‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 5 sur 25 · GO · texte numérisé non relu

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toute idée de réforme économique ou sociale : les coupables excès dont les revendications populaires sont souvent accompagnées, les injustifiables violences commises en leur nom ne leur donnent d'ailleurs que trop de prétextes pour s'y opposer de parti pris, et pour les condamner sans examen comme suspectes de socialisme.

Il faut constater cependant que, malgré ces répugnances, une évolution profonde s'est faite depuis une quinzaine d'années dans un grand nombre d'esprits, éclairés par les événements, effrayés par les menaces du péril social ou frappés par les funestes effets qu'engendre le régime actuel.

Déjà les savants travaux de M. Le Play, basés sur la méthode d'observation, avaient porté un coup redoutable à ce qu'il appelait lui-même les faux dogmes de 1789. A sa suite toute une école, formée par ses leçons, a continué, en multipliant les enquêtes et les relevés de faits sociaux, à vulgariser les doctrines du maître. A côté de ces laborieux écrivains, des hommes indifférents, quelques-uns même hostiles à la vérité religieuse, sans parti pris dans les questions politiques et sociales, ont détruit scientifiquement la légende formée par les historiens sur l'époque révolutionnaire. M. Taine est le plus illustre d'entre eux : ses livres sur la Révolution ont montré le néant des prétendues réformes de 1789. Des philosophes, des économistes, des professeurs, ont rompu, quelquesuns ouvertement, avec les doctrines de l'Encyclopédie et les principes traditionnels de l'école dite orthodoxe sur la liberté du travail , du commerce et de la propriété.

Les catholiques, de leur côté, emportés par un sentiment de dévouement envers les classes populaires, émus à la fois de leur misère et des dangers de Tordre social, se sont jetés avec beaucoup d'ardeur dans ce mouvement, y apportant, avec la fécondité des œuvres inspirées par la foi, la hardiesse que leur donne une confiance absolue dans l'efficacité des principes et des lois de l'Église.

Mais entre eux-mêmes une difficulté s'est bientôt élevée. Les uns pensent que l'initiative privée suffit pleinement à accomplir les réformes nécessaires, que la charité seule doit les inspirer et les diriger, et, saisis d'effroi à la vue des empiétements de l'État révolutionnaire sur le domaine de la conscience et de iamille, poussent leur éloignement pour son intervention jusqu'à la déclarer dangereuse et funeste dans les questions sociales, spécialement dans le régime du travail et de la propriété. Les autres, au contraire, sont convaincus que, dans aucun cas, le pouvoir public ne saurait se désintéresser des relations des hommes entre eux, mais qu'il doit, dans une certaine mesure , les ordonner en vue du bien commun , qui facilite à chacun la poursuite de sa fin providentielle : ils observent d'ailleurs que, dans un état social désagrégé et corrompu, il est impossible de compter, d'une manière générale, sur les vertus individuelles pour réformer les mœurs, et ils en concluent que la charité ne suffit pas à ce grand objet, que les devoirs sociaux doivent être déterminés par la justice légale, et qu'ainsi l'État a un droit d'intervention positif partout où l'action de l'individu, de la famille ou des associations est insuffisante.

De là entre les catiioliques une divergence d'idées souvent assez accentuée.

Toutefois la nécessité de réorganiser des corps sociaux et d'associer entre eux, pour réagir contre les maux de l'individualisme, ceux que l'intérêt commun de la profession rapproche naturellement, a rallié, après quelques hésitations, le plus grand nombre des catholiques occupés de ces questions : et c'est ainsi que s'est produite, dans ces dernières années, toute une floraison d'associations, de confréries et de corporations de métiers, librement formées, dont le nombre va sans cesse grandissant.

Le mouvement est d'ailleurs général, et, sous l'empire de la nécessité, il emporte tous les esprits : c'est un des faits les plus saillants de cette fin du xixe siècle.

