décuplée dans vos âmes ; elle aura fait de vous des hommes nouveaux , que rien ne pourra ébranler désormais ; car quelque route que vous suiviez, par quelque chemin que vos guides vous conduisent , partout et à chaque pas vous rencontrerez le témoignage irrécusable de l'éternelle victoire de l'Église catholique sur le temps et sur la force, sur le paganisme vaincu et les empires écroulés. Partout, sans doute, vous verrez encore debout les colonnes antiques dressées par le génie de la Rome païenne à la gloire des Césars et du peuple -roi. Mais regardez bien : voyez les statues de Jésus, de la Vierge et des Apôtres, qui les couronnent; lisez les inscriptions gravées sur leur piédestal ! Ah ! elles ne servent plus qu'à publier la victoire de l'Église et du Christ. (Bravos.)

Voilà, Messieurs, le grand spectacle de Rome! Vos genoux se traîneront sur les dalles usées des églises, et vous vous imprégnerez des souvenirs qu'y a amassés la foi des premiers âges ; mais aucune émotion ne sera plus profonde que celle dont vous remplira ce langage que les pierres répéteront à vos yeux et à vos oreilles. Ah! j'ai beau regarder l'histoire de mon temps, et le triomphe de la Révolution , et l'effort acharné de la franc -maçonnerie, toujours je me retourne vers les colonnes qui parlent, et je me dis que l'Église de mon Dieu a subi bien d'autres persécutions, qu'elle a connu des temps où elle se cachait au fond de la prison Ma-

mertine, où saint Paul errait par la ville lié à son geôlier et s'écriant : « Mon corps est enchaîné, mais ma parole est libre. » Verbiim Domini non est alligatum... Ah ! non , la parole de Dieu et celle de son Vicaire ne peuvent pas être liées ; la persécution peut élever des murailles, fermer des portes, inventer des lois. . . Verhum Dei non est alligatum. La parole de Dieu ne s'enchaîne pas !

Aux yeux du monde le Pape sera prisonnier ; son corps sera captif; il sera enchaîné à l'ordre légal de la Révolution, comme Paul à son geôlier : mais Paul parlait, il convertissait ses gardes, et il fallait les changer presque chaque jour: le Pape aussi parlera, sa voix remplira le monde, elle finira par le convertir, et de sa prison elle fera à l'Église un piédestal d'où elle régnera sur le peuple chrétien. (Triple salve d'applaudissements.)

Voilà donc, mes amis, l'acte de foi que vous êtes venus faire à Rome , et le sentiment profond que vous en emporterez. Quiconque vous verra ensuite reconnaîtra dans l'air de votre visage ce je ne sais quoi que donne la conviction parfaite et qui permet de marcher partout le front haut, le regard ferme, sans craindre rien de personne, pas même l'outrage, car la conviction porte avec elle le respect.

Vous êtes venus faire cet acte de foi et aussi chercher un enseignement. Vous l'avez trouvé, le plus haut, le plus éloquent qu'il soit donné à l'homme de recevoir. Vous aviez entendu l'Encyclique , vous êtes arrivés pleins d'admiration et de reconnaissance, résolus à conformer votre vie à la parole du Pape. (Applaudissements.)

Et voici qu'après la leçon écrite est venue la leçon

parlée; si j'osais, je dirais : la plus admirable leçon de choses qui se puisse donner. Vous avez vu dans Saint- Pierre rp'ncyclique du Papo mise en pratique par le Pape lui-même; vous avez vu les portes du Vatican ouvertes devant le peuple comme elles s'ouvraient devant les souverains, et le Pape descendre vers les ouvriers qui l'attendaient, s'avancer au milieu d'eux, leur tendre les bras, leur permettre de se disputer ses mains et presque jusqu'à son visage, se donner enfin à eux, sans compter, sans mesurer ni le temps ni la fatigue. (Bravos.)

L'Encyclique ne pouvait pas trouver un plus grandiose commentaire : car après avoir parlé aux souverains, aux chçfs d'État, aux riches, aux gouvernants, à tous ceux qui possèdent, le Pape a voulu lui-même donner à sa parole la plus éclatante des consécrations en venant, lui qui tient sa force et sa puissance non pas des hommes, mais de Dieu, s'abaisser jusqu'aux deshérités, se donner à eux tout entier, et montrer dans ce don lui-même le plus magnifique exemple de véritable amour pour le peuple.

