‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 4)Chapitre 31 sur 37 · AFFAIRES DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE MADAGASCAR

Discours prononcé à la Chambre des députés le 27 février 1886.)

Depuis 1884, la Chambre, après avoir, dans un vote presque unanime, affirmé sa résolution de maintenir tous les droits de la France à Madagascar, avait, dans ce but, voté des crédits importants. La situation était restée dans la Grande Ile à peu près stationnaire : aucun effort sérieux n'avait été entrepris. Mais le Gouvernement avait entamé d'interminables négociations, que la duplicité des Howas, soutenus et inspirés secrètement par les méthodistes anglais, avait indéfiniment traînées en longueur. Tout à coup on apprit que le traité si longtemps différé venait d'être conclu et signé par nos négociateurs, et la nouvelle de cet événement, transmise par le télégraphe dans les derniers jours du mois du décembre 188b, venant à éclater au milieu de la difficile discussion engagée sur les expéditions coloniales, impressionna vivement la Chambre. A la réfiexion , il ne fut pas difficile de reconnaître dans cette coïncidence une manœuvre parlementaire habilement préparée par le ministre des affaires étrangères, M. de Freycinet. Mais la diversion ainsi ménagée avait produit son elfet et facilité la conclusion du débat. Ce fut un mois plus tard seulement qu'on connut le texte du traité et qu'on put se rendre compte de son insuffisance : la

commission nommée pour l'examiner conclut cependant à la ratification, dans la crainte qu'un refus ne rendît nécessaire une guerre onéreuse. La discussion s'ouvrit à la fin de février 1886. Pour défendre le traité vivement attaqué, M. de Freycinet ne se borna pas à insister sur les graves conséquences que pourrait entraîner son rejet, il crut pouvoir se féliciter comme d'un succès du résultat obtenu, et présenter les conditions acceptées par le gouvernement howa comme une pleine satisfaction donnée aux revendications de la France. M. de Mun demanda la parole pour répondre au ministre des affaires étrangères.

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je n'avais pas l'intention d'intervenir dans ce débat, malgré le très vif intérêt que m'inspire cette question si française et si nationale de Madagascar, et malgré la part que j'avais prise il y a deux ans à la première discussion qu'elle a soulevée dans la Chambre. Je n'avais pas l'intention de parler, parce que, je Tavoue avec une tristesse que je ne cherche pas à dissimuler, car aucune situation n'est plus pénible pour le patriotisme, il me paraissait aussi difficile d'accepter le traité que de le rejeter, et, dans cet état d'esprit, je n'avais rien de mieux à faire qu'à m'exhorter moi-même à la résignation.

Mais le discours qu'a prononcé jeudi soir M. le président du conseil m'a rendu , je dois le dire, l'effort plus pénible que je ne m'y attendais , et, après l'avoir entendu, je ne crois plus pouvoir, en ce qui me regarde, prendre la responsabiUté qu'il nous demande de partager avec lui. {Mouve7nents divers.) Car, bien évidemment , nous n'entendons pas la question de la même manière.

J'aurais compris qu'on vînt nous dire : Voilà un traité qui nous donne ceitains avantages, assurément très éloignés de nos revendications premières, mais enfin, qui nous offre un moyen de sortir d'une situation difficile et depuis trop longtemps en suspens. Nous n'avons pas pu obtenir mieux : nous avons fait ce que nous avons pu.

J'aurais compris ce langage modeste; il convenait à la situation ; et s'il n'était pas fait pour exciter beaucoup notre enthousiasme , ni pour flatter démesurément notre amour- propre national, surtout quand on songe quelles sont les deux nations en présence, il pouvait du moins paraître sage et pratique, étant donné l'état actuel des esprits et celui de nos finances.

Mais ce n'est pas ce qu'a fait M. le président du conseil; il ne nous a pas demandé la résignation, mais l'approbation, et, sans une parole de regret, sans une réserve , au contraire , en se félicitant très haut des résultats obtenus , il a fait l'apologie du traité qu'il nous demande de ratifier.

Eh bien, quant à moi, je proteste contre ce langage, et je désire dire en un mot pourquoi je ne puis pas accepter la question ainsi posée. Je ne trouve pas qu'elle établisse la situation comme elle doit l'être, ni surtout qu'elle fasse la part exacte des responsabilités. M. le président du conseil nous a dit, en commençant son discours, que, pour bien apprécier un traité, il fallait se reporter au point de départ des événements, et le comparer avec les résultats obtenus.

