SÉANCE DU 26 OCTOBRE
Le 26 octobre, M. Jules Delafosse, député du Calvados, ayant adressé une question à M. Ribot, ministre des affaires étrangères, au sujet des déplorables incidents survenus à Rome, à l'occasion du pèlerinage français, M. de Mun répliqua en ces ternies au ministre :
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je vous demande la permission d'adresser deux mots à M. le ministre des affaires étrangères au sujet de la première partie de son discours et de la réponse qu'il a faite aux observations de M. Delafosse.
Je dois le dire, j'en attendais une autre. J'espérais qu'une parole de lui, nette et précise, viendrait dissiper ou du moins amoindrir l'impression profondément pé-
nible qu'a causée dans le pays son attitude au nnoment des incidents de Rome.
Cette parole, il ne l'a pas prononcée; j'ai le regret de le constater. M. le ministre des affaires étrangères nous a bien dit que le gouvernement italien avait exprimé sa désapprobation des violences commises contre nos nationaux; il conviendra que c'est une mince satisfaction, et qui nous est tardivement donnée. Ce qu'il aurait fallu dire, ce qu'il n'a pas dit, sans doute parce qu'il ne le pouvait pas, c'est ce qu'il a fait au moment où les événements se sont produits, à l'heure même où ils ont été connus , où ils ont ému toute l'opinion , pour protester publiquement contre les outrages infligés aux Français et pour assurer à ceux qui les subissaient la protection à laquelle ils avaient droit. {Très bien! très bien] à droite.)
C'est de ce silence, c'est de cette absence de toute protection efficace dans un tel moment que nous nous plaignons encore aujourd'hui très vivement.
Je ne referai pas l'historique des incidents : M. Delafosse les a parfaitement exposés, et tout le monde d'ailleurs les connaît. Un seul fait suffit à les résumer : pendant trois jours entiers, les pèlerins français ont été en butte à toutes les violences, à toutes les brutalités, à tous les outrages.
M. Emile Moreau. Ils ne l'ont pas volé! {Rumeurs à droite.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Ce peut être votre opinion, monsieur Moreau, mais je pense que vous auriez quelque peine à la soutenir; car ces outrages, ces violences, que rien de sérieux n'avait provoqués, vous savez comme moi qu'ils ont été commis aux cris
répétés de : « A bas la France! » et : a Vive Sedan ! j) (Mouvement.)
Voilà ce qui domine tout le débat. Le drapeau national a été insulté, et des manifestations hostiles ont eu lieu jusque devant le palais Farnèse, devant la demeure de l'ambassadeur de France près le roi d'Italie.
Tout le caractère de la manifestation est là. M. Delafosse a dit qu'on l'avait préparée comme un guet-apens; c'est révidence même.
Renseignez- vous, lisez les comptes rendus, tous, de quelque part qu'ils viennent; interrogez les témoins, quels qu'ils soient, les plus impartiaux, et tous vous diront qu'un moment à peine après l'incident du Panthéon des placards imprimés étaient jetés par toute la ville, distribués dans toutes les rues, annonçant que des pèlerins avaient outragé la mémoire du roi Victor- Emmanuel, insulté l'Italie, menacé le roi Humbert, et demandant en termes enflammés vengeance contre les Français !
La préparation du coup ne peut faire doute pour personne. Eh bien, en face de cette situation , de cette manifestation antifrançaise préparée, préméditée, qu'avezvous fait? Voilà ce que vous n'avez pas dit et ce que je vous demande.
On a dit , on a publié partout que vous aviez chargé votre ambassadeur de remercier le gouvernement italien de la protection qu'il avait donnée... ^
M. LE ÎSIINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Nullement.
M LE COMTE Albert de Mun. Je suis bien aise, monsieur le ministre, de votre déclaration; mais j'aurais voulu vous l'entendre faire nettement, hautement
du liaul de la tribune; j'aurais voulu surtout qu'à l'heure même où la nouvelle a paru vous l'eussiez fait publiquement démentir! C'eût été du moins une sorte de soulagement. C'était alors qu'il fallait parler; aujourd'hui il est trop tard. En vérité, vous ne paraissez pas, permettez-moi de vous le dire, vous rendre compte de l'émotion profonde que votre attitude, dans de telles circonstances, a jetée dans les cœurs d'un très grand nombre de citoyens français. (Mouvements divers.)