Les travailleurs ont depuis longtemps donné l'exemple en créant, malgré l'obstacle de la législation, des syndicats professionnels, malheureusement formés trop souvent entre les ouvriers seuls et dans une pensée de guerre contre les patrons, mais dont le rapide développement a exercé une pression assez forte pour contraindre le Parlement à abroger, en 1884, en donnant la liberté aux associations nouvelles, la loi fondamentale édictée en 1791 contre le droit de réunion confessionnelle. Aucun désaveu plus grave ne pouvait être infligé à l'œuvre sociale de la Révolution.

Les catholiques ont largement profité de ces dispositions pour abriter, sous le couvert de la légalité, leurs corporations naissantes ; et de même, en dehors de toute pensée confessionnelle, les conservateurs.

poussés par le mauvais élat des affaires, la languem* du commerce et la détresse de l'agriculture, ont cherché dans les associations qu'autorise la loi nouvelle un remède à leurs maux ; en sorte qu'aujourd'hui, pendant que les corporations chrétiennes commencent à naître, un mouvement analogue, mais d'un caractère moins chrétien, couvre le pays de syndicats agricoles représentant déjà une immense population de cultivateurs, et pousse les industriels et les commerçants à demander également à l'association syndicale une protection pour leurs intérêts.

C'est donc dans toute la nation française , en dépit des principes individualistes, un retour général et très marqué vers l'organisation corporative. Moins d'un siècle a suffi pour le rendre inévitable; et sa portée est d'autant plus significative, qu'il est venu de l'initiative des révolutionnaires eux-mêmes.

Mais ici encore une difficulté se présente : que doit être cette organisation dans sa forme, dans ses effets, dans ses origines? Doit -elle être l'expression pratique d'un véritable régime social fondé sur la communauté des droits, des devoirs et des intérêts, et embrassant par conséquent tous les éléments de la vie sociale? La corporation, en conséquence, doitelle être une institution publique reconnue comme telle par l'État, jouissant non seulement de la personnalité civile, mais d'une existence propre, du droit de propriété, de la juridiction sur la profession et de la représentation officielle dans les corps politiques ? ou bien, comme d'autres le soutiennent, l'organisation corporative ne doit- elle être qu'un procédé pour rapprocher les intérêts communs, et la corporation

ne tIoil-(;lle consister qu'en une association librement formée, ne jouissant de la propriété que dans la mesure admise pour toutes les associations dans un régime de liberté, et ne prétendant en aucune iaçon à une existence publique, encore moins politique? Au-dessous de cette question de principe viennent immédiatement les questions d'application. Par exemple l'Etat ou, pour mieux parler, le pouvoir public se désintéressera-t-il de la formation des corporations, se contentera- 1- il de leur donner la liberté et de les abandonner à l'initiative privée? ou, au contraire, en raison de la désagrégation sociale, fruit d'un si long régime d'individualisme, en imposerat-il la création par décret, en obligeant à y appartenir tous les membres de la profession? ou enfin n'est -il pas plus opportun qu'il se borne à en promouvoir et en faciliter l'éclosion par l'état général de la législation, à les fortifier dès leur naissance par la reconnaissance publique, non seulement de leur existence, mais du privilège qui distingue tout corps constitué de posséder, de se gouverner, de se recruter et d'être représenté dans la nation; enfin, sans contraindre personne à y entrer, à leur donner cependant par la juridiction une autorité qui ne peut appartenir qu'à un corps organisé? Dès maintenant, et comme acbeminement au régime corporatif, dans l'industrie et en général dans le monde du travail, le pouvoir public, au nom des intérêts généraux de la société, fera-t-il sagement de promouvoir la formation corporative de caisses de secours contre les accidents, les maladies, les conséquences de la vieillesse, en décrétant l'obligation pour les industriels de les cons-

tituer, et pour les ouvriers de contracter des assurances qui les préservent, eux et leurs familles, d'un état de misère dans lequel ils tomberaient à la charge de la société? Quelle que soit d'ailleurs l'importance de ces controverses au point de vue de l'organisation corporative, le débat se ramène toujours à la question principale qui est au fond de chacune d'elles, à savoir le droit d'intervention des pouvoirs publics dans les relations que créent entre les hommes les diverses fonctions de la vie sociale; et c'est encore elle qui s'agite dans toutes les discussions sur le contrat de travail, le juste salaire, l'exercice du [droit de propriété et la répression de l'usure.