Eh bien, cette comparaison, qu'il me permette de le lui dire, il ne l'a pas faite complètement. Il y a dans l'histoire de toute cette affaire de Madagascar un inci-

dent considérable qui, assurément, ne marque pas le point de départ de la question elle-même, mais qui est du moins celui de l'intervention active du Parlement dans l'affaire, et qui mérite bien ainsi de fixer un moment l'attention de l'Assemblée. C'est l'ordre du jour mémorable voté dans la séance du 27 mars 1884, à la suite d'une interpellation soulevée par M. de Lanessan sur la situation de Madagascar.

M. le président du conseil n'en a pas dit un seul mot; je demande à la Chambre la permission de réparer cette omission.

Que demandions-nous ici il y a deux ans? Nous demandions trois choses : la première, c'était le maintien énergique des droits anciens et historiques de la France sur Madagascar. Tous ceux qui étaient présents à cette séance se le rappellent certainement. L'unanimité presque entière s'était rencontrée sur ce terrain : 450 voix, si je ne me trompe, coQtre 32. Il s'était fait dans cette salle comme un grand courant de patriotisme;— je le rappelle, parce que c'était bien le mobile qui inspirait les votants, et sans vouloir en aucune façon tourner cette expression contre ceux qui n'ont pas cru devoir les imiter; — il s'était fait dans la Chambre un grand courant patriotique qui avait entraîné presque tout le monde, éteignant pour un moment les dissentiments, les divisions de parti, les discordes politiques. On n'avait eu devant les yeux que l'honneur national et la tradition française...

M. Georges Pemn. Je demande la parole.

M. LE COMTE Albert de Mun. ... et tous les regards s'étaient tournés vers cette grande terre, liée depuis plus de deux siècles à l'histoire de la métropole.

dont la vieille monarchie avait fait une terre française, (Riiineurs sur plusieurs bancs à gauche. — Très bien! très bien! à droite.)

M. LE VICOMTE DE BÉLizAL. G'est la vérité.

M. LE COMTE Albert de Mun... que la Convention elle-même, et Napoléon P'' après elle, avait regardée comme une partie intégrante de la France, sur laquelle nos droits avaient été solennellement reconnus par un acte diplomatique , en 1816 , quand le gouverneur anglais de l'île de France, sir Farquhar, voulut s'en prévaloir pour les tourner au profit de l'Angleterre, en mettant la main sur Madagascar comme sur une dépendance de File Maurice, et qu'enfin depuis lors, sans un moment d'interruption, tous les représentants de la France dans la mer des Indes, et M. de Mackau, alors capitaine de vaisseau, et le commandant Blévec, et l'amiral de Hell n'avaient cessé de revendiquer.

Ce n'était pas une conquête à faire : c'était un morceau du patrimoine national qu'il s'agissait de conserver.

Voilà le sens qu'a eu d'abord l'ordre du jour du Ti mars 1884 : il n'y avait pas de fierté plus légitime, il n'y avait rien de plus honorable pour le pays et pour l'assemblée que cette presque unanime décla ration.

Et, je puis bien le dire, c'est un des meilleurs souvenirs de ma vie publique que d'avoir pu, ce jourlà, contribuer en quelque chose à cet acte d'union patriotique. (Très bien! très bien!)

Hors de cette pensée générale, deux idées avaient surtout dominé le débat; à côté du droit, et comme un corollaire nécessaire, la Chambre avait aperçu pour

la France un double devoir. D'abord un devoir de protection sur les populations de la côte nord -ouest, envers lesquelles, quoi qu'on en ait dit, je crois encore que nous sommes liés par les conventions passées en 1841 et 1842. Je me hâte de le dire, je ne m'illusionne pas sur ces peuples de la côte, je ne crois pas beaucoup à leur civilisation ni à leur développement; mais, permettez moi de vous le dire, ce n'est pas la question; il ne s'agit pas de savoir si les Sakalaves sont des sauvages , mais bien si la France est liée avec eux par des engagements et des traités formels : si oui, elle n'a pas le droit de les abandonner. Eh bien, pour moi, cela est indiscutable.

