PROJET D'ORGANISATION DU PARTI CATHOLIQUE
Lettres à M. le vice-amiral Gicqucl des Touches et à M. le vicomte de Bélizal, député.
La Chambre élue le 21 août 1881 était arrivée au terme de son mandat. Les élections générales étaient fixées au 4 octobre 1885. Par suite d'une modification de la loi électorale, elles devaient se faire au scrutin de liste. Au moment où la session législative prenait fin, les députés de la droite rédigèrent et signèrent en commun un manifeste au pays, où les violences et les fautes du gouvernement républicain étaient dénoncées avec leurs funestes conséquences : M. de Mun joignit sa signature à celles de ses collègues. Un peu plus tard, sur rinitiative du comité de défense religieuse, un appel fut adressé aux électeurs par les représentants des grandes œuvres catholiques: M. de Mun le signa à ce titre; il était ainsi conçu :
Électeurs,
La Chambre que vous avez à élire aura une puissance presque absolue pour le bien ou pour le mal. Comme celle dont les pouvoirs vont enfin expirer, elle disposera de la fortune, des libertés, de l'honneur de la France.
C'est au nom de la pairie en péril que nous faisons appel à vos consciences.
Votre devoir est de voler.
Mais pour qui voterez-vous? Quels sont les hommes que vous devez exclure? Quels sont ceux que vous devez choisir?
Certes, les sectaires, dont les électeurs abusés ont, dans les scrutins précédents, accepté la domination, ont accumulé bien des ruines matérielles et niorales.
Ils ont dévasté les finances par leur imprévoyance et leurs prodigalités. Après avoir fait en huit ans quatre milliards d'emprunt, ils seront demain dans la nécessité d'emprunter quinze cents millions ou tout au moins, d'après les appréciations les plus modérées, un milliard de plus, et de demander au pays deux cents millions au moins d'impôts nouveaux pour combler le déficit croissant du budget.
Ils ont prodigué le sang et les ressources de la France dans des expéditions lointaines mal préparées et mal conduites, et leurs préoccupations égoïstes ont compromis le succès que nous devions à l'héroïsme de nos marins et de nos soldais.
Leurs fautes ont été lourdes, leur obstination criminelle. Ils ont excité toutes les convoitises, multiplié les promesses irréalisables. Ils laissent les esprits divisés, le monde du travail partagé en deux camps ennemis, l'industrie et l'agriculture en détresse, tous les intérêts inquiétés ou compromis.
Ces hommes, il faut les exclure des conseils du pays, parce qu'ils sont les artisans de sa ruine.
Catholiques, nous adressant à des catholiques, nous ajoutons :
Ces hommes sont coupables d'autres attentats, qui sont la source de nos divisions, Torigine de nos malheurs , la cause de nos angoisses.
Ils ont traité le catholicisme en ennemi, expulsé les religieux de leurs demeures et les sœurs de Charité de l'asile
des malheureux ; interdit au culte la rue ouverte aux masca rades ; jeté IMmage du Christ hors de Técole et du cimetière. Ils ont banni Dieu de renseignement officiel, et cherchent à imposer à tous cet enseignement athée. Il veulent chasser Dieu de l'âme du peuple, comme ils l'ont chassé de la constitution et des lois.
La persécution se poursuit; chaque jour de nouvelles écoles chrétiennes se ferment. Hier encore, l'église dédiée à la patronne de Paris était profanée.
Demain, s'ils restent les maîtres, ils imposeront le service militaire aux séminarisles pour empêcher le recrutement du clergé. Demain, la suppression du budget des cultes viendra compléter l'œuvre de spoliation commencée déjà par de misérables réductions. S'ils ont attendu, c'est qu'ils ont peur de vous et aussi qu'il entre dans leur plan d'affaiblir l'Église avant de la dépouiller.
Électeurs catholiques, sachez-le bien, voilà ce que les élections prochaines peuvent réparer ou aggraver.
Donc, le devoir est clair, l'obligation est impérieuse.
Chassez du Parlement les ennemis de toute foi et de tout droit.
Votez pour des hommes qui soient résolus à défendie, sans compromission et sans faiblesse, les droits impiesériplibles de l'Église et ses libertés nécessaires, notamment la liperté d'association religieuse et celle de l'enseignement à tous les degrés.
Nous savons, nous catholiques, que ces droits et ces libertés ne sont pas, quel que soit l'État, une concession de l'État. Nous savons que l'indépendance de l'Église, à raison de son institution divine, est un droit antérieur à toutes les formes de gouvernement, supérieur au caprice de tous les pouvoirs, quels qu'ils soient.
Étroitement unie, d'ailleurs, à toutes les traditions et à toutes les grandeurs de notre histoire, cette indépendance est sacrée pour ceux même qui , sans partager notre loi ,
ont le respect du droit des consciences et le sentiment des nécessités sociales,
Affirnaez donc par des voles ces vérités, et votre volonté de les faire prévaloir dans le gouvernement de notre pays.
Ne conférez l'honneur de vous représenter qu'à Flionnéte homme qui aime d'un amour désintéressé la religion, la justice et la patrie.
Et ne vous bornez pas à voter; prenez part à la bataille électorale par la parole, par l'action , par le sacrifice.
Surtout unissez-vous; grâce à cette union, et grâce au concours de tous ceux qui, comme vous, veulent la religion indépendante, la France libre, grande et forte, la bonne cause triomphera.
Catholiques, nous sommes le pays, ne souffrons pas qu'on en dispose sans nous et contre nous,
Ad. Baudon, Vicomte de Bélizal, A. BENOiST-o'Azy , Lucien Brun, Charles Chesnelong, le vice-amiral marquis GiCQUEL des Touches, Kolb-Bernard, Keller, E. de la Bassetière, comte Lanjuinais, baron de Mackau, comte Albert de Mun. baron de Ravignan.
Il parut à beaucoup de catholiques que cet appel ne pouvait pas rester à Tétat de simple manifestation, mais qu'il devait avoir pour conséquence une action énergique et organisée. M. de Mun partageait ce sentiment; il était d'ailleurs depuis longtemps convaincu que la formation d'un parti catholique, prenant pour programme la revendication des droits de l'Église et la défense des intérêts populaires, était le grand besoin du moment et le seul moyen efficace de lutter contre les forces révolutionnaires. 11 crut de son devoir d'exprimer toute sa pensée à ce sujet, avant l'ouverture de la période électorale, et il le fit par la lettre suivante adressée à M. le vice-amiral Gicquel des Touches, l'un des signataires du manifeste dit des Treize, qui lui avait écrit pour lui de-