Vous ne paraissez pas savoir ce que, pendant ces tristes journées, les Français ont eu à souffrir à Rome de toutes les manières , et quelle a pu être l'indignation de tous ces hommes insultés et violentés en entendant parler, comme par une amère ironie, de la protection du gouvernement italien.
De protection il n'y en a eu d'aucune sorte, ni de personne , ni de la part des autorités italiennes , ni de la part de notre représentant : voilà la triste vérité.
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. G'est
absolument inexact.
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, aucune! Sans doute, comme vous l'avez dit tout à l'heure, lorsque l'ambassadeur de France a été saisi des réclamations de quelques-uns des pèlerins, lorsqu'il a reçu les protestations de plusieurs d'entre eux , qu'ils ont publiées dans les journaux, il a donné communication de ces plaintes au gouvernement italien , et on lui a répondu qu'on ferait une enquête ! Mais il était bien temps ! tout était fmi alors , et pendant trois jours prêtres , laïques , ouvriers, jeunes gens, avaient été poursuivis, traqués dans les rues de Rome, où on organisait sous l'œil de la police la chasse aux pèlerins, sans que nul fût inter-
venu; aucune protection ne leur est venue; ils ont été abandonnés. (Interruptions à gauche.)
Voilà, monsieur le ministre, les faits contre lesquels nous protestons de toute notre énergie, qui ont soulevé chez nous tous une émotion qui dure encore et que j'aurais voulu vous voir dissiper par une parole ferme et précise.
Vous avez bien voulu nous dire, — et je vous avoue que ce n'est pas assez pour exciter ma reconnaissance, — que les catholiques étaient des citoyens comme les autres ! . . .
Un membre à gauche. Oui , mais pas plus que les autres !
M. LE COMTE Albert de Mun. ...et que partout ils ont droit à la protection du gouvernement et de ses agents. Je le crois bien ! Au delà de la frontière, il n'y a plus ni catholiques, ni libres penseurs, ni républicains, ni monarchistes, il n'y a que des Français. (Applaudissem.ents à droite.) C'est votre devoir de le reconnaître et d'agir en conséquence.
Eh bien , pendant les trois jours qu'ont duré les scandales de Rome, pendant les jours suivants, sur tout le parcours de Rome à la frontière, des milliers de catholiques français ont pu croire qu'ils étaient reniés par leur gouvernement , car personne n'était là pour les protéger en son nom. (Rum^eurs à gauche.) Gomment ! Mais vous ne savez donc pas que dans toutes les gares d'Italie les trains ont été assaillis avec une véritable fureur, et que si les pèlerins n'avaient pas fait preuve de toute la sagesse, de tout le sang-froid dont des hommes peuvent être capables, il se serait produit infailliblement les conflits les plus déplorables.
es plus profondément regrettables? Mais si, vous le savez aussi bien que moi !
M. Basly, S'il s'était agi des grévistes, vous auriez fait appel au gouvernement contre eux , et vous lui auriez donné un vote de confiance. (MouvementH divers.)
M. LE COMTE Albert de M un. Monsieur Basly, en reprochant à celui qui parle ici de prendre parti contre les ouvriers au moment des grèves , vous conviendrez que vous tombez mal...
M. Clemenceau. Et les amis de l'orateur?
M. LE comte Albert de Mun. Monsieur Clemenceau, permettez -moi de parler pour moi. La question est assez grave pour que les responsabilités restent bien définies. La mienne est ici particulièrement engagée, et c'est pourquoi je suis à la tribune : j'étais à Rome il y a un mois; j'y ai accompagné les pèlerins, ouvriers et jeunes gens, et j'ai eu l'honneur de les conduire moimême aux pieds du pape. (Rires ironiques à l'extrême gauche. — Très bien! très bien! adroite.)
