AU CONGRÈS INTERNATIONAL DES ŒUVRES CATHOLIQUES
TENU A l'occasion DE L'eXPOSITION UNINERSELLE DE 1900
A l'occasion de l'Exposition universelle de 1900, un congrès international des œuvres catholiques eut lieu à Paris. Un grand nombre de catholiques étrangers répondirent à l'appel des catholiques français.
La séance générale du 4 juin fut spécialement réservée à l'œuvre des cercles catholiques, au sujet de laquelle M. Jean Lerolle, membre du comité de l'Association catholique de la jeunesse française et fils de l'éloquent député de Paris, présenta un rapport destiné à faire ressortir l'union étroite de principes et d'action des deux œuvres. Avant qu'il ne prit la pai'ole, M. de Mun prononça l'allocution suivante :
Messeigneurs \ Mesdames, Messieurs ,
Bien que la parole me soit donnée, je n'en userai
* NN. SS. de Cabrières , évêque de Montpellier ; Montes de Oca , évéque de Potosi (Mexique); et Burn, évêque de South wark (Angleterre).
pas pour faire un discours. M. le président ne me le permettrait pas. {Protestatioyis.) 11 aurait rai.son : ce n'est pas moi qui dois vous entretenir des cercles catholiques, et je n'ai demandé la permission de vous adresser quelques mots que pour remercier celui qui va tout à l'heure, au nom de V Association catholique de la jeunesse, vous dire pourquoi notre chère et vieille œuvre trouve dans ses rangs, pour son programme et ses idées, de chaleureux défenseurs.
Mais, avant de m'acquitter de ce devoir, j'en ai un autre, très doux, à remplir. Tout à l'heure, en entrant dans cette salle, une joyeuse surprise s'est offerte à mon cœur et à mes yeux, lorsque j'ai aperçu au fauteuil de la présidence M^'"" l'évêque de Montpellier. (Applaudissements.)
Sa vue seule soulève en mon âme tout un flot de souvenirs attendris, et c'est une fête pour moi de pouvoir ce soir, une fois encore, recevoir de sa main cette bénédiction d'évêque rencontrée si souvent et qui fut pour moi, sur le chemin de ma longue carrière, il me pardonnera de le dire, non seulement la bénédiction d'un père, mais aussi celle d'un ami. (Vifs applaudissements.)
C'est une fête et c'est un honneur pour moi de pouvoir publiquement lui offrir, une fois de plus, l'hommage de la respectueuse affection et du fidèle dévouement dont il me sait pénétré pour sa personne, et le tribut de l'admiration qu'avec tous les catholiques français je professe pour la fermeté de son caractère et la magnificence de sa parole. {Aioplaudissements répétés.)
Je salue après lui les deux illustres prélats, assis à
ses côtés, qui représentent ici les Églises d'Angleterre et du Mexique, et que nous remercions tous d'avoir bien voulu, ce soir, en augmentant par leur présence l'éclat de ces réunions, témoigner de leurs sympathies pour les catholiques de France et bénir leurs travaux. (Applaudissements.)
Messieurs, avant que la parole soit donnée à M. Jean Lerolle, je demande à M. le président du congrès la permission de le remercier, au nom de l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers dont je préside le comité général, d'avoir bien voulu lui réserver aujourd'hui une place et une séance spéciales.
Il y aura bientôt trente années, — vous me pardonnerez d'évoquer ces souvenirs que seuls ont pu conserver, dans leur précision, les témoins de la première heure, — il y aura bientôt trente ans que notre œuvre est née dans l'obscurité de l'humble chambre d'artisan où Paul Vrignault, notre premier président, cachait, au Cercle des jeunes ouvriers du boulevard Montparnasse, la sainteté de sa vie, à côté du vénérable Maurice Meignen, notre maître et notre guide sur le chemin des œuvres ouvrières. (Applaudissements.)
Ces deux hommes ont disparu. Le nom de Vrignault est presque ignoré de ceux qui ne furent pas ses contemporains et ses confrères. Le nom de Meignen , connu et vénéré de tous les hommes d'œuvres, n*a point conquis, au dehors, la célébrité qui s'attache aux éclatantes renommées.