Il y a deux ans, personne ne l'a nié dans la Chambre, et j'ajoute qu'au dehors personne ne l'a nié, mais qu'au contraire tout le mende l'a affirmé de 1^ façon la plus éclatante. Quand, en 1882, M. de Freycinet étant, je crois, ministre des affaires étrangères, l'amiral le Timbre faisait avec tant d'énergie disparaître de la côte les drapeaux hovas , c'était en vertu des traités de 1841 et de 1842, et, du reste, sans remonter plus haut, je ne veux pas d'autre preuve que la patience, la persistance avec lesquelles, pendant toute la durée des longues , des fastitieuses négociations de 1881, l'amiral Galiber et AI. Bandais ont insisté sur ces traités de 1841 et de 1842, qu'ils invoquent à chaque moment, que les plénipotentiaires hovas affectent de ne pas connaître, dont on leur montre le texte, qu'ils nient cependant encore, mais que nos plénipotentiaires, à nous, ne se lassent pas d'affirmer.

(( Nous sommes responsables des Sakalaves vis-à-vis de l'Europe, disait M. Bandais; la France a toujours

respecté ses traités, et elle se croit aussi bien engagée vis-à-vis des Sakalaves que de tout autre peuple de l'Europe. »

(( Nous avons des engagements vis-à-vis des tribus sakalaves , disait l'amiral Galiber : ces engagements sont pour nous un devoir sacré, et nous n'y faillirons pas. L'Europe connaît ce protectorat et nous reprocherait d'abandonner les tribus qui en sont l'objet. »

Voilà le langage de nos plénipotentiaires , le langage des ministres de la marine d'hier. Ainsi il y avait des traités avec ces populations- de la côte nord-ouest: cela est bien établi, et nous n'avons pas le droit de les aban donner.

Voilà le premier devoir que la Chambre avait reconnu par l'ordre du jour du '27 mars 1884. (Très bien! très bien! sUr divers bancs.)

Le second était la protection de nos nationaux, indignement lésés dans leurs droits : vous savez comment : M. Bureau de Vaulcomte vous a raconté hier l'histoire de cette loi 85, qui annule en fait le droit reconnu à nos nationaux par le traité de 1868 d'acquérir ou de louer, en défendant tout simplement aux Hovas de vendre ou de donner à bail à des étrangers. Il faut en convenir, on ne se moque pas d'un traité avec plus de désinvolture; c'était là le grand grief : il avait éclaté à propos de la succession Laborde. Il y avait là une atteinte flagrante, directe, aux droits reconnus; et je ne parle pas de la hberté religieuse, de la hberté d'enseignement, indignement violées , elles aussi, au mépris des traités, par une autre loi , la loi 49 de ce code hova si habilement rédigé sous les influences savantes que je n'ai pas besoin de nommer. (Très bien! Ires

bien! sur divers bancs.) Je ne parle pas non plus de la liberté des personnes , compromise par mille mesures vexatoires , ni des expulsions violentes qui les avaient couronnées.

La Chambre avait reconnu que c'était là une situation inacceptable, et elle avait nettement manifesté sa résolution d'y mettre un terme.

Ainsi, indépendamment de la question générale de la revendication des droits de la France, le sentiment d'un double devoir s'était imposé à tous les esprits , la protection des peuples du nord -ouest, liés avec nous par des conventions authentiques, et la protection de nos nationaux, violemment privés des droits que ces traités leur accordaient.

Et puis, au-dessus de tout cela, il y avait l'intérêt immense de l'établissement de la France dans la mer des Indes , de son prestige , de son autorité sur la côte africaine , qui lui fait une obligation de rester à Madagascar, sous peine, suivant la forte expression de l'amiral Page, d'être enchaînés à Bourbon comme Prométhée sur son rocher ! {Très bien! très bien!)

Voilà l'histoire de l'ordre du jour de 1884. Voilà, pour nous, le point de départ de la question, celui que M. le président du conseil n'a pas rappelé lorsqu'il a voulu comparer nos revendications avec les résultats obtenus. Qu'il me permette de le lui dire, s'il avait fait cette comparaison, il eût sans doute été moins prompt à dire que le traité du 17 décembre n'était ni plus ni moins critiquable que tous les traités du monde, et qu'à tout prendre il offrait, pour sortir d'embarras, une solution exempte de sacrifices; ce sont ses propres paroles.

