‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 4)Chapitre 19 sur 37 · BUDGET DES CULTES · texte numérisé non relu

BUDGET DES CULTES

(Discours prononcé à la Chambre des députés le 10 décembre 1884.)

Chaque année la discussion du budget des cultes était, pour la majorité républicaine de la Chambre, l'occasion de manifester ses haines religieuses , non seulement par des discours violents, mais aussi par la suppression ou la réduction des crédits les plus indispensables à l'exercice du culte catholique. A propos du budget de 1883, les passions avaient éclaté avec plus d'ardeur que jamais. La commission, n'osant proposer la suppression totale du budget des cultes , l'avait réduit autant que possible et avait chargé de soutenir ses propositions M. de Douville-Maillefeu, député de la Somme, connu par ses opinions anticatholiques et partisan acharné de la séparation de TÉglise et de TÉtat. Un tel choix, qui semblait une provocation, devait nécessairement rendre la discussion publique plus difficile et plus violente que jamais. Dans la séance du 18 décembre 1884, M. de Mun, indigné du parti pris dont les votes successifs de la Chambre offraient le téiiioignage, saisit l'occasion de la discussion du crédit pour les chanoines, dont la commission demandait la sup-

pression, pour protester énergiquement contre la situation faite aux catholiques.

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je ne viens pas essayer de défendre à mon tour devant vous le crédit que nous demandons pour le chapitre en discussion; les votes précédents nous ont appris que tous les efforts qui peuvent être tentés pour combattre les résolutions de la commission sont malheureusement inutiles. Mais, avant que vous ne terminiez la discussion de ce qu'on appelle encore , comme par dérision , le budget des cultes... {Rumeurs à gauche), et qui n'en est plus que la suppression graduelle et détournée... (C'est vrai! — Très bien! à droite), je veux apporter ici contre tout ce que j'entends depuis deux jours une protestation que, je vous l'avoue, ma conscience ne peut plus renfermer. (Très bien! très bien! à droite.)

La situation que vous allez créer est , permettez-moi de vous le dire , indigne du pays et des grands intérêts dont vous avez la charge. Je comprends ceux qui viennent ici demander la dénonciation du Concordat et la suppression totale du budget des cultes. Je les combattrai de toutes mes forces , quand s'ouvrira enfin ce grand et solennel débat qu'on nous promet depuis si longtemps et qu'aucun de mes amis ne cherche à fuir; je. les combattrai avec toute l'ardeur de ma conviction, au nom de la tradition historique, du droit des consciences et des besoins rehgieux de ce pays, au nom de la justice, du respect des engagements contractés depuis un siècle, et des grands principes de solidarité sociale qui forment les nations ; nous discuterons lar-

gement et au grand jour, et si nous sommes en opposition ouverte et déclarée, du moins ce sera une lutte franche et loyale. Cette lutte-là, je la comprends... ( Très bien! très bien ! à droite); je ne comprends pas celle à laquelle vous réduisez ici vos adversaires et vous-mêmes. (Nouvelle apjrrohat'wn sur les mêmes bancs.)

Vous vous prétendez respectueux du Concordat...

A Vextrêm^e gauche. Non! non !

M. LE RAPPORTEUR. PaS du tOUt !

M. LE COMTE Albert de Mun. J'ai parlé tout à l'heure de mes collègues de l'extrême gauche; je m'adresse maintenant à la majorité.

Vous vous prétendez respectueux du Concordat, et vous en dénaturez profondément l'esprit, l'objet et les promesses ; vous faites d'un instrument de paix et de concorde une arme de haine et de combat. {Très bien ! très bien! à droite. — Mouvements divers.)

Vous prétendez que vous voulez assurer l'exercice du culte, et vous le rendez de jour en jour plus impossible par vos vexations, par vos mille petites tyrannies, par les obstacles de toute nature que vous apportez au recrutement, à l'entretien et à la liberté de ses ministres; ce budget des cultes que vous prétendez maintenir, vous en faites une œuvre de suspicion contre le clergé tout entier et un inavouable moyen de gouvernement. {Très bien! très bien! à droite. — Rumeurs à gauche.)

Vous ne respectez rien : ni les droits acquis , ni les engagements contractés, ni la vieillesse elle-même, ni ces humbles prêtres qui vivent modestement dans nos campagnes, et à qui vous marchandez le nécessaire,

pendant que leur porte et leur pauvre bourse s'ouvrent devant toutes les misères. (Applaudissements à droite.)

Voilà votre œuvre! Voilà ce que la commission du budget vous propose sous le nom de budget des cultes ; voilà la responsabilité qu'elle prend devant vous !