C'est un devoir pour ceux que leur exemple a formés jadis de leur rendre, dans l'histoire de l'œuvre des cercles, la part qui leur est due.
De Mun. — Discours. VIL — 4
Gaj' ils furent pour nous, qui ne leur apportions que des aspirations, nos garants devant Dieu et devant les ouvriers chrétiens. (Applaicdisseinents.)
Par eux nous fûmes, dès le premier jour, rattachés à la tradition, déjà vieille, des œuvres sorties du cœur d'Ozanam, de ce semeur d'idées, précurseur du mouvement social catholique de notre temps, en qui se retrouvent, jusque dans l'expression, toutes les hautes pensées dont nous vivons depuis un quart de siècle. {Vifs applaudissements.) Ils appartenaient, Vrignault par l'exercice de la charité, Meignen par ses vœux de religion , à la famille de saint Vincent de Paul; mais ils rêvaient pour elle une orientation nouvelle, plus militante dans l'action, plus hardie dans les conceptions sociales, plus moderne dans les formes.
L'un portait dans la vie prosaïque d'un chef de bureau l'âme ardente et mystique d'un moine du xii*' siècle ; l'autre, dans l'austérité de la vie religieuse, gardait l'imagination d'un artiste et le cœur d'un poète. {Applaudisseinents.)
Tous deux s'enivraient aux sources pures de l'histoire, encore presque inconnue pour les catholiques eux-mêmes, des artisans français, et, enflammés d'une admiration généreuse pour le majestueux passé de cette démocratie du moyen âge, rêvaient d'en faire revivre dans la démocratie contemporaine les traditions, les croyances et les gloires. ( Vifs applaudissements.)
. Tous deux enfin, je puis le dire sans trahir leur jiumilité puisqu'ils ne sont plus de ce monde, poussaient la vertu chrétienne jusqu'à l'héroïsme.
Tels furent nos premiers instituteurs. Nous pouvons dire d'eux ce que Vrignault disait de Jésus dans ce cantique des ouvriers, naïf en sa simplicité comme une poésie du moyen âge, qu'il composa pour nous et qu'on chante encore dans nos réunions : ils ont mis leur empreinte sur nos outils ! (Ap2Jlaiidisse' meiUs.)
Ce fut à leur appel qu'au soir de Noël de l'année 1871 , en cette pauvre chambre d'ouvrier, quelques hommes de bonne volonté, agenouillés dans la ferveur religieuse et patriotique qui , à cette heure , possédait leurs âmes, firent serment de consacrer leurs forces à ridée dont ils croyaient fermement faire sortir la rénovation morale et sociale de leur patrie. (Vifs appla udissements.)
Cette idée, notre ami Jean Lerolle va la commenter devant vous, avec la chaleur de cette jeune éloquence qu'il a reçue comme une vertu d'héritage (applaudissements répétés), et l'autorité d'un nom cher aux catholiques français, que notre Paris s'est de longue date habitué à saluer comme le symbole de la foi, du courage et du dévouement. {Vifs applaudissements.)
C'est notre fierté d'avoir devant vous, pour porteparolfes, au lieu d'un de ceux que charge déjà le double poids de l'âge et des longs combats, un de ces jeunes hommes entrés hier sur le champ de bataille, et qui veulent bien, en gardant le drapeau de leur régiment, recevoir dans leurs rangs et porter un moment, à notre place, le vieil étendard des cercles catholiques. (Applaudissements.)
Cette fraternité d'armes qui, sous vos yeux, unit ce
isoir le souvenir du passé et l'espoir de l'avenir, démontre mieux que tous les discours la i)uissance et la fécondité de l'idée qui, jadis, rassembla nos âmes et les passionna. (Applaudiasements.)
Proclamer et défendre envers et contre tous le droit de Dieu sur les sociétés humaines; en chercher les conséquences dans l'enseignement de l'Eglise par un labeur docile et persévérant, alin de préparer son règne dans les mœurs et dans les lois; lui rendre, avant tout, un premier hommage en pressant, par l'exemple du dévouement, ceux que Dieu a favorisés de ses dons, de pratiquer leur devoir social envers ceux qu'il en a privés; organiser enfin, par l'association, une force capable d'en assurer le libre exercice : telle est la pensée que j'ose dire immortelle, parce que, fondée sur la loi divine, elle est supérieure à ceux qui la formulent, et qui, depuis trente ans, a suscité tous nos travaux, animé toutes nos entreprises. {Applaudissements prolongés.)
