‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 4 sur 25 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Dans une publication apologétique destinée à présenter, au point de vue catholique, la synthèse du mouvement du monde pendant le xix^ siècle* et à laquelle la collaboration des esprits les plus éminents, dans chaque branche du savoir humain, devait donner une importance particulière, M. de Mun fut sollicité de traiter la Question sociale au Xixa siècle. Pour répondre à cet appel, il écrivit l'article suivant, reproduction presque intégrale d'un rapport inédit que, sur la demande de Léon XIII, il avait en 1890 adressé au Souverain Pontife, et qui figura parmi les éléments d'information recueillis par l'ordre du Pape avant la publication de l'Encyclique Rerum novarum.

L'histoire de la question sociale au xix^ siècle ne saurait être condensée en quelques pages : le seul exposé de ses développements dans notre pays exigerait un livre tout entier.

* Un siècle. Mouvement du monde de iSOO à 1900, 3 vol. in-4«», chez Goupil, à Paris.

Il ;i somblé plus opportun, pour répondi'e à la pensée maîtresse du grand ouvrage dont ces lignes formeront un chapitre, d'indiquer à larges traits les caractères distinctifsdu mouvement social qui a troublé notre siècle, particulièrement en France, de quelles sources il est sorti, à la fois si vaste et si impétueux, quels désordres il a engendrés et quelles difficultés il a fait surgir devant les esprits réfléchis.

Toutes les époques de l'histoire ont connu les agitations sociales : elles ont éclaté dans l'antiquité comme dans le moyen âge et dans les temps modernes, souvent avec les formes les plus violentes. Cependant ces diverses manifestations du conflit perpétuel entre la richesse et la pauvreté , entre la force et la faiblesse, n'ont été, dans les siècles passés, que des accidents plus ou moins durables de la vie des peuples. Seul, le xix^ siècle les a vues devenir le fond même de son histoire, et la question qu'elles soulèvent est apparue, de nos jours, au-dessus de toutes les questions politiques, comme celle d'où dépend l'avenir même des nations.

Sans doute les transformations du mécanisme industriel ont, ainsi que l'avènement des classes populaires à la puissance politique, une part considérable dans l'explication d'un aussi important phénomène. Elles ne suffisent pas cependant à en donner la raison, ni surtout à faire comprendre comment, pendant toute la durée du siècle, les efî'orts des hommes sont presque entièrement demeurés impuissants, en face des grands problèmes posés par la nouvelle organisation du travail.

Il faut chercher au mal une cause plus profonde.

et, comme en toutes les grandes questions de notre temps, c'est à la Révolution française qu'on doit remonter pour essayer de la découvrir. Sans vouloir ici examiner dans leur détail les principes qu'elle a proclamés, on peut dire qu'ils se résument dans une double erreur : la sécularisation, ou, pour parler le langage moderne, la laïcisation de la société, c'està-dire la séparation radicale établie, dans ses institutions, entre la loi divine et la loi humaine; et l'individualisme, c'est-à-dire la rupture des liens sociaux et la destruction des corps organisés. De là, d'une manière générale, un ordre de choses nouveau fondé sur l'indépendance de l'homme, dans ses rapports avec Dieu; sur la prédominance absolue de l'intérêt individuel et la liberté presque illimitée, dans ses rapports avec ses semblables.

Ce triple caractère se remarque, en effet, dans les divers objets qu'embrasse la question sociale : le travail, la propriété et l'échange, tous trois intimement liés entre eux, puisque le travail a pour but de conquérir la propriété, de la conserver, de l'accroître ou de l'échanger.

L'individualisme, encouragé par le mépris de la loi divine, devenant la règle des relations humaines, le travail n'est plus envisagé qu'en lui-même, indépendamment de celui qui le produit, par conséquent au seul point de vue de sa valeur marchande : c'est une marchandise semblable à toutes les autres, et dès lors il ne connaît plus d'autre loi que la concurrence et les besoins de la production : la liberté absolue préside donc à l'usage qui peut en être fait, liberté dans l'emploi des hommes, des femmes et des enfants.

dans la détermination de leur salaire, dans le soin de leur condition morale et matérielle; liberté dans la fabrication, liberté dans la lullo des patrons entre eux, des ouvriers contre leurs maîtres, des ouvriers les uns contre les autres. Aucune organisation sociale ne reliant les maîtres et les ouvriers en vue de concilier leurs intérêts souvent opposés, chacun pour les défendre reste livré à ses propres forces; et il arrive naturellement que ceux entre les mains de qui se concentre le capital, aliment nécessaire du travail, étant les mieux armés, leur puissance peut s'exercer dans un tel régime sans autre frein que la résistance des salariés.