Quoi! Messieurs? Qu'est-ce qui excite votre hilarité dans les paroles que je viens de prononcer? Est-ce que je n'ai pas le droit, sous le gouvernement de la République , moi , catholique et citoyen français , d'aller librement visiter le pape? Est-ce que je n'ai pas le droit de le faire en compagnie de ceux qui , partageant mes sentiments, veulent m'accompagner ? C'est vous qui n'avez pas le droit d'accueillir mes paroles par une hilarité déplacée. (Très bien! très bien! à droite.)
J'ai usé de mon droit de citoyen, j'ai rempli mon devoir de catholique quand et comme je l'ai cru bon, et je ne comprends pas qu'une déclaration aussi simple
soil accueillie par des rires. ( Applaudissements à droite.)
Et si dans l'usage de cette liberté, dans l'accomplissement de ce devoir, mes amis et moi n'avons pas trouvé la protection qui nous était due, j'ai le droit de me plaindre hautement, et je me plains.
Vous avez dit, monsieur le ministre, que vous ne vouliez pas rechercher quelle arrière-pensée se cachait derrière nos pèlerinages. Il ne s'en cachait aucune, et vous le savez bien... {Mouvements divers.) Vous le savez ! car vous n'avez pas oublié que moi-même, agissant près de vous avec la loyauté la plus entière, ne voyant en vous, comme toutes les fois qu'il s'agit d'une question étrangère, que le représentant de la France, je suis venu spontanément dans votre cabinet, une heure après mon retour de Rome , la veille même des événements, vous faire à cet égard les déclarations les plus nettes, les plus catégoriques. Qu'est-ce qui vous autorise à les mettre en doute? Y a-t-il eu un fait, un acte, une parole qui vous permette de le faire? Pas un seul.
Oui, je vous l'ai dit ce jour-là, il peut y avoir des protestations muettes au fond des consciences, mais nous avons assez le sentiment des difficultés de la politique extérieure et de la réserve qu'elle nous commande pour ne pas compromettre par des imprudences la situation de notre pays,
M. Emile Moreau. Vous alliez plébisciter pour le pape!
M. LE PRÉSIDENT. Je VOUS prie de cesser ces interruptions ; vous pouvez vous faire inscrire pour répondre à M. de MuUi
M. LE COMTE Albert de Mun. Ne cherchez donc pas de diversion dans des insinuations sans fondement. La question que je vous pose est très nette. Au moment où s'est produit à Rome et dans toute l'Italie ce déchaînement de violences contre le nom français, pourquoi, vous, monsieur le ministre des aflaires étrangères, qui représentez la France devant l'Europe, n'avez- vous pas élevé la voix pour défendre publiquement et protéger vos nationaux?
Vous vous êtes tu, et quand vous avez parlé, je me trompe, quand le gouvernement a parlé, ij ne l'a fait que pour adresser aux évêques une circulaire au moins inutile et imprudente, dont il subit aujourd'hui les lourdes conséquences. (Interruptions à gauche. — Très bien! à droite.)
Je ne parlerai pas du fond même de cette circulaire , du droit que le ministre avait de l'écrire, ni des réponses qu'elle a provoquées.
C'est un autre débat qui aura sa place et que d'autres discussions offriront l'occasion de soulever. Ce que je veux vous reprocher aujourd'hui, c'est, alors que vous vous taisiez vis-à-vis du gouvernement italien, alors que vous faisiez le silence sur les violences commises contre nous, de n'avoir rompu ce silence, de n'être sorti de cette réserve que pour publier un document qui non seulement mettait en doute la sagesse, la prudence patriotique des prélats auxquels il s'adressait, et par là même les blessait directement, mais qui avait en outre , dans de telles conditions , le tort très grave de paraître imputer aux pèlerins des fautes qu'ils n'avaient pas commises, et de donner ainsi raison., en quelque manière, à ceux qui les outrageaient.
Voilà le contraste qui a frappé tous les yeux et qui nous a émus douloureusement comme Français et comme catholiques. Vous vous êtes tu au lieu de nous défendre, et vous n'avez parlé que pour nous donner tort!
