III. — r
îâaësîTnation légale , comme dit votre décret , c'est d'être consacrée à la sépulture des grands hommes, sans rien perdre de son caractère religieux. Voilà l'histoire, voilà la loi. (Très bien! très bien! à droite.)
Et savez -vous maintenant quand et comment le Panthéon a été soustrait au culte? Ce n'est pas même à l'occasion de la translation des cendres de Voltaire. Dans le décret qui l'ordonne, il est encore dit qu'elles seront portées de l'église de Reuilly à celle de Sainte- Geneviève.
Ce n'est que plus tard , sans aucun acte législatif, à la suite d'un rapport de M. Quatremère de Quincy, qui proposait au Directoire du département de rendre un arrêté consacrant exclusivement l'édifice , dit nouvelle Sainte -Geneviève, aux usages civiques, sans aucun mélange de culte ni de cérémonie religieuse. L'arrêté ne fut pas rendu, ou du moins il n'en reste aucune trace, mais le mouvement révolutionnaire, grandissant toujours, les faits se substituaient aux lois; le culte disparut de Sainte -Geneviève, et le nom de Panthéon fut écrit sur le fronton du temple païen dont on allait ouvrir la porte à la dépouille de Marat. (Vifs applaudissements à droite.)
Voilà la source de votre droit: il ne s'appuie que sur la violence; il n'est justifié par aucun texte de loi. Votre décret, qui abroge tous les décrets précédents, ne laisse subsister que la loi de 1791 : vous n'avez pas le droit de la dénaturer. Je suis fâché d'avoir à vous le dire, Messieurs les ministres, c'est pourtant ce que vous avez fait dans votre rapport au président de la Répubhque.
Vous dites que l'Assemblée nationale décida que « le
nouvel édifice serait destiné à recevoir les cendres des grands hommes »; — dans le texte il y a : « le nouvel édifice de Sainte -Geneviève. » — Vous avez ôté ces mots -là, parce qu'en affirmant le caractère religieux de l'édifice, ils vous condamnaient à l'avance : vous avez dénaturé la loi pour la violer plus facilement. (Bravos et applaudissements à droite.)
Et ce n'est pas seulement dans son esprit que vous l'avez violée, c'est dans sa lettre elle-même; car vous vous êtes arrogé le droit de décider qu'il suffirait d'un décret du président de la République pour porter au Panthéon tous ceux à qui le Parlement aurait voté des funérailles nationales; tandis que l'article 2 de la loi, que vous invoquez comme base de votre droit, disposait que les honneurs du Panthéon ne pourraient être accordés que par le Corps législatif Ainsi l'arbitraire est partout dans vos décrets.
Mais j'ai hâte d'en finir avec cette question de droit légal; il y a un autre droit que vous avez violé, un autre droit bien autrement sacré : c'est le droit des consciences. (Applaudissements répétés à droite. — Bruyantes protestations à gauche.)
Vous avez blessé jusqu'au fond, je ne dis pas seulement les consciences cathohques, mais toutes les consciences rehgieuses. (Nouveaux applaudissements à droite.)
Vous les avez blessées sans excuse, sans autre raison que la pression des violences extérieures... (Nouveaux applaudissemeiits sur les mêmes hancs)^ quand tout, dans la circonstance, et le respect des vieilles traditions de la foi parisienne et le soin même de la gloire que vous prétendiez honorer, aurait dû vous détourner
d'un pareil attentat; et votre offense a déjà retenti d'un bout à l'autre du pays. (Nouveaux applaudissements à droite.)
M. DE Baudry d'Asson. C'est le commencement de la fermeture de toutes les églises !...
M. Georges Perin. Vous êtes, monsieur de Mun, un peu dur pour le roi Louis-Philippe.
M. LE COMTE Albert de Mux. Ce n'était pas assez...
M. Georges Perin. Ménagez les orléanistes !
M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ai à ménager personne, mais seulement à prolester contre vos violences avec toute l'indignation de ma conscience. Ce n'était pas assez d'avoir condamné à la pompe toute païenne que vous préparez les restes de celui qui fut le chantre inspiré de la prière pour tous et de la douleur consolée par les immortelles espérances, de celui qui est mort en écrivant pour sa dernière pensée : Je crois en Dieu... (Vifs applaudissements à droite.)
Plusieurs membres à V extrême gauche. Lequel^ lequel?
M. Georges Perin. Ce n'est pas celui que vous voulez nous imposer ! . . .
M. LE comte Albert de Mun. Ce n'était pas assez d'avoir infligé à la France chrétienne le spectacle de ces funérailles que vous appelez nationales, et dont vous bannissez une partie de la nation: il a fallu que, pour obéir aux passions et aux menaces, vous fissiez d'un convoi funèbre l'occasion d'une profanation impie et du triomphe brutal de la libre pensée sur la religion. {Bravos et applaudissements répétés à droite.)
