ADRESSÉE A M. DE LANESSAN , MINISTRE DE LA MARINE AU SUJET DE
L'INTERDICTION DES MARQUES DE DEUIL, LE VENDREDI SAINT SUR LES VAISSEAUX DE LA FLOTTE
La session ordinaire de 1900 ayant été close le jeudi saint, M- de Lanessan, ministre de la marine, dans la nuit même qui suivit la dernière séance, télégraphia aux ports de guerre l'ordre de ne pas faire prendre le lendemain matin par les vaisseaux de la flotte les marques extérieures de deuil, dont une tradition constante consacrait l'usage à l'occasion du vendredi saint. Cet ordre, parvenu à la dernière minute, alors même que déjà , dans certains ports , les navires avaient leurs pavillons en berne , causa dans la marine nationale une vive émotion et souleva l'indignation non seulement de tous les catholiques, mais de tous les gens respectueux des croyances religieuses.
La tribune étant fermée, M. de Mun se fit l'interprète de
ces sentiments par la lettre suivante, adressée aussitôt au ministre de la marine :
Paris, le 14 avril 1900.
Monsieur le Ministre^
Les journaux annoncent qu'hier vendredi saint, contrairement à l'usage traditionnel, les bâtiments de la flotte nationale, stationnés dans les ports, n'ont pas pris les marques de deuil jusqu'ici prescrites par les règlements.
A Brest, assure-t-on, les vaisseaux avaient déjà mis leurs vergues en pantenne et abaissé leurs pavillons lorsqu'il a fallu, sur un télégramme de votre cabinet, suspendre la manœuvre.
La Chambre était en vacances depuis quelques heures. C'est sans doute pour attendre son éloignement que vous avez ainsi différé votre décision jusqu'à la dernière minute.
Vous avez pensé qu'en dépit des sentiments antichrétiens d'une partie de ses membres, elle aurait peut - être refusé d'approuver la brusque rupture d'une coutume établie depuis si longtemps, et que jusqu'ici tous vos prédécesseurs, sans exception, avaient respectée.
L'opinion publique appréciera, comme il convient, cette méthode de gouvernement.
Quant à moi, ayant l'honneur de compter parmi les représentants de nos populations maritimes que cette mesure blessera, n'en doutez pas, jusqu'au fond du cœur, j'ai le devoir de vous exprimer, en leur nom.
les sentiments d'indignation que je ne puis porter à la tribune.
L'habitude de commémorer sur les bâtiments de la flotte , dans une émouvante démonstration , le plus auguste des souvenirs chrétiens ne pouvait porter ombrage à personne, si ce n'est à ceux que leurs passions sectaires animent contre toutes les manifestations de la foi catholique.
C'est à eux que vous avez obéi. La franc-maçonnerie satisfaite vous donnera ses éloges. Vous les avez mérités.
Mais la France chrétienne sera douloureusement émue, et, avec elle, tous ceux qui chez nous, — et ils sont nombreux , — gardent encore, alors même qu'ils n'en observent pas tous les préceptes, un sentiment de respect pour la vieille religion de nos pères.
Les populations qui donnent leurs fils à la patrie, pour le rude métier de la mer, ressentiront plus vivement que les autres l'injure faite aux croyances dont elles conservent, dans leur immense majorité, le culte profond.
Elles savent, en effet, que, pour les marins livrés au péril des lointaines navigations, la foi est le soutien des âmes et le lien qui les unit à la patrie absente.
Au récit du suprême attentat qui apprend à leurs enfants le mépris où la tiennent ceux qui les gouvernent, les mères, en plus d'un foyer, verseront des larmes.
La discipline militaire ne permettra pas aux officiers de la marine nationale de vous faire entendre la plainte de leur conscience offensée.
Mais je suis assuré que le plus grand nombre d'entre eux approuvera ma protestation.
Ils connaissent trop bien le prix qu'ont, dans leur dure profession, les hautes leçons de sacrifice tombées de la croix, pour ne pas être profondément attristés de les voir méconnues par celui que les hasards de la politique ont placé à leur tête.
On dit que dans les ports, tandis que les bâtiments de la flotte gardaient la tenue de chaque jour, les navires de commerce placés dans le voisinage ont pris, comme d'habitude, les marques de deuil.
S'il en est ainsi, plus d'un de nos commandants de vaisseau a dû sentir son cœur se serrer, en voyant s'abaisser devant la majesté du Christ les pavillons des paquebots, pendant que les leurs se relevaient tristement.
Une fâcheuse coïncidence rapproche aujourd'hui, de la pompe extérieure* décernée aux œuvres humanitaires, le dédain hier affiché pour la plus grande des œuvres divines. L'un ne portera pas bonheur à l'autre.
Le monde s'étonnera de ce contraste. Mais la France n'en doit pas être rendue responsable. Ceux qui la connaissent ne s'y tromperont pas.
Il était bon cependant que cela fût dit pul)liquement.
C'est pourquoi, autant qu'il est en moi, comme chrétien et comme représentant du pays, je proteste
1 L'ouverture solennelle de l'Exposition internationale de 1900 eut lieu le 15 avril.
de toutes mes forces contre l'acte public d'irréligion que vous avez, malgré elle, imposé à la marine française.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.
A. DE MUN, Député du Finistère.