Exempte de sacrifices, Monsieur le président du conseil! Comment! nous avions affirmé ici, il y a deux ans, notre volonté de maintenir énergiquement les droits de la France sur Madagascar! Ce mandat, le Gouvernement l'avait accepté dans ces termes et tout entier, — les instructions de M. Jules Ferry, aussitôt après la séance du 27 mars, sont formelles, — et vousmême, Monsieur le ministre, vous saviez si bien la gravité de cette question, que lorsque, dans votre hâte de traiter, vous avez donné à M. Patrimonio, le 22 septembre 1885, avec les pouvoirs de négociateur, vos premières instructions, vous écriviez, dans le projet de traité que vous lui remettiez, cet article 13 :

a Sa Majesté la reine de Madagascar continuera, comme par le passé, de présider à l'administration intérieure de tous ses États. »

De tous ses États! Sans doute vous comptiez ainsi réserver le principe, et, en concédant le titre par courtoisie, ne point engager la question de souveraineté.

Eh bien, qu'est devenu cet article 13?

M. Patrimonio l'a rayé d'un trait de plume, et il vous écrit : (( Nous avons fait un changement à la rédaction proposée, et nous avons dit : « La reine de Madagascar continuera, comme par le passé, à présider à l'administration intérieure de toute File. » « De toute l'ile , )) au lieu de : « Sur tous ses États. » Et M. Patrimonio vous dit, après cela, tout simplement : « La concession est de peu d'importance, et je suis certain que vous voudrez bien l'approuver. »

11 ne se trompait pas, en effet. Vous avez approuvé sans une observation.

Eh bien, quant à moi, je trouve que c'est une déplorable faiblesse. (Très bien! très bien! à droite.) Jusqu'à présent le titre de reine de Madagascar n'était qu'un titre honorifique. Aujourd'hui vous lui avez reconnu une souveraineté réelle sur l'ile tout entière, et vous avez encore aggravé cette concession déjà si grande en ajoutant comme un démenti à toute notre histoire visà-vis des Hovas les mots : « Comme par le passé, » au mépris, laissez-moi vous le dire, des faits les plus évidents, car il y a toute une partie de l'ile où cette souveraineté ne s'exerçait pas, au mépris des traités antérieurs qui nous reconnaissent des droits de possession sur la côte nord-ouest, au mépris de nos droits historiques enfin, soutenus, proclamés, revendiqués les armes à la main depuis deux cents diUs. {Applaudissements à droite.)

Et puis , hier, vous venez nous dire froidement :

« Au point de vue de nos droits séculaires, le traité ne contient aucune disposition qui puisse coûtera notre dignité nationale. »

Pour moi, je le déclare , il m'en coûte beaucoup.

Voilà pour le premier point de nos revendications.

Le second, c'était la protection des peuplades sakalaves : j'ai rappelé dans quels termes en parlaient nos plénipotentiaires; ils n'étaient pas les seuls : l'amiral Peyron, ministre de la marine, écrivait:

« Nous n'avons pas de déclarations ni d'engagements à réclamer aux Hovas ; notre intention est , dès à présent, d'affirmer nos droits sur les côtes nord et nordouest, en les exerçant.»

Et l'amiral Miot, l'amiral Miot lui-même, qui vient

de mettre sa signature au bas du traité du 17 décembre :

(( Je ne viens pas ici, disait-il, demander la reconnaissance de tel ou tel droit, le respect de tels ou tels engagements passés avec des peuplades que nous aimons et que nous protégeons; je viens pour exercer ces droits et en imposer le respect. )>

Voilà la déclaration de l'amiral Miot le 13 mai 1884.

Tout cela est au Livre jaune, tout cela va être connu, traduit à Madagascar et dans toute l'Europe, et on y lira aussi, hélas ! le récit de vos faiblesses successives.

D'abord ce premier projet de traité, remis par vous à M. Patrimonio, où vous aviez écrit un article 16 qui maintenait l'autorité de la France sur les territoires où elle est actuellement établie, en vertu des traités de 1841 et 1842, depuis la baie de Mourousissang jusqu'à Vohémar; puis, quand le désir, le besoin de traiter rapidement et à tout prix vous saisit, cette nouvelle concession annoncée par votre dépêche du 13 novembre, où vous autorisez votre négociateur à remplacer l'article 16 par quelque disposition ainsi conçue : « Le gouvernement de la reine s'engage à traiter avec bienveillance les populations placées sous la protection de la France, en vertu des traités conclus en 1841 et 1842. ))

Si l'indication précise des territoires où est établie l'autorité de la France a disparu , les traités y sont encore; mais c'est une entrave au zèle de M. Patrimonio : les Hovas résistent, on raye les traités; et, dans l'article définitif qui nous est aujourd'hui soumis, il ne reste plus ni l'affirmation des droits territoriaux, ni

l'invocation des traités de 1841 et de 1842 ; il ne reste... que la bienveillance de la reine.

