POLYEUCTE
A la gloire !
Voilà tout sur Polyeucte! (Rires et applaudissements sur les mêmes hancs.)
Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce que je vais, làdessus, me croire le droit de dire que l'Université déforme l'esprit de ses élèves en les bourrant de notes toutes faites?
Assurément non! Pourquoi en accuser l'enseignement libre? Qui a jamais prétendu que les manuels pouvaient dispenser de lire les textes? Après tout, s'il y a des manuels, à qui la faute? Aux programmes surchargés que les jésuites n'ont pas faits, ni les autres congréganistes , contre lesquels ils n'ont cessé de protester, et qui obligent les maîtres à bourrer la mémoire de leurs élèves. (Applaudissem.ents à droite.)
Comme on ne peut rien être dans ce pays, sans passer sous les fourches caudines de vos programmes
et de vos diplômes, il faut bien prendre le moyen de se les assimiler. Voilà tout le mal! {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Quant à l'emploi des livres de classes, mon Dieu, c'est aussi une très vieille question. Il en est qu'on accuse de n'être pas marqués au bon coin républicain, et je pourrais peut-être encore faire rire un instant la Chambre, en lui racontant comment, cherchant un jour le texte exact et complet de la Déclaration des droits de l'homme, j'ai parcouru en vain cinq ou six manuels écrits par des universitaires connus, MM. Maréchal, Hauser, Désiré Blanchet : partout le texte était incomplet; des articles étaient supprimés, par exemple celui qui est relatif à l'emploi de la force publique, et dont la suppression par un auteur congréganiste aurait été, sans doute, dénoncée comme un appel au coup d'État. (Sourires.)
Savez -vous où j'ai dû réfugier mon civisme aux abois? A l'abri du manuel de l'abbé Melin {On rit), qui est employé dans toutes les écoles congréganistes. Ce n'est que là que j'ai trouvé le texte complet de la Déclaration des droits de l'homme. (Rires et applaudissements à droite et au centre.)
Mais la question est bien plus haute. M. Bourgeois l'a dit excellemment, en 4890, à la distribution des prix du concours général : a II ne suffit pas, pour définir une éducation, de dresser le programme des matières à enseigner. Ce qui caractérise une pédagogie, c'est l'esprit dans lequel ces matières sont enseignées. »
Oui, vous avez raison, nous sommes d'accord. Et dans cette querelle des livres d'études, au fond, c'est
toujours la liberté de l'enseignement qui est en discussion, car c'est son esprit qu'on entend attaquer. Sans doute, il n'est pas indifférent de savoir dans quel esprit on enseigne l'histoire de la Révolution, pas plus qu'il n'est indifférent de savoir dans quel esprit on parle de Clovis et de la conversion des Barbares, de Mahomet et des croisades, du moyen âge et de l'Europe féodale, de la révolution politique et religieuse du xvie siècle. Mais cet esprit de l'enseignement, c'est justement la liberté, c'est là qu'elle réside. Si vous la supprimez, si vous destituez le maître de cette faculté de donner à son enseignement l'esprit qu'il croit conforme à la vérité, vous le destituez du même coup de sa dignité et de l'indépendance de sa conscience. (A2^pl(tudissements à droite.) Vous allez plus loin, vous destituez le père de famille qui lui a confié son enfant, de sa propre liberté. Vous vous plaignez de ce que l'éducation donnée dans les établissements religieux marque les jeunes gens d'une empreinte trop forte. Mais l'écrivain * lui-même qui a donné ce titre suggestif au roman où il a prétendu mettre en scène l'éducation des jésuites, en a fait un autre où il a montré l'irrésistible poussée du ferment, — c'est le titre de son second ouvrage, — du ferment déposé par l'éducation scientifique dans les âmes désabusées de la morale.
Empreinte ou ferment, c'est bien, en effet, ce que tous les éducateurs essayent de communiquer à leurs
1 M. Edouard Estaunié , auteur de deux romans intitulés : l'Empreinte et le Ferment, où il met en scène des maîtres et des élèves de l'enseignement congréganiste et de l'enseignement universitaire.
élèves quand ils sont dignes de l'œuvre qu'ils ont entreprise; et ce qui inspire les familles dans le choix qu'elles font des maîtres de leurs fils, c'est justement leur préférence pour telle ou telle empreinte, pour tel ou tel ferment. C'est ce droit des parents de préférer et de choisir qu'il ne faut pas tolérer, si vous voulez être conséquents avec vous-mêmes : c'est là qu'il faut frapper. Mais si vous voulez sincèrement la liberté comme vous l'affirmez; si, comme le dit M. Poincaré, vous ne voulez pas ruser avec la liberté de l'enseignement, il faut nous donner non seulement la liberté théorique, mais la liberté pratique, c'est-à-dire celle qui va jusqu'à respecter, non seulement le choix du maître, mais l'esprit de son enseignement. (Applaudissements à droite.)