De cette idée fondamentale, après la forme première, d'autres formes ont paru, suivant les circonstances, les milieux et le tempérament des hommes, qui ont, chacune, entraîné des cœurs et captivé des intelligences.
Mais, sous ces formes diverses, l'idée demeure, magnifique et précise, invariable en son principe, inépuisable en ses efTets, seule assez forte, étant appuyée sur l'éternelle vérité, pour soutenir et réunir les âmes à travers les événements qui passent, les institutions qui changent et les passions qui divisent. (Applaudissements répétés.)
J'ai voulu, par ces quelques mots, la préciser une
fois de plus, et affirmer des convictions que, malgiv les obstacles, les épreuves et les défaites passagères, fortifient chaque jour l'observation des faits et la méditation des idées, et qui, après avoir décidé de ma vie publique, demeureront jusqu'à son terme l'aliment de mon courage et le fondement de mon espérance. {Applaudissements.)
J'ai dit mon espérance et j'y veux insister, car ce doit être la suprême pensée des réunions catholiques. {Vifs applaudissements.)
Quelles que soient les obscurités du présent et les menaces mêmes du lendemain le plus proche, j'admire chaque jour, quant à moi, en dépit de toutes les apparences, le progrès constant des idées que nous avons servies, et qui voient aujourd'hui se lever chaque année dans les rangs de la jeunesse des apôtres nouveaux.
J'admire comment, parmi les luttes des partis et malgré les retours offensifs de l'esprit sectaire, la préoccupation sociale tend de plus en plus à prendre possession des esprits, à s'imposer à la politique, à la dominer et à préparer le terrain de rencontre où pourront fusionner enfin les intelligences et les cœurs. {App landissements . )
J'admire comment, en particulier, chez les catholiques, se fait de plus en plus l'union sur les principes fondamentaux, si longtemps controversés, du droit social et de l'ordre économique {Applaudissements répétés); comment aussi apparaît à tous la nécessité de l'action sociale, exercée par les œuvres pratiques, par la recherche patiente des résultats, par l'appel confiant à l'initiative des ouvriers, prenant le pas sur
l'action purement politique, et ouvrant à tous des perspectives sans cesse élargies, au terme desquelles s'épanouit un horizon apaisé, où les défiances disparaîtront avec les barrières qu'elles élèvent et les haines qu'elles engendrent. {Applaudissements répétés.)
J'admire surtout comment cette prétendue chimère corporative, ce rêve du rapprochement pacifique du capital et du travail, dans l'association professionnelle, comment cette idée dont nous nous glorifions d'avoir été les pionniers parmi les catholiques {applaudissements), est désormais devenue la charte universelle, réclamée par tous ceux qui vivent de la vie des travailleurs, le palladium de tous ceux qui ont des intérêts à défendre, des droits à concilier, le seul moyen qui s'offre à l'industrie, justement alarmée par le socialisme révolutionnaire, pour opposer à ses progrès une force durable, vraiment et pacifiquement conservatrice. {Vifs applaudissements.)
Enfin, laissez -moi le dire, j'admire encore, et pardessus tout le reste, qu'à l'aurore de ce siècle, au milieu des déchaînements impies, la nécessité de la foi, le droit supérieur de Dieu dans l'ordre intellectuel, moral et social, soient, après tant d'orgueilleuses et vaines tentatives, confessés autour de nous par toutes ces voix nouvelles et imprévues, dont les sincères et fortes déclarations sont à la fois pour nous la plus belle des récompenses et le secours le plus efficace.
Tout cela, c'est bien l'épanouissement sous des formes inattendues de l'idée qui nous rassemblait il y a trente ans. C'est pourquoi, bien loin d'être des
découragés, nous sommes des confiants, et nous nous sentons le droit, comme je le fais ce soir, de tendre la main aux jeunes pour qui l'espérance est la condition même de la vie. (Triple salve d'applaudissements.)