Voilà la leçon que les ouvriers emportent d'ici. J'ai vu, vous verrez comme moi les larmes couler de leurs yeux ; vous verrez ces fronts qui sont accoutumés à se courber sous le fardeau du travail , vous les verrez se prosterner sous le poids d'une invincible émotion, vous lirez dans les regards de ces hommes , vous sentirez à l'étreinte de leurs mains, qu'ils ont compris, qu'ils savent désormais que le Pape les aime, et que parmi tant de souverains, tant de chefs d'État qui lés comblent de promesses, un seul a su joindre à la. promesse l'exemple et l'action, et c'est le Pape. {Bravos.)

Eh bien, cette émotion des ouvriers, jeunes gens, vous en garderez le souvenir gravé profondément dans vos cœurs. Vous n'oublierez pas que le Pape en vous donnant cet exemple a voulu qu'il laissât une ineffaçable trace dans votre âme. Et vous qui n'avez qu'à le vouloir pour tendre au peuple les mains qu'il attend , allez, allez à lui, donnez -vous corps et âme à son service, ne ménagez ni vos peines ni votre temps, et, vous souvenant que le Pape lui-même a reconnu les droits des ouvriers , sachez à votre tour les proclamer et les défendre. (Bravos.)

Votre mission est là, vous emporterez d'ici cette résolution à laquelle je veux en joindre une autre, pour faire écho à la parole de mon ami Robert de Roquefeuil. Il a déclaré que votre désir était devoir se fonder en France un parti catholique: vous savez que je n'ai pas moi-même de vœu plus ardent et plus constant que celui-là. (Bravos.)

Eh bien, allez donc de l'avant dans cette voie qui s'ouvre devant vous, sans faire de manifestations inutiles ni de déclaration provocante, témoignez nettement par vos actes, par vos paroles, par votre attitude, que vous voulez être catholiques avant tout.

Que ce soit là votre programme. Affranchis de la tutelle des partis politiques, organisez -vous sur ce terrain avec vos cadres , vos chefs , vos ressources matérielles et vos revendications nettement formulées, et obligez tout le monde à compter avez vous. (Bravos répétés.)

Je vous y convie de tout mon cœur; je reconnais devant moi, parmi vous, des visages que j'ai vus à Lyon et à Lille, et qui me rappellent les journées du

mois de juin dernier, où tantôt dans l'intimité des banquets, tantôt dans i'éclat des réunions publiques, nous avons pris ensemble des engagements que pour ma part, je vous l'affirme, je ne suis pas prêt à oublier. (Bravos.)

Donc, Messieurs, ceux qui marchent à votre tète comptent sur vous comme vous pouvez compter sur eux. (Bravos.)

Je ne finirai pas , mes amis , sans remercier en votre nom S. Ém. le cardinal Langénieux, à qui tous ici, ouvriers et jeunes gens, doivent les faveurs dont ils sont comblés (bravos); qu'il me pardonne si je me laisse aller devant ce grand auditoire à l'épanchement des souvenirs intimes. C'est un besoin de mon cœur, au milieu des grandes émotions que les inoubliables scènes de ces derniers jours m'ont apportées, comme le couronnement inespéré d'une œuvre de vingt ans , de me tourner vers celui qui n'a cessé de diriger mes efforts depuis le jour lointain déjà où il présidait à ma première communion. (Bravos. — Vive le cardinal Langénieux!)

Il me semble que Dieu, qui m'avait placé tout enfant sur le chemin où déjà vous vous avanciez, Éminence, dans l'éclat de votre renommée, ait voulu, par une attention de sa grâce, me ramener sans cesse vers cette route glorieuse; et ce n'est pas moi seulement, c'est l'Œuvre des Cercles catholiques que vous avez vu naître à Paris, dont vous avez béni à Notre-Dame-de-Liesse les premières bannières : c'est en son nom que je remercie le vicaire de Saint- Roch, le curé de Saint -Ambroise et de Saint- Augustin, le vicaire général de Paris, l'évêque deTarbes, l'archevêque de Reims, le cardinal de l'Église

romaine... (J5raro,s.) Sons tous ces titres où j'ai appris à vous vénérer, je salue d'un cœur ému le père de ma vie chrétienne, le protecteur des ouvriers et des jeunes gens catholiques de France. (Bravos.) L'acclamation de tous vos cœurs rassure que vous lui gardez une profonde et inaltérable reconnaissance. (Vive le cardinal Langénieux! — Bravos.) Je veux aussi remercier M»"" l'archevêque d'Aix, non seulement de sa présence ici; mais, puisque j'en trouve l'occasion publique, du langage qu'il tenait naguère à Toulon, où, dans un discours qui est devenu comme le catéchisme politique des catholiques, il a nettement défini le terrain sur lequel tout à l'heure, en répondant à l'appel de Roquetéuil, j'ai exhorté les jeunes gens à se placer. (Bravos, — Vive l'archevêque d'Aix!)