Il en est de même de la propriété : dans la conception individualiste, elle cesse d'apparaître avec le caractère d'une charge sociale, dévolue par le droit naturel, tirant son oris:ine de la loi divine et coordonnée au bien commun ; satisfaction suprême de l'intérêt personnel, garantie par des conventions purement humaines, elle est regardée, la plupart du temps, comme un simple placement de capitaux plus ou moins avantageux. La liberté absolue en devient donc aussi la règle, et elle perd, avec la limite que son usage trouvait dans les devoirs sociaux, l'un de ses principaux titres au respect des hommes.

En même temps, la séparation grandissante que la transformation de l'outillage établit entre le capital et le travail, amène comme conséquence l'emploi du crédit qui met l'un à la disposition de l'autre , moyennant un bénéfice pour le détenteur du capital. Le rôle de l'argent devient ainsi prépondérant dans toutes les opérations industrielles ou commerciales :

instrument des échanges, en même temps que mesure légale de la valeur, il est à son tour, par une suite naturelle de l'individualisme, livré à la liberté illimitée qui en détermine l'emploi au gré des intérêts, des désirs ou des passions; et, ouvrant par luimême une source de profits abondants, il offre aux convoitises de l'égoïsme un appât d'autant plus séduisant qu'il représente la richesse mobile, indispensable condition des jouissances faciles.

La brusque et entière suppression des corporations d'artisans qui procuraient à leurs membres, avec la protection de leurs intérêts communs, la stabilité et la sécurité, a été, dans le régime du travail, le premier effet de ces nouveaux principes, et la révolution économique, survenant alors dans cet état désorganisé moralement et socialement, a entraîné immédiatement les conséquences les plus désastreuses : l'abus de plus en plus criant des forces de l'homme, de la femme et de l'enfant, le travail de nuit et le mépris du repos dominical rendus inévitables par les nécessités de la concurrence ; la destruction de la vie familiale, et par suite la corruption des mœurs ; l'incertitude de la subsistance soumise aux fluctuations de la production ; l'inégalité de plus en plus choquante entre la condition des capitalistes et celle des travailleurs; et enfin, pour ceux-ci, l'invasion d'un mal nouveau qui n'est pas la pauvreté, mais le paupérisme, c'est-à-dire l'état précaire d'une multitude d'ouvriers réduits, du jour au lendemain, à la misère par les fréquentes modifications du marché industriel.

Des désordres non moins graves atteignaient, du même coup et par les mêmes causes, la propriété

foncière, la plus essentielle de toutes à la prospérité publique. Tandis que les doctrines individualistes préparaient le relâchement ou la rupture des liens qui attachaient au sol et unissaient entre eux les hommes vivant de sa culture et de ses produits, l'Etat mettait la main, au nom de la sécularisation de la société, sur les domaines ecclésiastiques, et bientôt, à la faveur des discordes intérieures, sur ceux de la noblesse, créant ainsi, par une translation arbitraire, de nouveaux titres de propriété fondés sur la spoliation : ainsi disparaissaient les biens collectifs si profitables aux pauvres, et les coutumes qui, malgré les abus nombreux, limitaient encore dans l'ancienne organisation sociale l'exercice du droit de propriété ; c'est ce qu'on a appelé l'affranchissement de la terre, bientôt par là même livrée à la spéculation. Celle-ci n'a pas tardé à la déprécier, en abandonnant sans défense suffisante les produits agricoles à la concurrence étrangère, en même temps que la loi du partage égal des héritages ruinait les patrimoines par un fractionnement indéfini : de là, la mobilité et souvent la destruction des foyers, l'instabilité des familles rurales, la disparition de centres de population autrefois florissants; enfin la création, dans les campagnes, d'une sorte de prolétariat, analogue à celui des milieux industriels, qu'une constante émigration précipite vers les villes.