La bienveillance de la reine des Hovas ! {Applaudissements à droite.)

Et M. le président du conseil nous dit qu'il apporte ici une solution exempte de sacrifices!

Voilà pour le deuxième point.

Reste le troisième, le droit de propriété. Celui-là, il n'en est plus question. On nous dit, à la vérité, que nous avons en échange le droit de conclure des baux indéterminés et renouvelables , et qu'ainsi nous sommes, par le fait, dans une situation meilleure que les États-Unis, aussi bonne que l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, qui toutes, depuis la promulgation de la loi de 85, ont dû renoncer au droit de propriété et se contenter du système des baux renouvelables. Mais je ferai remarquer à M. le président du conseil que c'était précisément cette loi 85 qui était la cause du litige , puisqu'elle interdisait aux Malgaches de donner leurs terres à bail à des étrangers, et que la première condition pour qu'un traité nous apportât un avantage sérieux, c'était que cette loi 85 fût abrogée, ou au moins que le traité contint une garantie contre ses effets.

Eh bien , cette garantie , il y a une puissance qui l'a obtenue. M. Bureau de Vaulcomte le disait hier avec bien de la raison, et cette puissance, c'est justement celle qui doit le plus nous préoccuper à Madagascar, c'est notre rivale d'influence : c'est l'Angleterre.

Elle a eu bien soin de faire reviser l'article 5 de son traité de 1865, et d'y faire introduire cette clause après celle qui reconnaît aux sujets britanniques le droit de conclure des baux indéterminés :

« La reine de Madagascar accorde pleinement à ses sujets le droit de donner à ferme ou à bail de pareils immeubles. »

La loi 85 est virtuellement abolie pour les Anglais ! Voilà une nation prévoyante! Je ne trouve rien de pareil dans le traité qu'on nous propose, et la France reste exposée aujourd'hui comme hier à tous les effets de la loi 85 et des autres, le jour où il plaira au gouvernement hova de s'en servir, et à quelqu'un de lui conseiller de le faire. (Très bien! très bien! à droite.)

Trouvez -vous vraiment, Monsieur le ministre, que votre solution soit exempte de sacrifices ?

Sans doute nous avons la baie de Diego-Suarez , et je ne disconviens pas que ce ne soit là un sérieux avantage , surtout s'il est bien entendu que l'interprétation donnée par M. Patrimonio de la limite où nous pourrons nous étabhr autour de la baie est nulle et non avenue.

Mais permettez-moi de vous le dire, si vous n'aviez pas cette baie de Diego-Suarez, il me semble qu'il ne vous resterait plus grand'chose de solide à nous apporter ici, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi triompher si haut.

J'ai rappelé les trois points qui avaient impressionné la Chambre le 27 mars 1884, et décidé son vote presque unanime : ce sont les mêmes qu'on a fait valoir dans la séance du 21 juillet de la même année, où les crédits pour Madagascar ont été votés; j'ai rappelé ces trois points, et je vous ai montré ce qu'ils étaient devenus dans le traité du 17 décembre. C'est la comparaison entre le point de départ et le point d'ar-

rivée que M. le président du conseil avait promis de faire et qu'il a oubliée: je l'ai faite à sa place.

Je sais bien qu'il a une réponse décisive par laquelle il a terminé son discours. Si vous ne voulez pas ratifier le traité, c'est la guerre, et pour la faire, il faut 25,000 hommes et 100 millions.

Je ne discute pas les chiffres. Je n'ai pas d'éléments pour le faire. Tels qu'ils sont, l'argument est irrésistible , et il inclinera sans doute à la résignation beaucoup de membres de cette Assemblée. Mais , si nous en sommes réduits à cette extrémité, à qui la faute? (Très bien! très bien!)

Il faut pourtant que les responsabilités soient ici' nettement étabhes. Quand nous avons voté l'ordre du jour du 27 mars 1884, nous avons tous demandé une action prompte, énergique et décisive.

Tout le monde savait que le succès était à ce prix , qu'on n'obtiendrait des Hovas un traité sérieux, efficace et durable que par un coup de vigueur. Tout le monde l'a répété, tout le monde l'entendait ainsi, et le gouvernement d'alors déclarait ici, à cette place, qu'il ne reculerait devant aucun moyen pour réduire les Hovas.

