SUR LES SYNDICA.TS PROFESSIONNELS
AMENDEMEiNT RELATIF AUX SYNDICATS MIXTES DE PATRONS ET d'oL'VRIEBS PRÉSENTÉ PAR M. LE COMTE ALBERT DE MUN
(Discours prononcés à la Chambre des députés les 12 et 19 juin 1883.)
Une loi sur ro.rganisation des syndicats professionnels, votée par la Chambre des députés dans le courant de Tannée 1882 et amendée par le Sénat, revint pour la seconde fois devant la Chambre au printemps de 1883. Cette loi avait pour effet d'abolir celle de 1791 , par laquelle l'Assemblée constituante avait interdit aux personnes appartenant à la même profession le droit de se réunir et de s'associer. Juste dans son principe, mais conçue dans un esprit révolutionnaire, la loi nouvelle ne prévoyait que rétablissement des syndicats séparés de patrons ou d'ouvriers; elle devait être ainsi impuissante à rétablir la paix sociale dans le monde du travail. M. de Mun proposa de la compléter par un amendement dont l'objet était de favoriser, par des avantages spéciaux, la constitution de syndicats mixtes de patrons et d'ouvriers du même métier.
L'amendement était rédigé en ces termes :
« Ajouter entre les articles 6 et 7 du projet un article ainsi conçu :
« Outre les cas prévus au précédent article, les syndicats
professionDcls mixtes, réunissant les patrons et les ouvriers d'un même métier ou de métiers similaires, pourront recevoir des dons et legs même immobiliers, et acquérir tels immeubles qu'il leur conviendra pour la création de logements d'ouvriers, d'asiles pour l'enfance et la vieillesse et de maisons pour les blessés et les malades. »
Presque tous les membres de la droite signèrent l'amendement de M. de Mun, et des pétitions furent adressées à la Chambre par plus de six mille patrons et ouvriers pour en demander l'adoption. La commission refusa de l'accepter. La loi vint en discussion le 12 juin 1883. M. de Mun prit la parole dans la discussion générale.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, la Chambre est appelée à examiner de nouveau la grave question de l'organisation des syndicats professionnels , et l'importance du débat est d'autant plus grande que les causes générales qui, dans tous les temps, auraient suffi à fixer l'attention publique, sont aujourd'hui comphquées des causes particulières qui naissent d'une crise industrielle profonde et douloureuse.
Dans de telles circonstances, c'est un devoir pour les hommes politiques, à quelque parti qu'ils appartiennent, de saisir l'occasion qui leur est offerte pour dire nettement quelles solutions ils croient pouvoir apporter à la question ouvrière. C'est pour obéir à ce devoir que j'ai demandé la parole dans la discussion générale.
Sans doute il ne saurait entrer dans la pensée de personne que la loi qui nous occupe soit destinée , à elle seule, à répondre d'un seul coup à tous les problèmes que soulève la question ouvrière.
Mais enfin c'est une réforme fondamentale, le point d'appui de toutes les autres , et le premier rapporteur de la loi, l'honorable M. AUain-Targé, en a très nettement défini le caractère et la portée en disant : ce Nous voulons une loi qui émancipe le travail et qui le délivre des servitudes auxquelles depuis assez longtemps il est soumis. »
Ainsi , Messieurs , c'est bien une réforme fondamentale dont il s'agit; c'est le but, la pensée dominante de la loi. Il n'est pas sans intérêt de constater cet état des esprits et de remarquer qu'un siècle après la proclamation des principes d'où devait sortir l'affranchissement des ouvriers on en est , dans les rangs des hommes les plus attachés à la tradition révolutionnaire, à parler des servitudes du travail, à demander une loi d'émancipation, et enfin, — car c'est le fondement même de la loi que nous discutons, — à proposer l'abrogation de l'acte le plus considérable de l'Assemblée constituante en matière économique, de cette loi de 1791 contre le droit de réunion professionnelle, qu'un jour un de nos collègues , je crois que c'est l'honorable M. Floquet, appelait ici « la loi martiale de l'industrie )).
