III. - ir
A gauche. Près du curé!
M. LE COMTE Albert de Mun. M. Fischer tire donc trois coups de revolver en l'air, dans la direction des arbres. (Non! non! à gauche et au centre.)
Il voulait évidemment effrayer, intimider les assaillants sans les atteindre, et les décider à reculer devant l'œuvre qu'ils allaient accomplir.
Un membre à gauche. Singulier moyen î
M. le comte Albert de Mun. Cependant la porte cède, et en même temps M. Fischer, qu'elle abrite encore, tire deux nouveaux coups de revolver, cette fois vers le sol. (Inte mijotions à gauche et au centre.)
L'intention est évidemment toujours la même : c'est un avertissement, ce n'est pas une agression. (Exclamations et rires sur les mêmes hancs.)
Je répète que ce n'est pas une agression... (Exclamations ironiques à gauche); il n'a atteint, il n'a visé personne ; il a tiré volontairement en l'air et vers le sol.
Maintenant écoutez la suite des événements.
Un tneinhre à droite. Les gendarmes n'ont pas tiré en l'air, eux !
M. le comte Albert de Mun. Non, en effet, comme vous allez le voir.
La porte s'ouvre, les gendarmes s'élancent; l'un d'eux saisit M. Fischer et le désarme; l'autre lui tire un coup de pistolet à bout portant et lui fracasse la mâchoire. (Exclamatiofis à droite.)
Un membre à droite. Voilà votre œuvre...
M. Bovier-Lapierre. Ce n'est pas exact.
M. le comte Albert de Mun. Je vous demande pardon ; je suis sûr de mes renseignements. Voilà donc M. Fischer à terre. (Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT. Veuillez faire silence, Messieurs, ce récit sera nécessairement contrôlé.
M. LE COMTE Albert de Mun. Le voilà à terre. Il n'y a plus de péril ; il n'y a plus de revolver. A ce moment, un certain nombre de femmes se précipitent vers lui ; mais elles trouvent en face d'elles les gendarmes , le sabre au clair, qui leur crient : (c Que venez-vous faire ici? » — Et elles de répondre : « Sauver la vie de notre maitre qu'on assassine. » (Applaudisseinents à droite.)
A gauche. Et vous vous dites les défenseurs de l'ordre !
M. LE COMTE Albert de Mun, s' adressant aux 7711nistres des cultes et de l'intérieur, qui font des signes de dénégation. Oh! je sais que vous produirez un autre récit, messieurs les ministres; mais je vous déclare que mes renseignements sont parfaitement précis , et que je suis sûr des faits que j'avance. {Exclamations à gauche.)
M. Levert. Faites donc une enquête judiciaire.
M. GuiLLAUMOU. C'est de l'histoire à la Loriquet!
M. LE comte Albert de Mun. Je continue. Une de ces femmes a le bras levé : c'est la femme Bonnevie ; elle reçoit sous l'aisselle une balle qui traverse les poumons et Fétend raide morte. Les autres, prises de peur, se mettent en fuite.
M. Roque de Fillol. Le curé à leur tête !
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, Monsieur, le curé n'était pas à leur tête ; je vous dirai tout à l'heure où il était; les femmes s'enfuyaient poursuivies à coups de revolver : une jeune fille de seize ans, qui était déjà à plus de dix mètres de la porte, se retourne, toujours
courant au bruit des détonations nouvelles ; elle aperçoit un gendarme qui la vise, et au même moment elle reçoit une balle à la cuisse; elle tombe, un autre gendarme court à elle le sabre levé, et elle s'écrie : ce Ah! laissez -moi, vous m'avez fait assez de mal! » A cet instant même on entend la voix du sous -préfet qui commande : « C'est assez commic cela, » et aussitôt le feu s'arrête net. (Exclamations et rimieurs diverses.)
A droite. Ah ! c'est abominable !
M. LE COMTE Albert de Mun. Cependant on s'empresse pour emporter M. Fischer, mortellement blessé.
Le curé, dont vous parliez tout à l'heure, et qui était resté devant la chapelle, court à lui : c'est son neveu, il veut l'assister; mais le sous-préfet l'empêche de rester auprès de cet homme qui va mourir. {Exclamations à droite.)
Vous savez le reste : c'est la reproduction des scènes que nous avons vues, nous autres, si souvent il y a quelques années, au moment de l'expulsion des rehgieux.
On envahit la chapelle, et on est obligé d'en arracher violemment les femmes, qui se cramponnent jusqu'au dernier moment dans l'asile habituel de leurs prières.
Voilà la scène, voilà le récit de cette agression sauvage, inouïe, indigne d'un peuple civilisé. (Applaudissements à droite.)
J'ai lu avec stupéfaction, dans certains journaux, des articles où l'on essayait de déplacer les responsabihtés pour en faire retomber le poids sur le directeur et les ouvrières. (Interruptions à gauche.)