La gravité du problème justifie assurément l'hésitation qui subsiste encore sur sa solution. Toutefois le seul fait que l'urgence croissante des nécessités économiques en impose l'exarnen avec une irrésistible puissance, et qu'il soit, dans les milieux les plus divers, tranché la plupart du temps à rencontre des doctrines libérales, ce seul fait témoigne du chemin parcouru par les idées et de l'universelle réaction qui s'opère dans les esprits contre les principes de la Révolution, admis presque sans contestation pendant les deux premiers tiers du xix'- siècle. Dès maintenant, et dans tous les pays civilisés, l'opinion générale s'accorde à réclamer un retour au régime de l'association, imposé par la loi ou conquis par la liberté, et une législation sociale plus ou moins étendue : c'est la contre -révolution qui commence.

Les menaces du socialisme ont largement contribué à déterminer cette réaction.

Il a accompli, en effet, pendant les trente dernières

années, des progrès de géant : sorti de la période des déclamations sentimentales et des vagues utopies, il s'est pénétré de la doctrine scientifique dont Karl Marx a formulé les principes; et aujourd'hui les diverses écoles, souvent représentées par des penseurs et des écrivains de grande valeur, offrent à l'attention populaire un ensemble de revendications plus ou moins radicales, prêtes à être exprimées dans les lois, et qui toutes tendent à une répartition nouvelle de la richesse industrielle et agricole, par l'appropriation collective du sol et des instruments du travail. Sans doute ces écoles sont divisées entre elles : les unes, proposant d'attribuer la propriété à l'État, chargé lui-même de la distribution du travail et des produits; les autres, la revendiquant pour la collectivité représentée par la commune ou la corporation. Sans doute aussi il y a encore dans ces divers programmes, lorsqu'on les serre de près, au point de vue de l'application, beaucoup de points obscurs et de plans chimériques. Mais peu à peu les idées générales se dégagent, se classent et servent de terrain d'union. Le peuple les recueille comme des perspectives prochaines et en fait son Évangile : la conception matérialiste de la société future a remplacé l'idéal de la justice qui hantait autrefois les cerveaux révolutionnaires.

D'ailleurs, en dehors des transformations profondes de l'organisation sociale, ces programmes contiennent un certain nombre de réformes qui peu à peu prennent possession des esprits, soit que les abus du système économique en fassent apparaître la justice et la nécessité, comme lorsqu'il s'agit de la régie-

mentation du travail, soit que la marche du temps, la modillcation des situations et des circonstances en rendent l'étude inévitable, comme il arrive pour la réforme de l'impôt.

Enfin, l'absorption progressive par le Trésor des ressources et de l'épargne du pays, l'accroissement continuel du nombre des services publics, centralisés par l'État au prix d'un développement effrayant du fonctionnarisme, la concentration de plus en plus grande de tous les éléments de l'activité nationale entre les mains des sociétés de capitaux, auxquelles rÉtat peut se substituer par un décret, par une loi, ou même par l'effet naturel des avances de crédit; en un mot, cette lente mais constante évolution vers la nationalisation des forces industrielles achève de frayer les voies au socialisme, sous les yeux des conservateurs qui lui prêtent inconsciemment leur concours, en se jetant eux-mêmes, de plus en plus, dans la voie du capitalisme.

Ainsi, pendant que la révolution socialiste s'élabore dans les idées, elle s'accomplit insensiblement dans les faits, par la conséquence naturelle du régime d'individualisme et de liberté absolue qui, depuis depuis plus d'un siècle, gouverne la société.

