EXPÉDITION DU TONKIN
(Discours prononcé h la Chambre des députés le 7 avril 1885.)
L'expédition du Tonkin, commencée depuis deux ans, à la suite du combat sanglant où avaient péri, avec une partie de leur troupe, le capitaine de vaisseau Rivière et le commandant de Villers, s'était poursuivie au milieu de nombreuses péripéties militaires et diplomatiques. Juste dans son principe et conforme en elle-même au véritable et traditionnel intérêt de la France dans l'extrême Orient; elle avait été inopportunément engagée dans un moment où la situation de l'Europe et les douloureuses conséquences de la guerre de 1870 pesaient lourdement sur la mère patrie ; l'irrésolution longtemps entretenue dans sa direction par les funestes exigences du régime parlementaire et par les préoccupations de l'intérêt ministériel, la coupable faiblesse avec laquelle le Gouvernement, cédant aux considérations politiques, avait entrave trop souvent les opérations militaires et compromis les résultats des succès remportés par nos troupes, en paralysant l'action des chefs les plus dignes de confiance, particulièrement de l'amiral Courbet, enfin la maladresse apportée dans les négociations avec la Chine et aggravée par une présomptueuse ignorance des habitudes et de la situation du Céleste Empire, toutes ces causes réunies avaient peu à peu transformé une campagne nécessaire, qui pouvait être prompte et fructueuse,
en une guerre prolongée, coûteuse, et alarmante pour les intérêts comme pour l'amour-propre de la France. L'opinion publique, sans cesse surexcitée par les récits des combats de jour en jour plus nombreux et plus difficiles, et par les vives et fréquentes discussions que soulevaient au Parlement les demandes successives de crédits toujours plus lourds, s'était peu à peu animée jusqu'au plus haut point contre le chef du cabinet, M. Jules Ferry, chargé devant elle de toute la responsabilité de cette lointaine entreprise. Le 29 mars 1885, la nouvelle, éclatant tout à coup dans Paris, du grave échec éprouvé à Langson, près de la frontière chinoise-, par la colonne du général Négrier, et de la retraite précipitée qui l'avait suivi, venait porter à son comble l'émotion générale. Dans la séance du lendemain, le ministère, écrasé par la situation et renonçant lui-même à se défendre, fut renversé par la Chambre, qui, en votant immédiatement 50 millions pour faire face aux besoins les plus urgents, refusa même d'examiner la demande d'un crédit de IbO millions, formée par le Gouvernement. Après une crise de quelques jours, un nouveau ministère fut constitué sous la présidence de M. Henri Brisson, alors président de la Chambre des députés. Le 7 avril, le cabinet se présenta devant la Chambre, et son chef demanda immédiatement, sans aucune explication nouvelle, les 150 millions refusés à son prédécesseur. La droite ne crut pas pouvoir les lui accorder dans ces conditions et sans qu'il lui fût donné de garanties pour l'avenir, quant aux projets du Gouvernement et à la conduite ultérieure des affaires du Tonkin. M. de Mun n'était pas, comme la plupart de ses collègues, un adversaire systématique de l'expédition; mais il partageait leur opinion sur ce point. Il se chargea, avant le vote, d'expliquer à la tribune son abstention et celle de ses amis.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je n'ai que quelques paroles à dire à la Chambre pour lui expli-
quer l'attitude qu'un certain nombre de mes amis et moi nous entendons garder dans ce débat.
Il y a huit jours, au milieu des circonstances les plus graves , la Chambre , dans un vote unanime dicté par le patriotisme, a voté un crédit de 50 milhons pour apporter sans retard à l'armée qui combat au Tonkin les secours que ces circonstances rendaient nécessaires , et pour permettre au pouvoir exécutif de sauvegarder l'honneur du drapeau. Ce crédit était suffisant pour faire face au devoir national. Tous, nous l'avons voté sans hésitation.
Rien, au moins rien de ce que nous savons, ne paraît commander, pour la sécurité de nos troupes, d'aller au delà pour le moment. Et cependant on vient aujourd'hui, au risque de placer la Chambre dans une situation contre laquelle, en ce qui nous regarde, nous tenons à protester, on vient avec une précipitation inouïe lui demander d'accorder, sans information préalable , presque sans discussion , un nouveau crédit de 150 millions , qui engage l'avenir définitivement de la manière la plus grave.