Et par là vous ne nous avez pas seulement profondément blessés, vous avez, laissez-moi vous le dire, commis une faute, une très grosse faute politique.
Au moment où vous veniez de remporter ce grand succès auquel vous faisiez allusion tout à l'heure ^ et qui rapprochait tous les Français par le sentiment national réconforté, vous avez, par votre attitude dans l'afîaire de Rome , amoindri le bienfait de cette situation... (Protestations à gauche.)
Oui, vous avez commis une double faute : faute au dehors et faute au dedans.
Il n'est jamais bon , il n'est jamais profitable de courber la tête devant la violence; et ce n'est jamais un moyen d'obtenir le respect que de s'incliner devant un outrage! (Très bien! très bien! à droite.)
Ces Français que vous avez abandonnés, vous le savez bien, ils aiment leur patrie avec passion; ils sont allés à Rome serrés autour du drapeau national : vous ne pouvez pas l'ignorer : je vous l'ai raconté le cœur encore tout plein d'une émotion joyeuse, et sans me douter qu'elle allait , quelques heures plus tard , se changer en une émotion si douloureuse... Oui, vous ne l'avez pas oublié, ces jeunes gens, quand ils ont su qu'à Rome ils allaient être réunis à ceux des autres nations, ils ont voulu que le drapeau de la France mar-
1 La visite de la tlotte française à Cronstadt. où elle avait reçu laccueil le plus chaleureux.
chat en avant (r^iix; et lorsqn'il a paru au milieu de ces jeunes représentants de tous les pays de l'Europe pressés au seuil du Vatican, une immense acclamation s'est élevée de tous les rangs : on saluait, on applaudissait le drapeau français! Et c'était ainsi chaqne jour, dans toutes les circonstances, si bien que ces manifestations, si elles étaient un hommage rendu à la papauté, devenaient en même temps un hommage constant rendu à la France. (A2oplaudissements à droite.)
Vous n'avez pas vu, vous n'avez pas senti cela, et c'est là qu'est votre faute principale.
Elle va plus loin encore, monsieur le ministre; vous me comprendrez d'un mot, dans une question que je ne puis toucher à la tribune qu'avec la plus extrême prudence. Vous êtes un homme politique trop avisé et trop sage pour traiter par la plaisanterie ou par l'outrage la question de l'indépendance du pape {Ah! ah! à gauche), question profonde, vous le savez bien, qui couve au sein de l'Europe , qui tient aux fibres les plus sensibles de la conscience catholique, et en face de laquelle tous les gouvernements sont tenus à la plus grande réserve , celui de la France plus que celui d'aucune autre nation.
Cette question, votre faiblesse vient de la rendre plus aiguë. Vous n'aviez qu'un mot à dire pour arrêter les colères et les violences déchaînées tout à coup ; vous ne l'avez pas dit. Et maintenant, qui peut savoir où elles s'arrêteront?
Faute au dehors et faute au dedans! car il y avait dans le pays des hommes qui commençaient à croire à la possibilité de la paix intérieure, à espérer que l'heure s'avançait où peu à peu elle pourrait s'établir
à l'écart des querelles politiques. Par votre faute, tout semble remis en question. De nouveau vous paraissez vouloir faire deux Frances, couper la nation en deux et créer deux catégories de citoyens : ceux qu'on protège devant l'étranger et ceux qu'on abandonne. (Très bien! très bien! à droite. — Rumeurs à gauche.)
Monsieur le ministre, permettez-moi de vous engager, vous et vos collègues du gouvernement, à bien peser cette situation. Si vous voulez sincèrement, comme le disent vos orateurs, pratiquer une politique d'apaisement, ce n'est pas par de tels actes qu'il faut l'inaugurer. Votre responsabilité est ici gravement engagée; car si vous nous traitez en ennemis, vous ne vous étonnerez pas que nous vous répondions en combattants. {Vifs applaudissements à droite. — Exclamations à gauche.)
PRONONCÉ