Un membre à gauche. Sur le curé.
M. LE COMTE Albert de Mun. Les faits ont ré-
pondu. J'ai fait le compte des morts et des blessés; vous le ferez aussi. Oi^i sont les vôtres? {Aj>plandissements à droite.)
Un membre à gauche. Vous n'étiez pas dans le cas de légitime défense !
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, je n'ai qu'une réponse à faire à ces accusations, c'est d'adresser d'ici, de cette tribune, d'où les paroles retentissent jusqu'au bout du pays, un hommage de respect et d'ardente sympathie... {Approbation à droite.)
M. LE COMTE Boissy-d'Anglas. Même au curé?
A droite. Oui! oui!
M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, Monsieur, même au curé.
M. Paul DE Cassagnac. Vous saluerez les assassins, si vous voulez; nous, nous saluerons les victimes.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je veux adresser un hommage de respectueuse sympathie à cet homme de bien , tombé à son poste en faisant son devoir. . . (Protestations à gauche. — Oui ! oui ! à droite)^ en défendant fidèlement le domicile et la propriété de son maître... {Applaudissements à droite)., à cet ancien soldat du siège de Belfort, blessé sur le champ de bataille par les balles prussiennes, et qui va peut-être mourir aujourd'hui, frappé par une balle française, pour avoir cru que la propriété, le domicile et le droit des consciences étaient, dans son pays, des biens inviolables et sacrés. {Nouveaux applcmdissements sur les mêmes bancs.)
Je veux saluer aussi la mémoire de cette humble ouvrière, attachée pendant quarante ans à son usine, et qui meurt en couvrant le corps de son maître assassiné. {Nouveaux applaudissements à droite.)
Je veux saluer enfin toutes ces femmes courageuses, fidèlement groupées autour de leur patron, héroïquement attachées à leur foi, et qui, à l'heure qu'il est, malgré les émotions, et les intimidations, et les interrogatoires sans fin, n'ont de pensées et de larmes que pour leur directeur qui va mourir, et qu'elles aiment comme un père. {Bravos à droite.)
Je ne sais s'il se trouvera dans cette Chambre quelqu'un pour les accuser et les flétrir : quant à moi, je les salue et je garde mon indignation pour ceux qui ont ordonné, qui ont permis, qui ont rendu possible cette tuerie. (Applandisserneyits à droite.)
Il y a un mois, il y avait ici, à cette tribune, une autre interpellation. (Mouvement.) Des ouvriers révoltés avaient massacré un ingénieur. {Bruit à gauche.)
M. GuiLLAUMOU. Vous appelez cela de la révolte ! C'est une erreur volontaire , cela !
M. LE COMTE Albert de Mun. Et comme on demandait pourquoi la gendarmerie, casernée à vingt pas de là, n'était pas arrivée à temps et n'avait rien fait, M. le ministre de la guerre répondait : (( Voilà des gendarmes qui se trouvent en face de plusieurs centaines d'individus , de femmes et d'enfants , qui se précipitent pour les empêcher d'avancer; vouhez-vous donc qu'ils tirassent sur cette foule pour empêcher le meurtre de M. Watrin? » {Applaudissements à droite, auxquels la gauche répond par des applaudissements ironiques.)
M. Le Provost de Launay. Ils tirent sur les femmes aujourd'hui.
M. Emmanuel Arène. C'est vous qui tirez sur les gendarmes.
M. LE PRÉSIDENT. Monsieur Le Provost deLaunay, veuillez cesser d'interrompre, ou je vais être forcé de vous rappeler à l'ordre.
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, je demande qu'on compare les paroles et les actes , et qu'on juge!
A Decazeville , il y avait des ouvriers révoltés , il y avait un ingénieur menacé de mort , il y avait un crime : on n'a pas osé faire bouger la gendarmerie. A Çhâteauvillain, il y avait des ouvrières à qui on ne peut reprocher. . .
M. GuiLLAUMOU... que d'être des meurtrières. {Exclamations et interruptions à droite.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Des meurtrières? Et de quel côté sont donc les morts?
M. JoLiBOis. Je demande que le nom de l'interrupteur soit au Journal officiel.
M. Emmanuel Arène. Il y sera! (Bruit.) M. JoLiBOis. Pourquoi restez-vous donc dans l'hémicycle? Regagnez donc vos places.
M. Emmanuel Arène. Laissez aux huissiers le soin de nous dire de regagner nos places.
M. LE PRÉSIDENT. Gcsscz, Mcssicurs , de vous interpeller les uns les autres. Si vous restiez à vos places, cela n'arriverait pas.
M. LE comte Albert de Mun. Eh bien , voilà la conduite que tout le pays peut juger aujourd'hui : il saura désormais le secret de votre science sociale.