Le Gouvernement qui vient de s'asseoir sur ces bancs, qui n'a eu qu'à peine le temps d'y paraître, et qui sans doute n'a pas eu celui de se bien pénétrer de la question, ne nous apporte aucune explication précise. Il ne nous apprend rien ni sur la situation de l'armée du Tonkin, ni sur les événements militaires ou diplomatiques qui peuvent se dérouler dans l'extrême Orient, et la vérité, si difficile à dégager au milieu des dépêches contradictoires et des nouvelles à sensation qui ont si fortement ému l'opinion dans ces derniers jours, la vérité ne nous est révélée par aucune com-
munication officielle. L'obscurité est plus complète que jamais , et c'est dans ces conditions qu'on vient nous demander un crédit de 150 millions , qui n'est que l'héritage du cabinet dont la Chambre vient hier de juger si sévèrement et de condamner la conduite. (Très hien! très bien! à droite.)
Le nouveau Gouvernement, dans une déclaration dont nous avons à peine , au milieu de cet empressement, pu saisir les termes, nous dit seulement que son intention est de contraindre la Chine à la paix , et M. le président de la commission des crédits se borne, pour justifier la proposition qu'il nous demande de voter, à reproduire la déclaration du Gouvernement. Mais le cabinet ne nous a fait connaître, d'ailleurs, ni quels sont ses desseins pour la conduite générale de l'expédition , ni quelles sont ses vues pour son avenir. Voilà dans quelle situation on nous demande de voter une résolution aussi grave, de consacrer, par un vote définitif, une guerre dont on ne nous montre ni l'issue ni les moyens d'action. Messieurs, nous ne pouvons pas accepter cette situation, et nous voulons dégager notre responsabilité. (Très hien! très hien! à droite.)
La majorité qui, pendant deux ans, a soutenu de sa confiance et de ses votes de crédits le Gouvernement qu'elle vient d'abandonner et de condamner, la majorité qui l'a encouragé dans la voie au terme de laquelle nous avons rencontré de si cruelles déceptions, la même majorité paraît prête, aujourd'hui, à se précipiter avec la même passion, avec le même aveuglement, dans un vote aussi irréfléchi, entouré de garanties aussi peu sérieuses, et dans une route qui ne
semble guère différente de celle où elle se laissait entraîner hier... (Très bien! très bien! à droite), qui n'en diffère que par le choix des personnes assises sur les bancs ministériels. (Très bien! très bien! à droite. — Réclamations à gauche.)
M. Leydet. La différence est sensible!
M. LE COMTE Albert de Mon. La différence peut être sensible pour ceux d'entre vous qui sont au courant des intentions particulières des membres du cabinet, mais elle ne saurait être saisissable pour ceux qui, comme nous, ne peuvent juger un Gouvernement que par ses déclarations , par les explications nettes et précises qu'il doit donner dans une discussion sérieuse, et par les actes qu'il accomplit sous sa responsabilité. (Très bien! très bien! à droite.)
Pour nous , il n'y a donc rien de changé. La commission des crédits , devant le désir manifesté par le Gouvernement, et pour ne pas lui refuser un premier témoignage de confiance, devant l'empressement manifesté par la majorité, nous a présenté un rapport qui ne contient aucun éclaircissement nouveau : et comment aurait-elle pu nous en apporter, ayant à peine eu le temps de s'entretenir un instant avec les membres du Gouvernement, n'ayant pu certainement étudier les documents si graves, si importants, qu'on a tant de fois réclamés dans les précédentes discussions... (C'est cela! très bien! très bien! et applaudissements à droite)... qui sont plus nécessaires aujourd'hui que jamais après les événements de la dernière semaine, et que sans doute on n'a pu communiquer à la commission que bien superficiellement, si j'en juge par les
quelques instants pendant lesquels elle a délibéré? (Très bien! très bien! à droite.)
Voilà la situation qu'il était nécessaire de bien établir devant le pays. La majorité veut persister dans la voie oîi elle est engagée depuis si longtemps, pour ne pas marchander sa confiance au cabinet qui vient de prendre la direction des affaires ; elle en est libre : la responsabilité lui appartiendra tout entière. Pour nous, qui ne sommes pas guidés par le même souci, qui n'avons d'autre préoccupation que l'intérêt du pays, nous déclarons très nettement qu'en l'absence de toute espèce d'information , dans l'obscurité complète dans laquelle on nous enferme , ne sachant ni quels sont les événements d'aujourd'hui, ni quelles sont les intentions de demain, nous refusons de nous associer à une discussion aussi improvisée, et d'engager avec une pareille légèreté la fortune et les destinées de la France. (Très bien! très bien! et applaudissements répétés à droite. — L'orateur, en retournant à sa place, est félicité par ses collègues de la droite.)
LOI