AU SUJET DES GRÈVES DU PAS-DE-CALAIS
(séance DU 19 NOVEMBRE 1891)
M. Basly , député du Pas-de-Calais, à l'occasion d'une grève générale des mineurs du bassin du Pas-de-Calais, interpella le gouvernement le 19 novembre 1891. Un ordre du jour ayant été proposé pour inviter le ministère à prendre l'initiative d'un arbitrage entre les compagnies et les ouvriers , M, de Mun soutint cette proposition en ces termes :
M. LE COMTE Albert de Mun. Je demande à la Chambre la permission d'expliquer mon vote en deux mots. Je regrette que- les déclarations de M. le président du conseil n'aient pas été plus précises ; je regrette en particulier qu'il n'ait pas accepté la proposition de M. Clemenceau, en lui donnant la forme qu'il aurait cru la plus convenable. (Applaudissements à gauche et sur quelques hancs à droite. — Mouvements divers.)
Je répète ma phrase, puisqu'elle soulève des mani-
festations diverses. Je tiens à ce que ma pensée soit parfaitement claire. Je regrette que M. le président du conseil n'ait pas accepté la proposition de M. Clemenceau en lui donnant la forme (ju'il aurait cru la plus convenable, la plus compatible avec les attributions du gouvernement. (InterruptioriH.)
J'estime, quant à moi, qu'il peut et qu'il doit intervenir pour proposer l'arbitrage entre les compagnies et les ouvriers. (Très bien! très bien! sur divers bancs.)
Je crois qu'il peut et qu'il doit prendre ce grand rôle de protecteur des intérêts nationaux, comme il sait bien le faire lorsqu'il intervient près des grandes compagnies de crédit dans les crises financières. (Applaudissements sur les mêmes bayics.)
M. Clemenceau. Et nous ne l'en avons pas blâmé!
M. LE COMTE Albert de Mun. M. le président du conseil me permettra de lui dire que je regrette très sincèrement la tournure que le débat vient de prendre. Je n'avais aucune intention de terminer cette discus^ sion en votant contre lui.
Le premier discours qu'il a prononcé ici exprimait des idées qui pour la plupart sont les miennes , que j'approuve entièrement, et que depuis nombre d'années je m'efforce d'exposer, en moins bons termes. Mais le point faible de ce discours, c'est qu'il vient trop tard (vif assentiment à gauche) : c'est par là que pèche, à mes yeux, toute la politique du gouvernement, et à cause de cela qu'il m'est impossible de l'approuver. Ce que je lui reproche, c'est que dans toutes les questions qui mettent aux prises le capital et le travail ses déclarations viennent toujours trop tard, et ses actes se manifestent plus tardivement encore. Ma conviction, dé-
gagée de tout esprit de parti, c'est qu'il fait ainsi une politique mauvaise et dangereuse. (Très bien! très bien! à gauche et sur quelques bancs à droite.)
La discussion d'aujourd'hui en est un exemple frappant. Dans les réclamations des ouvriers mineurs, il y a une question qui domine toutes les autres : c'est celle qui a trait aux caisses de retraites et de secours.
Ce qu'ils demandent à cet égard me paraît absolument juste. Tout le monde d'ailleurs est d'accord ; il y a une loi , votée par la Chambre, qui est acceptée par les compagnies, et qui donne en partie satisfaction aux ouvriers : tout le monde est unanime depuis longtemps pour désirer que la loi soit définitivement votée. Il y a deux ans qu'elle est devant le Sénat, dans ses cartons, et le gouvernement ne fait aucun effort pour l'en faire sortir. Il a consenti à son ajournement . et puis le jour où la grève générale éclate dans le Pas-de-Calais, on apprend pai' les journaux que le gouvernement a envoyé un télégramme à M. Basly pour lui annoncer quil allait faire tous ses efibrts pour obtenir du Sénat le vote de la loi. (Rires d'assentiment à gauche.)
Eh bien î voilà , messieurs les ministres , ce que je blâme dans votre attitude. Vous agissez, dans les questions ouvrières, vis-à-vis des travailleurs, comme ont, à mes yeux , trop souvent le tort de le faire un certain nombre de patrons et de compagnies industrielles : vous vous laissez arracher les concessions. {Très bien! très bien! à gauche.)
Vous promettez d'agir quand les événements éclatent autour de vous et que vous êtes sous le coup de la menace; et on ne vous en sait alors aucun gré. C'est ce que vous venez de faire pour les caisses de retraites ;
c'est ce que vous faisiez hier pour la limitation des heures de travail, dont vous venez, monsieur le président du conseil , de vous déclarer à la tribune énergiquement partisan. Vous avez laissé, sans intervenir pour essayer d'empêcher son vote par votre haute influence, le Sénat rejeter la loi que nous lui avions envoyée; et puis, maintenant que c'est fait et que vous voyez l'émotion produite, vous nous faites dire à la commission du travail que si nous renvoyons la loi au Sénat, vous interviendrez cette fois avec toute votre autorité. Trop tard! c'est un an de perdu. (Mouvement.)
Pour l'arbitrage , c'est la même chose ; il y a des années que nous le demandons, M. Le Cour et moi, comme M. Lockroy et d'autres; et puis aujourd'hui, quand la grève a éclaté , vous apnoncez le dépôt d'une proposition du gouvernement. Trop tard, toujours trop tard! C'est une détestable politique. (Vive approbation à gauche et sur quelques bancs à droite.)
Vous n'agissez que sous le coup des événements. Et l'année prochaine encore, le lendemain du l^r mai, nous vous verrons, nous verrons tout le monde empressé de réclamer et de proposer des réformes sociales et des lois ouvrières. Mais qui vous dit qu'il ne sera pas trop tard, et peut-être d'une manière irréparable? (Applaudissements sur les 'mêmes bancs.)
Eh bien, puisque vous n'avez pas fait le nécessaire pour conjurer, pour prévenir la grève, j'aurais voulu du moins, en face des événements, vous voir substituer les actes aux paroles ; et puisque vous préconisez l'arbitrage et la conciliation, j'aurais voulu, comme M. Clemenceau, que vous vous déclariez résolus aujourd'hui.
(levanl celle grève redoutable, à piovocjnei- l'arbitrage par les moyens que vous avez entre les mains.
M. HORTEUR et plusieurs de ses collègues. Le jM'ésident du conseil l'a dit! Il l'a dit!
A gauche. Non! non! (Bruit.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Permettez -moi de vous dire, monsieur Horteur, que vous n'êtes pas encore })résident du conseil (on rit), et que c'est à M. le président du conseil que je parle. Je ne l'ai ]3as entendu dire nettement qu'il était résolu à inviter les compagnies à accepter l'arbitrage : c'est ce que je lui reproche, et c'est pour cela que je voterai la proposition de M. Clemenceau. (Applaudissements sur divers bancs. — Aux voix! aux voix!)
La proposition d'arbitrage fut repoiissée par 315 voix contre 193.
De Mun. — Discours .