A ce moment- là il n'y avait pas besoin de 25,000 hommes, et je dirais bien autre chose, si je voulais remonter plus haut, au temps de la campagne de l'amiral Pierre, par exemple, qu'on désavouait, au heu d'encourager et de soutenir sa patriotique attitude. Toutes les dépositions, toutes les dépêches en font foi : il suffisait alors de quelques milliers d'hommes. Eh bien, au lieu de cela qu'a-t-on fait? On s'est traîné dans des négociations énervantes, dans ces discussions ridi-

cules sur le seizième parallèle que rappelait ici l'autre jour M. de la Ferronnays; et pendant ce temps -là on est resté dans l'inaction un an, deux ans , dans la position la moins digne de la France; bloqué à Tamatave, bloqué à Mazangaye, avec une population réduite à la misère, des troupes rongées par la maladie, et les Hovas tranquillement installés à cinq kilomètres : voilà la position à laquelle on nous a condamnés. On n'en est sorti qu'une fois pour aller à Farafatte, et je crois bien pouvoir dire que ce n'a pas été pour une action décisive...

M. DE Mahy. Ce n'a pas été du moins une défaite, comme on l'a prétendu.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne dis pas que c'ait été une défaite, je dis seulement que ce n'a pas été une action sérieuse.

Voilà la vérité. Gomment avec de pareils moyens aurait-on obtenu quelque chose? Tout le monde savait bien d'avance qu'il en serait ainsi. L'expérience était faite. M. l'amiral de Mackau le disait déjà en 1846 : « Quatre fois, depuis trente ans, nous nous sommes présentés sur la côte orientale toujours avec les motifs les plus légitimes, toujours pour couvrir nos nationaux, et chaque fois les moyens insuffisants que nous avons employés ont paralysé notre action. » C'est toujours la même chose. Vous étiez avertis. Vous êtes responsables, et s'il faut maintenant 25,000 hommes, comme vous le dites, c'est votre faute. (Applaudissements.) L'argument peut être décisif, je ne le trouve pas victorieux : je ne trouve pas surtout qu'il explique pourquoi, après avoir tant attendu, tant tergiversé, tant hésité, on s'est résolu tout à coup, en trois jours, à

conclure, presque sans négocier, un traité où l'on abandonne presque toutes nos revendications principales. (Très bien! très bien ! à droite.)

Voilà ce qui ne s'explique pas et ce qui cependant est la véritable question. Voilà la situation dont nous ne pouvons pas être rendus responsables. {Très bien! très bien! à droite.)

Je sais que M. le président du conseil a fait entendre ici de très belles paroles sur la force morale, qui sera la principale garantie du traité du 17 décembre. •

M, DE Freycinet, ministre des affaires étrangères , président du conseil. C'est la force matérielle que j'ai indiquée comme sanction des traités.

M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, mais vous avez insisté sur la garantie qu'apportait à celui-ci la force morale, et c'est à cela que je réponds. La force morale ! vous avez recommandé de n'en pas sourire, et ce n'est certainement pas moi qui m'en rendrai coupable... {T7'ès bien! à droite); je sais très bien, je sais aussi bien que personne que, malgré ses malheurs, malgré les fautes de ses gouvernements, la France garde encore un vieux renom capable de la faire respecter dans le monde. {Applaudissements à droite.)

Je crois, comme M. le président du conseil, je crois beaucoup à cette force morale quand elle s'appuie sur la dignité d'une attitude toujours ferme et invariable... {Très bien! très bien! à droite)., sur l'énergique revendication des droits nationaux, sur le maintien des traités et la fidèle protection des peuples alliés. {Très bien! très bien! à droite.)

Mais, permettez -moi de le dire. Monsieur le président du conseil, c'est une mauvaise condition, pour

faire valoir la ibrce morale d'une nation, que de la condamner d'abord à l'abandon de ses droits et de ses engagements.

Et permettez -moi d'ajouter, car c'est en somme un vote de confiance que vous venez nous demander, puisque le traité, tel qu'il est, ne vaut, après tout, que ce que vaudra la politique de ceux qui seront chargés de l'appliquer...

Un membre à droite. C'est la vérité!

M. LE COMTE Albert de Mun. ... Permettez-moi de l'ajouter. Monsieur le ministre, ce sera une mauvaise condition pour la force morale des agents que vous chargerez de nous représenter dans la mer des Indes, d'avoir à passer, pour s'y rendre, devant Alexandrie détruite et notre colonie d'Egypte abandonnée à l'Angleterre! {Applaudissew.ents à droite.)