Je finis, Messieurs. Demain, nous allons nous séparer, mais non pas nous quitter : nous nous retrouverons en France, souvent, le plus souvent possible, plus forts désormais de toute la force que nous aurons rapportée d'ici.

On lit dans les Livres' saints qu'un jour saint Pierre et saint Jean, arrivant à la grande porte du temple, celle qu'on appelait Speciosa, la belle porte, y trouvèrent un paralytique qui leur tendait les bras en implorant leur pitié ; saint Pierre se tourne vers lui , et dit : (( Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus -Christ, lève -toi et marche! »

Jeunes gens et ouvriers, c'est votre histoire. Vous êtes les uns à la porte dorée qui s'ouvre devant votre vingtième année , et par où la vie ne vous montre encore que ses sourires et ses espérances; les autres sur le seuil infranchissable de ce monde fortuné dont

la richesse vous dissimule les souffrances et les mi^ sères ; tous l'âme inquiète, cherchant devant cette vision troublante qui vous tendra la main : et voici que le successeur des Apôtres a passé devant vous, et, vous trouvant à ses pieds, dans cette attente émue, vous a dit comme saint Pierre: « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai , je vous le donne, levez- vous et marchez! »

Levez -vous, jeunes gens, dans la force et la beauté de votre printemps, levez -vous et marchez, fiers de votre baptême , confiants dans votre foi , fiers aussi du nom de la France, à qui votre présence ici valait ce matin le salut de toute la jeunesse de l'Europe, acclamanl, votre drapeau. (Applaudissements.)

Levez -vous, ouvriers chrétiens, et marchez dans votre dignité d'hommes, d'époux et de pères de famille, que l'Église apprend à ses fils à reconnaître et à protéger ; dans la noblesse de votre profession , que les chrétiens respectent à cause de leur Dieu qui l'a sanctifiée ; marchez dans votre rude sentier, soutenus par la parole du Pape, qui proclame vos droits devant le monde étonné , sourds aux perfides conseils de ceux qui abusent de votre faiblesse en vous appelant à la violence, et dociles à la voix qui au nom de l'Évangile vous convie à chercher dans l'accord pacifique avec vos maîtres l'amélioration de votre destinée. Et tous ensemble, étroitement unis par notre foi commune, fortifiés par l'impérissable souvenir de notre rencontre à Rome, continuons avec une inébranlable persévérance l'œuvre à laquelle Dieu nous a appelés et que nous ne quitterons qu'avec la vie. (Longue ovation.)

Le lendemain 29, jour de la fête de saint Michel, le pape célébrait en grande poni])ela messe ))ontificale à Saint-Pierre, au milieu d'une foule de soixante mille [x'rsonnes, l'acclamant avec transports.

M. de Mun quitta Rome le jour suivant, sans que rien pût faire prévoir l'émeute, préparée dans l'ombre et probablement de longue main })ar les sectes révolutionnaires , qui éclata le 2 octobre. A propos d'un incident sans importance, survenu au Panthéon, pendant une visite d'un groupe de pèlerins, et immédiatement exploité, comme un outrage cà Victor-Emmanuel et à l'Italie, les rues de Rome furent tout à coup, par l'elïet évident d'un mot d'ordre , remplies de bandes qui les parcouraient en tout sens , aux cris de : A bas la France ! Yive Sedan ! A bas Léon XIII! insultant le drapeau français, frappant, pourchassant les pèlerins , sans que ni la municipalité romaine , ni le gouvernement italien fissent rien pour les protéger.

Cet affreux scandale, éclatant comme un coup de foudre au milieu du triomphe de la papauté, interrompit brusquement les pèlerinages. C'était le but qu'avaient cherché ses organisateurs.

Le Saint-Père , le cœur rempli d'une amère tristesse , invita lui-même les pèlerins à retourner en France dans l'intérêt de la paix. On dut leur faire quitter Rome clandestinement, et sur toute la route du retour, aux gares principales, ils eurent à subir les outrages d'une foule surexcitée à dessein contre les Français. Les cinq trains de pèlerins encore attendus pour le mois d'octobre furent décommandés.

Ces douloureux événements eurent, en France et dans toute l'Europe , un immense retentissement.

Ils donnèrent lieu , un peu plus tard , à la Chambre , alors en vacances, à une discussion dans laquelle M. de Mun prit la parole.

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