M. Ballue. Elle l'accepte !

M. LE COMTE Albert de Mux. Et pour y mettre le comble , pour mieux accentuer le caractère et l'esprit de son œuvre, elle a chargé de la soutenir devant vous deux hommes que je n'ai aucune intention d'attaquer personnellement, mais dont j'ai bien le droit de dire , après le langage qu'ils ont tenu à la tribune , qu'ils ne sont pas seulement des adversaires irréconcihables du Concordat, comme le rapporteur du budget des cultes l'écrit à la première page de son rapport, ce qui paraît déjà assez étrange de la part de celui qui est chargé d'en défendre l'application... (Bruit), mais qu'ils se sont montrés ici les adversaires irréconcihables de la rehgion cathohque. (Interruptions.)

M. le comte de Douville-Maillefeu, rapporteur. Oui! parfaitement!

M. LE COMTE Albert de Mun. Oui? Eh bien, puisque le rapporteur du budget des cultes me déclare qu'il est, en effet, un adversaire irréconcihable delà religion catholique, j'ai le droit, moi, de dire à la commission et à la majorité qu'en traitant ainsi les intérêts religieux, on nous a jeté un véritable défi, on a infligé à nos croyances une sanglante offense, et à nos consciences une irrémédiable blessure. (Vifs applaudissements à droite.)

Si vous ne le comprenez pas , c'est que vous n'avez aucune idée de ce que c'est qu'une croyance , de ce que c'est que la foi religieuse; c'est que vous ne savez pas qu'en y touchant, on touche aux fibres les plus intimes du cœur... (Exclamations à gauche. — Nouveaux applaudissements à droite); c'est que vous ne savez pas ce que c'est que d'attaquer l'âme et la conscience d'un homme.

Voilà la position qu'on nous fait ici, l'outrage qu'on nous adresse, à nous et aux catholiques que nous représentons !

Eh bien, il n'est pas mauvais qu'on le dise une bonne fois , qu'on le sache et qu'on l'entende dans le pays! {Applaudissements.) Car enfin il vous est bien commode d'aller protester dans vos départements de votre respect pour la religion et de venir ici lui faire la guerre en détail! Il vous est bien commode d'aller au dehors faire des distinctions entre le cléricalisme et le catholicisme, entre le gouvernement des curés et l'exercice du culte , et de venir ici le détruire pièce à pièce ; mais il faut que cela finisse ! Ah ! vous savez bien de quelle impopularité vos noms seraient couverts si l'on comprenait dans les campagnes l'œuvre que vous accomplissez , si l'on croyait une bonne fois que ce que vous voulez, c'est l'abrogation progressive du Concordat à force de malveillance dans son apphcation, c'est la destruction par degré du budget des cultes et l'acheminement prudent , mais sûr, vers le moment où vous pourrez confisquer les églises et où les prêtres n'auront plus de quoi vivre. (Vifs applaudissements à droite. — Mouvements divers.) Vous savez bien que vous soulèveriez une immense prêtes-

tation dans ces innombrables paroisses où tout le monde veut une religion respectée, une église et un curé.

Eh bien, c'est cette protestation que j'ai voulu apporter à la tribune ! Vous m'en pardonnerez la vivacité, car elle touche à des sujets dont il est impossible de parler sans que le cœur en soit ému. (Applaudissements à droite.)

J'ai voulu qu'au lendemain de cette discussion du budget, la dernière avant le jour où nous irons, rendre nos comptes au pays , tout le monde pût savoir la vérité sur ce qui se fait ici. {Très bien! très bien! à droite.)

Et maintenant j'espère qu'il n'y aura personne , en effet, qui ne comprenne clairement ce que voulez faire; alors, le iour où votre politique sera publiquement dénoncée , vous verrez se lever contre vous , non plus seulement vos ennemis politiques, que vous pouvez bien ne pas redouter beaucoup, parce que ce ne sont jamais les ennemis politiques qui font à eux seuls tomber les pouvoirs élabhs, mais cette masse de la nation , cette masse flottante et sans parti pris , qui fait la force des gouvernements , sans laquelle ils ne peuvent pas vivre , et qui les précipite en un jour, quand, ouvrant enfin les yeux, elle se révolte contre la tyrannie qu'on lui impose. (Applaudissements prolongés à droite. — L'orateur, en descendant de la trihune, est entouré et félicité par ses amis.)

Le lendemain, une partie de la presse républicaine, honteuse de l'altitude et des votes de la majorité, ne put s'empêcher de donner raison à M. de Mun. Le Journal des Débats, entre autres, s'exprima en ces termes :

« Devant celte provocation, devant des votes multipliés qui tous enlevaient un peu de quoi vivre à de malheureux prêtres, M. de Mun n'a pas pu retenir l'expression de ses sentiments; il a parlé avec émotion, avec éloquence, avec véhémence, et, nous avons regret à le dire, c'est lui qui a tenu hier le langage du bon sens, de la saine politique et de la vraie dignité. »

Page 1