Un de ses chefs faisant, il y a dix ans déjà, un exposé des divers programmes du parti , pouvait terminer son travail par ces mots dont il est bien difficile de ne pas reconnaître la justesse, aujourd'hui plus éclatante encore :

« Si ceux qui nous lisent doutaient qu'il y eût urgence à se faire une opinion sur ces matières, nous les prions de songer à ceci : Il n'est pas sûr qu'en

l'an 1788 les ciihiors de Ja RévoJutioii, alors imminente, fussent aussi bien préparés que le sont en 1888 ceux de la révolution sociale. »

A ces revendications précises, menaçantes et déjà sûres d'elles-mêmes, ce n'est pas assez de répondre par des négations. Il faut leur opposer un programme positif, dont l'exposé même du mal suffit à fixer les principes, résumés en deux points principaux : l'organisation du régime corporatif, qui rapproche par des groupements naturels les éléments concourant à la même fonction sociale et rend à ces corps constitués permanents la puissance, aujourd'hui presque tout entière aux mains de l'État ; et une législation imposant au contrat du travail, à l'usage de la propriété, à l'emploi du capital, des règles conformes à la loi divine, à la sauvegarde des familles et par suite à la prospérité publique. De telles réformes paraissent désormais l'unique moyen de réparer les maux engendrés par l'individualisme et d'épargner à la société, en l'arrachant à Tanarchie où elle est plongée, aussi bien qu'au socialisme d'État qui l'envahit, les maux qui semblent la menacer.

Mais l'Église catholique, seule, peut les inspirer et les diriger en restituant aux peuples la notion du droit social chrétien anéantie par la Révolution , et en restaurant dans les esprits la philosophie de l'Évangile, à la place du rationalisme transmis par la Réforme aux constituants de 4789, de la fausse conception de l'homme et de la société enseignée à nos pères par les livres de Rousseau, et des doctrines importées d'Allemagne, chez nos contemporains, par l'influence de Kant et de Hegel.

Elle seule aussi peut résoudre, par son autorité morale, la principale objection qu'on élève contre tous les projets de réforme légale, et qui naît de la concurrence internationale. Dans tous les pays, principalement dans ceux, comme la France, qu'éprouve plus gravement la crise industrielle, les fabricants sont conduits, pour soutenir la lutte contre leurs rivaux, à faire appel à toutes les forces que peut leur offrir le régime actuel du crédit et du travail : aucun d'eux, dans la crainte de se voir vaincu par ses concurrents, ne veut ni ne peut pratiquement amoindrir ses moyens d'action, en acceptant une législation qui tendrait à réglementer l'emploi des travailleurs, à limiter la production et à restreindre le commerce de l'argent, ou une organisation professionnelle qui reconnaîtrait aux ouvriers des droits gênants pour la liberté de l'entreprise. Ceux mêmes que le sentiment chrétien et la juste appréciation de la situation sociale inclineraient à approuver en principe de pareilles réformes, les déclarent inapplicables tant que leurs concurrents en demeureront affranchis. L'agriculture comme l'industrie, en France et dans une bonne partie de l'Europe, écrasée par les produits de l'Amérique et de l'Inde, est forcément obligée de chercher son salut dans des droits protecteurs qui ont pour effet de taxer d'un véritable impôt les denrées de première nécessité, et ses représentants, tout entiers à la légitime préoccupation de conserver la rente foncière ou d'en empêcher l'affaissement, perdent de vue trop souvent les réformes sociales, bien plus importantes et efficaces, qui rendraient à la propriété rurale son véritable caractère.

Ainsi, indépendamment des raisons de principe, la rivalité des nations constitue une objection de fait à la réforme sociale, dont la grande valeur ne saurait être méconnue.

