‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 4)Chapitre 18 sur 37 · SUR LA GRISE OUVRIÈRE DE PARIS · texte numérisé non relu

SUR LA GRISE OUVRIÈRE DE PARIS

(Discours prononcé à la Chambre des députés le 20 novembre 1884.)

La crise industrielle qui, depuis plus d'une année, sévissait sur la population ouvrière de Paris, engendrait des souffrances de plus en plus cruelles; l'approche de Thiver les rendaitplus douloureuses encore. La commission d'enquête des 44, nommée au mois de janvier à la suite de Tinterpellation sur la politique économique du ministère, n'aboutissait à aucun résultat pratique. Le Gouvernement demeurait inactif et impuissant. Le 20 novembre 1884 , M. Tony Révillon , député de la Seine, crut devoir l'interpeller sur les mesures qu'il avait l'intention de prendre pour porter remède à la situation des ouvriers parisiens ; il demandait qu'un crédit de trois millions fût ouvert pour secours à leur distribuer. M. Waldeck-Rousseau , ministre de l'intérieur, répondit en énumérant les travaux d'utilité publique qu'il comptait entreprendre pour donner de l'ouvrage aux ouvriers. M. de Mun, à son tour, prit la parole en ces termes :

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs , je n'ai pas l'intention de faire un discours , et je ne veux pas retarder l'importante discussion qui doit reprendre

après celle-ci. Je demande seulement à la Chambre la permission de lui présenter une observation.

Tout à l'heure l'honorable M. Tony R.évillon, à la fin de l'exposé très intéressant et très modéré qu'il nous a fait de la situation parisienne, s'est tourné vers les bancs de la droite , et a fait appel au concours de tous pour l'œuvre d'humanité qu'il réclame des pouvoirs publics.

Personne , Messieurs , ne peut douter de notre vive sympathie pour les souffrances dont M. Tony Révillon a entretenu la chambre ; mais la question qu'il a soulevée appelle d'autres réflexions : elle met en cause des responsabilités qu'il importe de dégager nettement.

M. Tony Révillon nous a appris que M. le président de la commission d'enquête, dite des quarante- quatre, l'honorable M. Spuller, déposerait probablement dans un mois environ un rapport sur la crise parisienne ; il nous a dit aussi que M. de Lanessan en avait déjà déposé un sur la crise lyonnaise ; mais c'est devant la commission seulement que ce dernier rapporta été lu : il n'est pas encore déposé sur le bureau de la Chambre. Nous n'en connaissons rien, et, en somme, la commission d'enquête ne nous a rien donné ni sur la crise parisienne, ni sur la crise générale.

Eh bien ! Messieurs , c'est là une situation au moins singuUère. Cette crise, dont on nous a fait le récit émouvant tout à l'heure, elle n'est pas d'hier; il y a un an qu'elle occupe l'opinion et qu'elle engendre des souffrances.

Vous n'en avez pas oubhé l'histoire ; il y a dix mois , au mois de janvier de cette année, on ne parlait pas d'autre chose : l'émotion était vive , l'inquiétude générale ;

il y avait, dirait- on, quatre-vingt mille ouvriers sans travail à Paris. C'est au milieu de ces préoccupations qu'eut lieu la grande interpellation adressée par M. Langlois au Gouvernement sur sa politique économique : les circonstances dans lesquelles elle se produisait lui donnaient un très grand intérêt ; l'attention publique s'y attacha presque exclusivement ; on discuta pendant huit à dix jours; le Gouvernement prit une part considérable au débat, et au bout de ce temps -là, comme on ne pouvait se mettre d'accord ni sur les remèdes à opposer à la crise du moment, ni sur un programme destiné à prévenir celle du lendemain, on décida la nomination d'une grande commission d'enquête, dont la mission fut d'étudier les causes de la crise, les moyens d'y remédier, et en particulier de faire à bref délai un rapport sur la crise parisienne. Cette nomination, vous savez dans quelles conditions elle eut lieu : au moyen de listes préparées et publiées d'avance, on en exclut presque absolument les minorités et entièrement celle à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir. Voilà comment les choses se sont passées. (Marques d'assentiment à droite.)