M. LÉON Bourgeois. Voulez -vous me permettre, puisque vous m'avez fait l'honneur de me mettre à plusieurs reprises en cause, de vous répondre un seul mot?
M. LE COMTE Albert de Mun. Volontiers!
M. LÉON Bourgeois. L'esprit de cette pédagogie que nous redoutons, dites -vous, ce n'est pas du tout l'esprit de liberté qui fait enseigner à l'enfant telle ou telle croyance, c'est l'esprit, — que nous avons trop souvent constaté, — de division, de discorde et de haine. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche. — Vives protestations à droite.)
Laissez -moi ajouter un mot.
L'honorable M. de Mun, à plusieurs reprises, a cité mes paroles et invoqué mon témoignage, j'ai le droit de répondre. (Parlez!)
Si je me suis permis d'aller jusqu'à prononcer ce
mot de haine, c'est que, malheureusement, j'ai eu l'occasion de constater moi-même, comme président du jury international de la classe de l'enseignement à l'Exposition de 1900, que certains livres mis entre les mains des enfants des établissements privés, que certains devoirs faits par ces enfants contenaient des excitations à la haine de caste, de classe, de race, de culte, qu'il nous paraît absolument nécessaire de condamner et de flétrir. (Applaudissenients à gauche et à V extrême gauche.) Les membres étrangers du jury en ont fait eux-mêmes la remarque.
J'ajoute ce fait qui est officiel, c'est que si un grand établissement d'enseignement congréganiste n'a pas obtenu, — quoiqu'il ait annoncé et affiché le contraire, — du jury de l'Exposition, jury international, remarquez- le, ce qui est la preuve que les passions politiques ne pouvaient s'exercer; si ce grand établissement n'a pas obtenu le grand prix auquel, par l'ensemble de ses maisons, il paraissait avoir droit, c'est précisément parce que les sentiments que je viens de condamner avaient été relevés par le jury dans un certain nombre de livres et de cahiers exposés; et le mot de haine a été prononcé par des membres du jury qui n'étaient pas Français. C'est cette constatation qui a déterminé le jury à ne pas donner le grand prix. {Applaudissements à Vextrème gauche et à gauche. — Bruit à droite.)
M. DE Baudry d'Asson. Alors ce sont les étrangers qui ont fait refuser le prix!
M. Massabuau. Les socialistes applaudissent comme si M. Jaurès n'avait pas prôné la haine créatrice.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je suis très loin de
me plaindre de l'interruption de l'honorable M. Léon Bourf^eois. J'espère qu'il la complétera en pi-enant la parole à la tribune, en précisant ses accusations et en disant à quels livres il a entendu faire allusion. J'ignore quels sont ceux dont il parle. Quant à moi, je n'en connais point, parmi ceux qu'on met aux mains de nos enfants, qui excitent, comme il le dit, à la haine entre citoyens. Mais j'en connais beaucoup, en revanche, dans lesquels chaque jour les catholiques sont attaqués, désignés comme des ennemis, et leur religion dénoncée comme un péril public. {Interruptions à r extrême gauche. — Applaudissements à droite.)
M. Jean Godet. Pas dans les écoles.
M. Maurice Faure. Ce n'est pas dans l'Université qu'on trouve de ces livres.
M. Chassaing. On ne pourrait pas en citer un seul.
M. LE COMTE Albert de Mun. Laissez -moi vous le dire, l'œuvre que vous faites, par de pareilles excitations, est une œuvre malsaine. Non! il n'est pas vrai que, dans ce pays, il y ait un enseignement qui s'applique à semer la discorde entre les jeunes gens, à leur apprendre la haine des uns contre les autres. {Aj^plaudissements à droite. — Interruptions à l'extrême gauche.)