Dans le régime du crédit, le mal n'a pas été moins profond : les antiques prescriptions de l'Église touchant le prêt à intérêt et le commerce de l'argent étant tombées dans l'oubli, l'usure a pu sans frein envahir les mœurs ; le travail, au lieu de trouver dans

la force de l'associatioM et le crédit mutuel les ressources nécessaires, a été contraint de les demander aux détenteurs de la richesse, qui l'ont exploité par des profits excessiis ; l'étendue des entreprises industrielles nécessitant des capitaux considérables, on a eu recours, pour les renouveler, à des sociétés financières qui, favorisées par l'appât des bénéfices faciles, ont à la fois détruit la responsabilité patronale et développé un accroissement anormal de la production, presque toujours suivi, par l'inévitable contrecoup de ses propres excès, d'un brusque ralentissement, et, pour les ouvriers, du chômage forcé. Enfin, la liberté presque absolue de la spéculation ouvrant la porte à tous les abus et permettant de transformer la négociation des valeurs mobilières en un véritable jeu, le commerce, l'industrie, l'agriculture, en un mot, le travail et l'échange sous toutes leurs formes, sont devenus tributaires de l'argent, puissance universelle et dominatrice. Celle-ci tend naturellement à se concentrer de plus en plus en quelques mains plus heureuses, plus habiles ou moins scrupuleuses que les autres, et, maîtresse ainsi du marché économique, elle le gouverne à son gré, écrasant ceux qui tentent de lui résister, offrant à la masse des perspectives de fortune inespérée, trop souvent anéanties par d'irrémédiables catastrophes, et soumettant les travailleurs à toutes les alternatives de richesse et de misère que déterminent ses entreprises.

L'État lui-même, par le système des emprunts et les constantes émissions de titres de rente, a donné l'exemple du mal, et la dette publique est venue fournir un élément nouveau à l'agiotage des spécula-

teui's, qui accaparent la l'or Lune nationale et la compromettent gravement.

Telle est la situation générale créée par les faux principes de la Révolution.

Une si profonde transformation n'a pas pu cependant s'opérer en un jour. Elle se préparait peu à peu dans la nation française à mesure que, par l'influence des légistes et des doctrines de la Réforme, s'altéraient et disparaissaient la notion et la forme de la société chrétienne, pour faire place à l'omnipotence de l'État de plus en plus sécularisé, absorbant en lui toutes les forces dont l'action et l'autorité de l'Église avaient, dans les siècles antérieurs, favorisé l'organisation.

Elle avait donc graduellement pénétré les mœurs des classes élevées, toutes prêtes ainsi à la fin du xviiF siècle à recevoir avec enthousiasme les idées des philosophes et des économistes qui , choqués des vices de l'ancien régime, s'imaginèrent y remédier en détruisant les institutions au lieu de les corriger, en proclamant des principes nouveaux au lieu de retourner à ceux du christianisme, sans s'apercevoir qu'ils formulaient en maximes les pratiques mêmes d'où sortaient les abus qu'ils voulaient combattre.

La Révolution , faite au nom de ces principes , leur donna par l'impétuosité de son essor un développement très rapide et d'autant plus considérable que les modifications introduites, grâce aux découvertes modernes, dans l'industrie, le commerce et les échanges, ouvrirent à l'ambition des hommes un champ plus vaste et de plus larges perspectives. C'est ainsi que, par l'effet d'une éducation déjà ancienne,

les classes élevées sont encore en France, à l'époque actuelle, presque entièrement imbues des erreurs dont la manifestation doctrinale se rattache à la Révolution de 1789. Elles ont d'ailleurs trouvé, dans ce régime de liberté et d'individualisme absolus, des facilités et des satisfactions qui les ont sans peine convaincues de sa légitimité. Acceptant comme un progrès la séparation de la société civile et de la société religieuse, elles se sont laissées aller aux séductions des nouveaux principes, oubliant trop souvent les devoirs et les charges inhérents à leur condition , ou n'en reconnaissant une partie que par une libre concession de leur bonne volonté , profitant de la tolérance de l'Église pour rassurer pleinement leur conscience sur les abus du trafic de l'argent, se regardant comme affranchies vis-à-vis des travailleurs de toute obligation de justice autre que le payement du salaire, et déniant à la législation le droit, qu'elles ont cessé de reconnaître à l'Église , d'intervenir dans l'exercice de la propriété, dans l'organisation du travail ou dans le commerce des valeurs. Il est naturel qu'en un tel état de mœurs et d'esprit, les conservateurs soient éloignés de toute pensée de réforme sociale, basée sur les enseignements de l'Église et tendant à subordonner l'intérêt individuel au bien général , ou à imposer des limites à la liberté des contrats; il ne l'est pas moins que, se jugeant investis, en tant que propriétaires ou capitalistes, d'un droit absolu, ils n'acceptent de la part des travailleurs aucune prétention à des droits qui pourraient limiter les leurs, et repoussent à priori, comme de redoutables chimères ou de détestables théories,

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