Au mois de mars dernier , immédiatement avant les vacances de Pâques, M. le président de la commission d'enquête a, non pas déposé, mais prononcé à la tribune un rapport verbal dans lequel il annonçait que le Journal officiel publierait les dépositions recueillies , et déclarait à nouveau qu'en raison de son acuité, la crise parisienne occupait, avant toute chose, la commission. Depuis, nous n'avons entendu parler de rien ; et voilà qu'après dix mois on nous apprend que le rapport sur la crise parisienne , qui devait nous être

donné à bref délai, qui ne pouvait être efficace qu'à cette condition, sera peut-être déposé dans un mois , c'est-à-dire au plus tôt à la fin de la session, et sans aucune chance de discussion prochaine! Pendant ce temps -là la crise, qui n'a pas discontinué, redouble aux approches de l'hiver , et on vient faire appel à nos sentiments d'humanité pour la conjurer...

M. Tony R.évillon. Alors vous m'appuyez, car ceux qui souffrent n'ont pas le temps d'attendre.

M. LE COMTE Albert de Mun. Permettez! Dans des questions pareilles, quand il s'agit des souffrances publiques , il faut que les responsabihtés soient nettement étabhes et que l'opinion ne puisse pas prendre le change sur ces tardives manifestations de sollicitude, et puisque vous nous avez mis en cause , vous ne trouverez pas mauvais que nous nous dégagions absolument , nous qu'on a exclus systématiquement de la commission, de la responsabilité qu'elle peut encourir dans ce retard indéfini de toute solution (Applaudissements à droite. )

Voilà la première observation que je voulais faire. Il y en a une autre qui a un caractère plus général. Cette crise, qui ne fait que s'accroître, elle n'est pas seulement parisienne; elle a éclaté dans beaucoup d'autres villes , à Lyon notamment, d'une manière très grave...

M. Bergerot. Dans toute la France.

M. LE comte Albert de Mun. ... et l'on peut dire qu'elle atteint toute l'activité industrielle , commerciale et agricole du pays.

Eh bien, quel est le spectacle auquel nous assistons? Il arrive une chose inévitable, que j'avais eu l'honneur,

— je vous demande pardon de le rappeler, — d'annoncer à celte tribune, et qu'il était bien facile de prévoir : il arrive que tout le monde se tourne vers l'État , qui pour lui demander du travail , qui des subventions , qui des acheteurs , qui des clients ; vers l'État, seul debout au milieu de la désorganisation universelle et de l'anarchie qui règne dans le monde du travail. (Réclamations à gauche et au centre. — Oui! oui! — Très bien! à droite.)

Toutes les fois. Messieurs, qu'on vous parle de socialisme d'État, vous vous récriez vivement, et cependant vous y êtes poussés inévitablement par la force des choses , par la situation économique qui vous presse de toutes parts ; vous n'échappez à l'anarchie qu'en vous jetant dans le socialisme d'État.

Car enfin qu'est-ce que ce système de travaux, d'adjudications spéciales, de chantiers ouverts, de subventions accordées? C'est une forme de l'assistance publique ; c'est l'État subvenant directement aux besoins des ouvriers : c'est le socialisme d'État. ( C'est vrai! — Très bien! à droite.)

Je ne dis pas qu'on ait absolument tort, étant donné l'état des choses; il y a une question d'humanité évidemment soulevée : la situation est sérieuse, et, pour le dire en passant, elle est singuhèrement aggravée par les entraves de toute nature que vous n'avez cessé d'apporter aux institutions charitables inspirées par le sentiment chrétien... (Exclamations à gauche), et qui valaient mieux financièrement et pratiquement pour secourir la misère publique que tous les efforts de l'État. ( Très bien! très bien! à droite.)

Cette situation spéciale peut justifier des mesures

exceptionnelles. Mais enfin est-ce que c'est un système de gouvernement, un remède contre un mal général, une garantie pour l'avenir? Non! vous le savez bien : c'est un moyen momentané d'apaiser quelques souffrances. Et après?... la crise n'en subsistera pas moins.

Messieurs, j'ai lu avec le plus vif intérêt et le plus grand soin les dépositions entendues par la commission d'enquête. Il y a deux idées qui s'en dégagent avec la dernière évidence : l'une, c'est que notre réginae économique, et en particulier nos traités de commerce, sont une des causes les plus graves de la crise industrielle.

(M. LE MINISTRE DU COMMERCE fait uu gcste de dénégation.)

Mais je vous demande pardon, monsieur le ministre du commerce, c'est écrit dans toutes les dépositions.