La haine, la discorde, elle peut être conseillée par quelques-uns, elle peut être l'effet de certaines passions, elle ne sort ni de nos écoles, ni de notre enseignement. Si quelque chose pouvait l'allumer dans les âmes, en jeter entre les cœurs le détestable brandon, ce serait assurément votre langage ; ce serait surtout la persistance avec laquelle vous poursuivez dans ce
l^ays toutes les manifestations de l'esprit chrétien. (Appîaudisscmcnis à droite,)
Car c'est là toujours le fond de la question; c'est toujours là qu'il faut revenir. Ce que vous ne pouvez pas supporter, ce qui vous irrite, ce qui amène sur vos lèvres des paroles comme celles que vous venez de prononcer, c'est la haine de l'esprit chrétien! {Applaudissements.) Et ce qui apparaît au fond de toutes vos paroles, c'est cette éternelle prétention d'établir dans ce pays je ne sais quelle unité morale formée dans le moule de vos idées, de vos opinions, de vos croyances. {Applaudissements à droite.)
Eh bien ! c'est là un rêve de despotisme !
L'unité morale ! Je ne sais pas, je ne comprends pas ce qu'on veut dire, quand on prétend l'imposer à la nation. Dans un temps, dans un pays comme le nôtre, elle ne peut pas exister.
Elle ne peut pas exister, parce que tout la brise, tout la détruit, aussi bien ce que nous faisons et ce que nous disons ici que ce que nous faisons et ce que nous disons au dehors : la presse, le livre, la lutte politique, la libre discussion qui est la vie même de nos générations! Et ce n'est pas l'école, ce n'est pas le collège qui la brise d'abord, c'est la famille; la famille qui est la véritable cellule des idées, le vrai foyer de l'éducation, le centre où se forment les croyances, les opinions, les convictions, et d'où elles descendent du cœur des parents au cœur des enfants.
C'est là qu'il faut atteindre 'si vous voulez atteindre les âmes. Pour aboutir à cette unité morale, rêve de vos ambitions jacobines, c'est la famille qu'il faut frapper, c'est sur elle qu'il faut mettre votre main,
qu'il faut imprimer ce sceau de l'État dont vous voulez marquer toutes les générations.
M. Vazeille. Quand nous l'aurons fait, vous serez perdus. (Mouvements divers.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien! pour une œuvre pareille, ceux même qui devraient en être les exécuteurs vous refusent leur concours.
Je n'ai pas qualité pour parler des sentiments, des opinions de l'Université. M. Aynard l'a fait hier avec une autorité que je ne puis avoir.
Je ne crois pas cependant me tromper en affirmant que c'est dans cette Université qui compte ici tant d'amis, parmi lesquels il en est de si dangereux pour elle, je ne crois pas me tromper en disant que c'est là, précisément, que vos projets soulèveront l'émotion la plus vive et, dans la forme nécessairement contenue que lui impose la situation de ses membres, la désapprobation la plus entière.
Lorsque j'ai pris l'initiative d'un mouvement d'opinion contre vos projets de loi, j'ai eu l'honneur de recevoir les adhésions d'hommes qui ne sont point des inconnus, comme M. Wallon, comme M. Barth, comme M. Gebhart, et d'autres encore, qui assurément ne manquent ni d'indépendance dans l'esprit ni de fermeté dans les idées. J'ai reçu ces adhésions publiques qui ont été pour moi un honneur et un encouragement dans la campagne que j'ai entreprise. (Applaudissements au centre et à droite.)
Mais, avec les adhésions publiques, les témoignages privés, nécessairement discrets, ont afflué des hommes qui m'ont dit : « Nous ne partageons pas vos croyances ni vos idées : nous sommes attachés à l'Université.
Nous ne croyons pas qu'elle mérite toutes les critiques, lous les reproches qu'on lui adresse; nous ne voulons pas pour nos enfants d'autre enseignement que le sien; mais nous n'admettons pas qu'on oblige ceux qui ne pensent pas comme nous à suivre ses leçons, nous n'admettons pas qu'on recrute nos lycées et nos collèges par l'inscription obligatoire. Nous ne craignons pas la concurrence; nous la réclamons : c'est notre honneur et c'est notre force. » (Applaudissements à droite et au centre.)
Et il y a ici sur les bancs de cette Assemblée des hommes qui appartiennent encore à l'Université et qui souscriront, j'en suis sûr, à mon langage.
Hier, un de nos collègues, je ne sais plus lequel, disait : (( On n'a jamais posé la question à la commission de l'enseignement, y^ — Mais vous n'avez donc pas lu les dépositions, je ne dis pas seulement de tous les ministres de l'instruction publique, mais d'hommes comme M. Havet, comme M. Bréal, qui assurément ne peuvent être accusés de parler au nom des catholiques! M. Bréal a dit que s'il avait été législateur en 1850, il n'aurait pas voté la loi, mais qu'aujourd'hui il ne souffrirait pas qu'on y portât atteinte.
Il n'a pas été le seul : d'autres ont écrit ou publié leurs opinions.