Il saura qu'à l'heure même où l'antagonisme des intérêts et des classes élève de toutes parts des menaces, à l'heure où la question sociale se dresse devant vous avec son cortège de violences, il n'y a qu'une
chose, qu'un péril qui attire vos regards et vos coups : c'est celui d'une usine chrétiennement organisée, où le respect commun de la loi divine entretient la concorde et la paix... (Applaudissements à droite.) Chasser Dieu de cet asile et tirer sur ceux qui le défendent, voilà tout ce que vous savez faire... (Nouveaux applaudissements sur les mêmes hancs), voilà tout ce que vous offrez au peuple, en fait de solution de la question sociale, comme s'il n'avait pas assez déjà de ses souffrances matérielles sans encore lui infliger cette souffrance morale, que vous devriez comprendre, qui que vous soyez, d'être violemment arraché du lieu où il cherchait dans la prière la paix et la consolation. (Applaudissements à droite.)
Tout votre gouvernement est là, avec sa faiblesse et sa violence, son imprévoyance et ses passions; et je ne m'étonne pas de la part principale qu'a voulu prendre à l'attentat M. le ministre des cultes, qui s'est montré, dans cette affaire, si pressé d'agir et si jaloux des prérogatives de son collègue de l'intérieur. (Rires à droite.) Je ne m'étonne pas que le ministre qui depuis un an attache son nom à toutes les lois qui blessent nos consciences... (Murmures à gauche. — Oui! oui! à droite)^ qui les aggrave encore en outrageant publiquement nos croyances à la tribune nationale...
M. René Goblet, ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cidtes. Jamais, Monsieur! je ne vous permets pas ce mot. (Exclamations et interruptions à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Mousicur le ministre, vous allez avoir la parole pour répondre : veuillez ne pas interrompre.
M. LE MliNlSTRE DE L'INSTRUCÏION 'PUBLIQUE, DES
BEAUX-ARTS ET DES CULTES. En tout cas, je ne me servirai pas de pareils mots. (Réclamations à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Est-ce qu'il ne suffit pas de mon intervention pour obtenir le silence, et avez-vous la prétention de prendre la direction des débats?
M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne m'étonne pas que ce ministre ait voulu aussi être le premier à conduire la persécution jusqu'au sang! C'est fait. Le pays comprendra.
A gauche. Oui, il comprendra!
M. LE COMTE Albert de Mun. Il y avait entre vous et nous la croix renversée... (Interruptions à gauche.) Il y avait entre vous et nous la croix que vous avez renversée : il y a maintenant le sang des femmes chrétiennes ! (Applaudissements à droite.) Gela ne s'oubliera pas, et cela finira par se payer. (Applaudissements prolongés à droite. — Rumeurs à gauche. — U orateur, en retournant à son hanc, reçoit les félicitations de ses collègues de la droite.)
M. Goblet, dans sa réponse, chercha à détourner la responsabilité qui Taccablait; M. Keller lui répliqua éloquemment et avec la plus grande énergie. Après une nouvelle intervention du ministre, M. Jolibois, avec sa grande autorité de jurisconsulte, acheva de démontrer la culpabilité du Gouvernement. Dix ordres du jour furent présentés. Celui de MM. de Mun et Keller était ainsi conçu :
La Chambre des députés, flétrissant Vintervention illégale et meurtrière de l'administration et de la force année à Châteauvillain, passe à l'ordre du jour.
Il fut repoussé par 349 voix contre 173, et la Chambre adopta par 334 voix contre 184 l'ordre du jour suivant, présenté par M. Rondeleux et accepté par le Gouvernement :
La Chambre, approuvant les déclarations du Gouvernement, passe à L'ordre du jour.
A la suite de cet incident, MM. Fischer, Tabbé Guillaud, curé de Châteauvillain , Tabbé Révol, vicaire , une quinzaine d'ouvrières et quatre des religieuses de l'usine , fureat poursuivis pour rébellion , violences et outrages à des agents de la force publique, devant le tribunal de Bourgoin ( Isère ). Les accusés confièrent leur défense à MM. Jolibois, de Lamarzelle, députés, Jacquier et Perrin, avocats du barreau de Lyon, et Grolée, du barreau de Grenoble. Sur leur requête, le tribunal se déclara incompétent, par jugement du 3juiller.
L'affaire fut alors portée , sous la prévention de rébellion armée, devant la Cour d'assises de Grenoble, où elle vint le 3 décembre. Le 7, après les éloquentes plaidoiries de leurs défenseurs, les prévenus furent acquittés, à l'exception de M. Fischer et du curé, qui furent condamnés à 200 francs d'amende, peine qui, étant donnée la gravité de la cause, fut considérée par l'opinion publique comme un acquittement moral.