Eires sont, les unes vis-à-vis des autres, en état de guerre et contraintes à chercher dans l'accumulation des capitaux, dans la liberté absolue de la production, dans l'abus des forces de l'homme, dans les barrières douanières de plus en plus élevées, les conditions de la victoire. Les choses en sont venues sur le terrain économique au même point que sur le terrain militaire. Des deux côtés on s'applique à réunir, au prix de sacrifices qui épuisent les peuples, les moyens d'action les plus considérables : et nul ne veut s'engager à désarmer le premier. Le socialisme trouve dans cette situation, par les souffrances qu'elle entraîne et l'exaspération qui en résulte, un de ses facteurs les plus puissants.

Il est donc naturel que beaucoup d'esprits aient conçu la pensée d'un accord conclu entre les gouvernements, en vue de faire adopter, moyennant certaines garanties de contrôle et certains avantages corrélatifs, des règles protectrices des travailleurs et des mesures répressives de l'usure j communes à toutes les nations contractantes. En un temps où le progrès de la civilisation fait naître un si grand nombre de conventions internationales, cette conception ne semble pas chimérique, et de même que, par Teffet de l'adoucissement des mœurs, des arrangements de ce genre sont intervenus dans les lois de la guerre pour assurer la sauvegarde des blessés et des malades, de même il paraîtrait naturel que, dans la guerre du travail, des règles,

acceptées par tous, vinssent protéger les combattants contre les excès de la lutte. Mais qui pourra, en Europe et dans le monde, jouir d'un ascendant moral assez grand, d'une autorité assez désintéressée pour prendre efficacement près des gouvernements l'initiative de ce concert pacifique? Qui, si ce n'est l'Église, mère et tutrice des peuples, et en son nom le vicaire du Dieu de justice et de charité, arbitre naturel des nations? La Goniérence tenue à Berlin, sur l'invitation de l'empereur allemand, a marqué dans cette voie une première étape, timidement accomplie, mais qui ouvre la route pour l'avenir. Sans amoindrir la haute portée de cet acte international, non plus que le mérite du souverain qui l'a provoqué, on ne doit d'ailleurs oublier, ni l'initiative première qu'en avait prise la Confédération helvétique, ni surtout le public encouragement donné par le Saint- Père à l'idée de cette Conférence, lorsque pour la première fois elle fut préconisée en France et en Suisse par un certain nombre de catholiques. Il est permis de penser qu'en un tel sujet, la solennelle intervention du Pape, si elle eût pu se produire avec tout^ liberté, eût été accueillie par les chefs d'État avec moins de réserve que celle d'une des nations concurrentes, et non la moins redoutée de ses rivales. L'expérience récemment faite à La Haye, dans une autre Conférence , a témoigné suffisamment que l'exclusion du Saint-Siège ne contribue pas à rendre les délibérations plus fécondes et plus faciles. La grande place qu'en dépit des résistances et des situations politiques la Papauté a prise dans le monde, depuis un quart de siècle , par le seul ascendant de son autorité

morale, ne peut-elle légitimer la confiance des catholiques et les confirmer dans l'espérance qu'un jour viendra, où les travailleurs de toutes les nations se tourneront vers le Père commun pour faire appel à sa médiation ?

Ainsi, de toutes les manières et de quelque côté qu'on envisage le problème social, la solution n'en apparaît que dans les préceptes et l'action de l'Église.

Cette conclusion s'impose avec une force et une évidence toujours croissantes, et l'Église d'ailleurs ne s'y est pas dérobée, quelle que fût la difficulté de son intervention dans l'état présent des sociétés.

Sur la plupart des questions posées au cours de ce travail touchant le rôle de l'État dans les rapports du capital et du travail, les relations des maîtres et des ouvriers, la formation et la fonction des associations corporatives, l'Encyclique Rerumnovarum a formulé des principes, donné des directions et indiqué des solutions qui, pour des catholiques, devraient être des réponses décisives.

L'interprétation de ce grave document demeure pourtant, même entre eux, un sujet de désaccord; et, à plus forte raison parmi les conservateurs, moins attentifs et moins dociles à la parole du pontife romain, il n'a point suffi à éteindre les discussions.