L'autre idée qui s'en dégage , c'est précisément celle de cette désorganisation générale du monde de travail dont je vous parlais tout à l'heure; j'en ai retrouvé l'expression partout, mais principalement dans une déposition qui a une valeur considérable , à raison du nom et de la situation de son auteur, dans la déposition de M. Tolain. M. Tolain dit que le régime économique actuel produit fatalement des crises périodiques, et que les modifications survenues dans les rapports des ouvriers et des patrons par le développement de la grande industrie et des grandes compagnies doivent nécessairement les aggraver. Voilà le fond de la déposition de M. Tolain, qui est certainement présente à l'esprit de tous ceux qui ont lu le travail de la commission des quarante-quatre.

Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire? c'est d'abord qu'il faudrait une autre politique économique, une politique qui se donnât pour objet la protection du travail national. Où en est le Gouvernement sous ce rapport? Toujours à la politique des traités de commerce! Non seulement il n'y renonce pas, mais il en fait de nouveaux, et chaque jour on en apporte un de plus.

Qu'est-ce que veut dire encore cette plainte universelle sur la désorganisation du travail? C'est qu'il faudrait des institutions sociales qui nous manquent.

Eh bien , Messieurs, chaque fois que nous abordons ces questions, vous savez ce qui arrive: nous nous heurtons à l'impuissance! On a agité à cette tribune toutes les questions de prévoyance contre les accidents, contre les maladies , pour la vieillesse; à quoi a-t-on abouti? à rien. Pourquoi cela?

Pour deux raisons : parce qu'on demande à l'État ce qui doit venir de la profession , et cela ne serait pas moins vrai si on venait à aborder l'idée qui s'impose nécessairement, et dont les circonstances actuelles montrent bien l'actualité , des caisses de prévoyance contre le chômage involontaire. Mais, quelles que soient les questions posées, il y a une autre raison de notre impuissance, c'est que nous n'avons pas les éléments nécessaires pour les résoudre.

Et ici je me tourne vers la commission d'enquête et je me permets de lui dire que la manière dont elle a dirigé ses travaux ne peut nous mener à aucune conclusion pratique.

Elle a fait des questionnaires magnifiques, que j'ai lus avec le plus grand intérêt; et je crois pouvoir dire que si, non pas au terme de cette législature, mais au

terme de la suivante , en admettant qu'elle continue votre œuvre, on est parvenu à rassembler les réponses et à en dresser un résumé avec les conclusions , il faudra s'estimer bien heureux. (Très bien! à droite. )

Eh bien, si, au lieu de tout embrasser, on s'était mis tout d'abord bien en face des besoins urgents, de cette question des caisses de prévoyance , en particulier, dont les crises périodiques font sentir la nécessité , on aurait compris sans doute que l'important, le pressant, était d'avoir les éléments précis de leur constitution , c'est-à-dire une enquête exacte sur l'état du salaire de l'ouvrier, sur le salaire nominal, le salaire réel et le fonds d'épargne , aussi bien que sur le salaire relatif qui établit la situation des ouvriers par rapport aux autres classes de la société.

Voilà des données qui nous font absolument défaut et qui sont indispensables; vous l'avez bien vu dans la discussion sur la caisse des retraites , quand vous avez voulu déterminer le maximun des versements annuels ; et permettez-moi d'ajouter que j'en sens très bien moi-même la nécessité, quand je m'efforce de préparer sur toutes ces matières des contre- projets vraiment pratiques et raisonnables.

La commission d'enquête aurait pu faire ce travail; elle a procédé autrement, et jusqu'à présent elle ne vous a apporté aucun résultat. En sorte que, depuis dix mois, la question n'a pas fait un pas, et qu'on en revient nécessairement, comme M. Tony Révillon, à se tourner vers l'État et à lui dire : Donnez du travail et des subventions! Et l'État, Messieurs, n'a malheureusement qu'une chose à répondre , la discus-

sion qui se poursuit depuis trois jours le fait assez savoir : c'est que les finances sont en désordre, qu'on ne discute plus que sur le chiffre du déficit, et qu'en fait de remèdes à apporter à la crise , on n'en est plus qu'à se demander en quels termes M. le président du conseil a promis des impôts nouveaux pour l'année prochaine. (Applaudissements adroite.)

L'interpellation fut close par le vote de Tordre du jour pur et simple, et la question générale fut une fois de plus enterrée.

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