Vous allez chasser de l'éghse où elle était vénérée la sainte la plus populaire de l'histoire nationale, celle
aux pieds de qui, pendant les souffrances du grand siège, la population parisienne, fidèle à ses traditions, se rendait en foule pour l'invoquer et lui demander sa délivrance. (Nouveaux bravos et applaudissements sur les mêmes hancs.)
Mais ce n'est pas encore assez! Vous allez chasser de son temple Dieu lui-même, pour installer à sa place la dépouille d'un homme ! comme si l'immortalité de la gloire pouvait être protégée par la négation de ce qui est éternel! {Applaudissements sur les mêmes hancs.)
Y avez-vous bien pensé? Y avez-vous bien réfléchi? Ces funérailles athées, vous ne pouvez pas sans un intolérable outrage les conduire devant nos autels et les abriter sous la croix. (Mouvements.) Il faudra donc que la profanation soit entière! Demain, aujourd'hui peut-être, à l'heure où je vous parle, vous allez arracher de Sainte -Geneviève les autels et les tabernacles.
M. Paul Bert. On les enlèvera en plein jour, tandis que vous vous êtes cachés la nuit pour enlever du Panthéon les cendres de Voltaire !
M. LE COMTE Albert de Mun. ... et de ce dôme, qui domine Paris, vous allez précipiter la croix de notre Dieu ! (Applaudissements prolongés à droite.)
M. DE Baudry d'Asson. C'est une infamie !
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien! la France entière entendra le bruit de sa chute, et elle la relèvera contre vous. (Nouveaux applaudissements à droite.)
M. Roque de Fillol. C'est une nouvelle croisade dont vous nous menacez?
M. LE COMTE Albert de Mun. Voilà donc ce que vous avez fait de la grande mémoire que vous voulez honorer. Vous avez oublié le grand poète et l'illustre écrivain qui appartenait à la France , pour livrer ses restes au vent des discordes sociales et à tous les hasards de l'avenir. (Très h'ien! très bien ! à droite.)
Vous avez abaissé sa gloire au niveau de vos petites passions... (Vifs applaudissements à droite), et vous n'avez voulu de lui qu'un prétexte à une manifestation d'athéisme.
A droite. C'est cela! Très bien!
M. LE COMTE Albert de Mun. Voilà le spectacle que vous allez donner à la France, et l'armée, qui n'a plus le droit d'accompagner ses vieux chefs jusqu'à l'église quand ils meurent en chrétiens , sera réduite à escorter ce convoi païen jusqu'au seuil du temple sans Dieu. (Bravos et applaudissements à droite, )
Eh bien, Messieurs, l'outrage que vous allez accomplir n'a d'égal que votre imprudence... (Très hieyiî très bien! à droite); il soulèvera' contre vous toute la France chrétienne, et le moment n'est pas loin où elle vous fera entendre sa réponse.
M. Ballue. Nous l'attendons avec confiance.
M. le comte Albert de Mun. C'est Victor Hugo qui, dans un de ses écrits, appelait la translation des restes de Voltaire au Panthéon « une saturnale funèbre »; il a jugé lui-même le sort que vous lui destiniez. (Bravos à droite.)
Désormais il n'est plus question de Victor Hugo , il n*est plus question de sa gloire, il n'est plus question de funérailles nationales. Ce que vous montrerez lundi à Paris et à la France, ce ne sera plus qu'une satur-
nale funèbre. {Applaudissements yrolongés et répétés à droite. — L'orateur est entouré et félicité par ses amis. )
M. Goblet, ministre de Pinstruction publique et des cultes, répondit à M. de Mun , qui se borna à lui répliquer par ces quelques mots :
Messieurs, je n'ai point à répondre à M. le ministre de l'instruction publique. {Bruit à gauche.)
J'estime que, sur la question de l'illégalité, il n'a point renversé mon argumentation; que, sur la question de la profanation, il n'a rien dit qui puisse calmer l'émotion de nos consciences. {Rumeurs à gauche.)
M. Glovis Hugues. On va vous retirer Notre-Dame, si vous continuez. {Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT. Je réclamc de nouveau le silence.
M. LE COMTE Albert de Mun. Ma protestation subsiste tout entière, et contre l'illégalité et contre la profanation: je n'ai rien à y ajouter, rien à en retirer, et j'ai déposé entre les mains de M. le président un ordre du jour dont il voudra bien donner lecture à la Chambre. {Très bien! très bien! à droite. — Aux voix! aux voix!)
L'ordre du jour proposé par M, de Mun, et signé par presque tous ses collègues de la droite, était ainsi conçu:
« La Chambre, regrettant la mesure prise par le Gouvernement, mesure qui ne peut être considérée par les catholiques que comme un acte de provocation et d'insigne faiblesse , passe à l'ordre du jour. »
Il fut repoussé par 369 voix contre 81.
Un ordre du jour approuvant pleinement l'esprit et les termes des décrets du Gouvernement fut proposé par M. Madier de Monljau, et voté par 330 voix contre 88.