Là est leur plus grande faiblesse. Ce n'est pas trop de l'union de tous les chrétiens pour lutter contre le péril qui menace l'ordre social. Tant qu'ils ne se seront pas accordés sur ces points fondamentaux, tant qu'ils n'auront pas reconnu dans l'Encyclique les fondements d'une économie sociale chrétienne, et accepté sur cette base un programme commun, avec

la résolution de le mettre en pratique, leur résistance aux progrès du socialisme sera frappée d'impuissance.

La force, la compression, pourront, un moment encore, retarder sa marche : elles ne l'arrêteront pas.

Le socialisme, lui, a formé sa doctrine. S'il y a entre les diverses écoles des divergences d'application, de point de vue et de circonstance, toutes sont d'accord sur le principe philosophique, qui est la répudiation de toute autorité religieuse, sociale ou politique, supérieure à l'homme ou à l'État, et sur le but final, qui est la transformation, progressive ou brutale, pacifique ou violente, du capital privé en capital collectif. Toutes aussi proposent au peuple l'idéal chimérique, mais séduisant pour la masse des déshérités, d'une réorganisation sociale où disparaîtront les inégalités créées par la richesse et la pauvreté. Toutes enfin, supprimant au delà de la vie les perspectives surnaturelles, s'efTorcent d'entraîner la foule par la promesse des biens terrestres et des jouissances matérielles.

La société menacée ne peut se défendre qu'en s'appuyant sur le christianisme; non pas en se bornant à l'invoquer comme le gardien de la richesse et le protecteur de ses privilèges, non pas en lui demandant seulement, avec les espérances de la vie future, les arguments les plus propres à faire supporter, de ceux qu'elle frappe, la souffrance imméritée, et, par l'exercice de la charité, les moyens de la soulager, mais en acceptant sa doctrine intégrale et en appliquant dans les mœurs, dans les institutions et dans les lois, les principes de justice qu'il a apportés sur la terre. Hors de là tout est vain.

De Mun. — Discours. \II. — 3

Le libéralisme est condamné dans l'ordre social et politique, comme le rationalisme dans l'ordre métaphysique. Ces deux doctrines, longtemps souveraines, ont abouti, l'une par les abus qu'elle a fait naître, à la toute-puissante expansion du socialisme ; l'autre par le scepticisme qu'elle a engendré, à la destruction des croyances religieuses.

La Révolution française, qui fut leur mise en œuvre, a ainsi porté tous ses fruits. Quoi qu'en veuillent dire encore quelques libéraux, le socialisme est sorti, par une conséquence logique, de ses principes essentiels sur la sécularisation de la société, sur l'absolutisme de l'État, sur la nationalisation des propriétés ecclésiastiques.

Dès la première heure, il s'est manifesté au milieu des convulsions violentes qui marquèrent le début de l'ère révolutionnaire. Aussitôt réprimé par le puissant génie de Napoléon, puis contenu par les gouvernements conservateurs, sans jamais être étouffé, et reparaissant à la surface chaque fois que le pouvoir échappait à leurs mains, nous le voyons aujourd'hui, fort de son organisation patiemment achevée et de sa doctrine scientifique progressivement formée, s'épanouir dans l'état démocratique, comme un fleuve toujours grossi d'affluents nouveaux rompt ses digues après un long effort.

Tel est le fait capital qui résume l'histoire de la question sociale au xix^ siècle.

En face du socialisme dressé sur les ruines du système libéral, le catholicisme seul reste debout et de taille à lui résister.

La question qui se pose, à la fin de ce siècle, avec

une redoutable précision, est de savoir si les chrétiens auront assez de foi, de résolution et de dévouement pour se grouper sur le terrain que l'Église leur indique, et tirer de ses enseignements un programme commun d'action et de gouvernement.

Le xx^ siècle y répondra.

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