M. Emile Faguet a fait là-dessus une série d'études très frappantes et très décisives. Je voudrais que chacun prît la peine ou plutôt le plaisir de les lire. Il montre très bien que, sous le régime du monopole, ou mieux du stage scolaire, — car c'était le stage scolaire qui existait sous Louis-Philippe, — les profes-
seurs se sentant suspects à iino partie de leurs élèves, surveillés par des hostilités et des méfiances, étaient prudents jusqu'à l'insignifiance et circonspects jusqu'à la nullité. Ce sont ses propres expressions. Michelet, Quinet, étaient des orateurs, des hommes politiques bien plus que des professeurs; la masse était prudente par nécessité, a Voilà, conclut-il , ce que vous allez infailliblement nous rendre; c'est pourquoi l'Université n'en veut pas : interrogez-la, vous verrez sa réponse... » Puis, poursuivant, il examine l'enseignement libre, il en dit les défauts, il en reconnaît les avantages, il touche à la grande question, à celle des jésuites, et avec une très grande loyauté, quoiqu'il ne se donne ni comme leur ami, ni comme leur défenseur, il établit que l'Université leur a dû beaucoup des réformes qu'elle a réalisées, les lycées ruraux, la discipline paternelle, le progrès dans le choix des maîtres d'étude, l'importance attachée à leurs fonctions. Il aurait pu dire davantage encore. Il aurait pu rappeler que , lorsqu'en 1840 Cousin adressa aux recteurs des Académies sa fameuse circulaire exposant le nouveau plan d'études des lycées et collèges royaux , il n'avait fait que reproduire celui de Brugelette, le grand collège que les jésuites avaient fondé en Belgique, après les ordonnances de 1828. Il aurait pu rappeler aussi que lorsque M. Fortoul, en 1864, inventa la bifurcation, les jésuites, en repoussant cette innovation, si tôt regrettée, soutinrent contre ses effets le niveau des études. Et qui sait si, dans quelques années, lorsque sera tombée la fièvre de l'enseignement utilitaire, on ne rendra pas grâces à l'enseignement libre d'avoir sauvé la philosophie et
los études classiques? (Très bien! très bien! à dro'do, — Emit à gauche et à Vcxtrêmc gauche.)
Eh bien! M. Faguet constate ces services rendus à rUniversité par la concurrence, et il ajoute : oc Voilà pourquoi l'Université repousse, à une immense majorité, qu'on le sache bien, l'idée de supprimer, de limiter ou d'entraver la liberté d'enseignement. Voilà pourquoi je ne conseille pas aux partisans du monopole d'appeler l'Université à voter sur cette afïaire. »
L'Université n'a pas voté, mais elle s'est prononcée devant la commission. Et alors, je vous le demande, monsieur le président du conseil : si vous avez contre vous, dans ce pays, pour l'œuvre que vous préparez, les consciences de toutes les familles catholiques; si vous avez contre vous la protestation de beaucoup de ceux qui n'appartiennent pas au culte catholique ou même qui n'ont aucune croyance, mais qui tiennent à la liberté; si enfin l'Université vous désavoue, je vous le demande, que vous reste-t-il, et qui avez-vous pour vous?
Ce ne sont pas les jurisconsultes : les plus hautes autorités du barreau de France se sont réunies, sans distinction de croyance ou d'opinion, dans une manifestation collective, pour condamner vos doctrines juridiques. Ce ne sont pas les représentants de la haute culture intellectuelle : des hommes qui, à l'Institut, à la Sorbonne, au Collège de France, à l'École des chartes, sont l'honneur de ce pays, se sont réunis, eux aussi sans distinction de croyance ou d'opinion, dans une protestation commune, pour condamner vos projets au nom de l'intérêt français. Que vous restet-il? Il vous reste les partis politiques ou, plus exacte-
ment, les coteries politiques. (Très bien! très hien! à droite et au centre. — Exclamations à gauche et à Vextrême gauche.) Il vous reste les loges maçonniques...
A gauche. La République!
M. LE COMTE Albert de Mun. Sans doute, j'en conviens, cela peut être assez pour obtenir ici une majorité; mais ce n'est pas assez pour avoir dans le pays ce consentement de l'opinion, cette adhésion de la masse sans lesquels les votes, les décisions des majorités parlementaires sont vaines et caduques, sans lesquels les gouvernements les plus forts ne peuvent réaliser aucun de leurs projets. (Vifs applaudissements répétés au centre et à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)
PRONONCÉ A LA RÉUNION MENSUELLE DES IWIOyS DE LA PAIX SOCIALE