Yoilà pourquoi votre force morale ne me paraît pas une garantie suffisante; voilà pourquoi je ne puis vous donner le vote de confiance que représente en réalité la ratification du traité du 17 décembre.

Vous nous placez dans ce dilemme : le traité ou la guerre. Eh bien! le traité, je ne puis l'accepter, et la guerre, je neveux pas vous la confier... (Exclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)

Je ne le veux pas, parce que vous êtes fatalement voués, comme vos prédécesseurs, à l'irrésolution et aux petits moyens.

Je n'ai, dans la situation à laquelle vous êtes acculés, aucune part de responsabilité, je n'en veux prendre aucune dans la solution que vous nous offrez : je repousse le dilemme et je suis, quant à moi, déterminé à m'enfermer dans une abstention... (Rumeurs à

gauche) par laquelle j'entends à la fois blâmer formellement le traité du 17 décembre et témoigner que je ne puis avoir aucune confiance dans l'énergie du Gouvernement. (Applaudissements à droite. — Bruits à gauche.)

Le traité fut ratifié par 436 voix contre 28. Une grande partie de la droite s'abstint dans le vote.

INTERPELLATION

SUR LES ÉVÉNEMENTS DE CHATEAUVILLAIN (Discours prononcé à la Chambre des députés le 13 avril 1886.)

Le 9 avril 1886, les journaux du matin annonçaient que la veille, à Châteauvillain (Isère), il s^était produit, dans une usine située sur le territoire de la commune, un conflit violent entre les gendarmes et les ouvrières, à l'occasion de la fermeture administrative de la chapelle de l'usine, et que les gendarmes ayant, sur Tordre du sous-préfet, fait usage de leurs armes, le directeur et deux au moins des ouvrières avaient été tués ou blessés. La nouvelle jeta dans le public une vive émotion : la Chambre ne tenait pas séance ce jourlà. Le lendemain 10, les faits se trouvèrent confirmés par les récils dont les journaux étaient pleins, et desquels il résultait que Fadminislration avait dans ce grave événement la plus grande responsabilité. MM. de Mun et Keller déposèrent à l'ouverture de la séance une demande d'interpellation. M. Goblet, ministre des cultes, dont la responsabilité était particulièrement en cause, demanda que la discussion fût fixée au mardi 13, pour permettre au Gouvernement de recevoir les rapports de ses agents.

Cependant M. de Mun avait prié son ami et collaborateur

dévoué, M. de la Guillonnière, de se rendre à Châteauvillain et de faire lui-même une enquête sur les faits. Le 12, M. de la Guillonnière lui adressait la lettre suivante que nous reproduisons, parce qu'elle donne le récit le plus exact de révénement.

Lyon , ce 12 avril 1886.

Mon cher ami ,

J'arrive à l'instant du théâtre de l'abominable attentat. J'ai porté à une population en deuil, en votre nom et au nom de tous nos amis, un témoignage d'admiration profonde et de respectueuse sympathie.

Mais j'ai hâte de vous raconter les faits ; en voici l'exposé dans toute leur brutalité, dans toute leur sauvagerie : leur authenticité absolue m'a été affirmée successivement par plus de vingt ouvrières.

MM. Giraud, grands fabricants de soieries, dont les magasins sont situés à Lyon, 12, rue Griffon, possèdent à La Combes-les-Esparres, hameau dépendant de la commune de Châteauvillain et situé à huit kilomètres de Bourgoin, une usine de tissage dans laquelle ils emploient 3o0 ouvrières. Depuis 43 ans, une chapelle existe au centre de l'usine, qui f)rme un vaste quadrilatère entièrement clos de murs de deux mètres d'élévation. Le gouvernement de juillet, la république de 1848 et le second empire ont respecté cette chapelle. Chacun vivait donc dans l'ordre et la sécurité la plus complète, lorsqu'au mois de juin 1883, le préfet de risère fit savoir à MM. Giraud que l'exercice du culte, dans l'intérieur de leur propriété, lui causait quelque ombrage et les invita à le faire cesser. MM. Giraud répondirent, par une lettre respectueuse, que la bonne foi de M. le préfet avait été certainement surprise, que la chapelle rendait les plus grands services à un centre important éloigné de tout clocher, et que

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