M. Charles Floquet. Parfaitement.
M. LE COMTE Albert DE Mun. Et si je fais cette constatation, ce n'est pas que je veuille me donner le vain plaisir d'établir entre vous et les premières assemblées de la Révolution une apparente contradiction contre laquelle vos doctrines et vos actes ne vous défendent que trop suffisamment , à mon gré ; ce qui m'occupe , c'est une pensée plus élevée : c'est, au contraire, la satisfaction de rencontrer sur ce point l'accord entre
nous, parce que cette communauté de sentiments, formée entre des hommes si profondément séparés par leurs principes et par leurs idées, témoigne d'un revirement d'opinion dont je me félicite comme d'un progrès. (Très hien ! très bien! à droite.)
Nous voterons donc, mes amis et moi, l'abrogation de la loi de 1791 , et je crois qu'il en sera de même de l'unanimité de cette Chambre. Mais quelles seront les conséquences de cet acte considérable? Dans quel esprit y donnerons -nous, de part et d'autre, notre assentiment?
Voilà ce qu'il importe d'établir très nettement.
La loi de 1791, Messieurs, n'a pas eu seulement pour effet l'interdiction du droit de réunion professionnelle et l'anéantissement des corporations d'artisans ; elle a fait quelque chose de bien plus grave, à mon avis. Elle a consacré l'apphcation définitive de tout un système économique et social dont son rapporteur, Chapelier, a donné la synthèse en quelques phrases que je vous demande la permission de placer sous vos yeux :
« Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs ; il n'y a plus de corporations dans l'État; il n'y a plus que l'intérêt particuUer de chaque individu et l'intérêt général. »
Et un peu plus loin :
« C'est à la nation, c'est aux officiers publics en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence, et des secours aux infirmes. »
Messieurs, toute la transformation économique du commencement de ce siècle est dans ces paroles du
rapporteur de 1791. Elle y est avec ses conséquences les plus extrêmes et, dans ma conviction, les plus funestes. Il n'y a plus que l'intérêt particulier et l'intérêt général; c'est-à-dire il n'y a plus en présence que l'État et les individus : entre ceux-ci plus de liens, plus d'intérêt commun , et par conséquent le déchaînement des intérêts personnels avec tout ce qu'ils peuvent entraîner de passions et de violences, sans autre médiateur que l'État, qui devient ainsi par là même le tuteur universel. Voilà la situation établie en 1791, et dont le principe avait été posé, quinze ans plus tôt, par la brusque destruction de l'ancienne organisation du travail.
Il n'entre pas dans ma pensée de faire ici quoi que ce soit qui ressemble à l'histoire des anciennes corporations; ce n'est pas que la tentation ne pût m'en venir, car je ne sais rien de plus émouvant, de plus digne de respect et d'admiration que cette histoire séculaire qui n'est pas seulement celle des artisans français, mais qui est aussi, on n'a pas le droit de l'oublier, celle de la patrie elle-même et de sa formation successive : l'histoire de ces vieilles communes dont les corporations ont été le berceau, et de cette grande bourgeoisie française qui est sortie de leur sein ; l'histoire de l'unité nationale, dont aux heures tragiques elles furent si souvent le rempart, et, il faut bien le dire, l'histoire aussi de ce merveilleux épanouissement du génie industriel, dont l'art moderne ne peut plus que rechercher et copier les immortelles créations. (Très bien! et applaudissements à droite.)
Je pourrais sans crainte engager ce débat et soutenir ce grand procès historique : car chaque jour, à
mesure que la lumière se fait sur les origuies de la nation, à mesure qu'on déblaye plus profondément, par de savantes recherches, les décombres du passé, les préjugés tombent, les idées admises s'évanouissent, et la vérité apparaît avec la justification de ce passé si calomnié.
Je pourrais vous montrer que la corporation, pour emprunter les paroles d'un historien des classes ouvrières, d'un homme qui cependant ne saurait être suspect d'une excessive sympathie pour l'ancienne organisation du travail, M. Levasseur, je pourrais vous montrer que la corporation a été la sauvegarde et la tutrice de l'industrie, qu'elle a appris au peuple à se gouverner lui-même, qu'elle a été la grande affaire des petites gens, l'intérêt de toute leur vie, et qu'elle leur a donné tout ce que peut apporter de joies, de secours matériels et de force morale cette étroite fraternité dont la charité chrétienne a été si longtemps le lien entre les hommes , et dont la devise des six corps de marchands de la ville de Paris exprimait si bien l'invincible puissance :
Vincit concordia fratrum.
Mais je ne me laisserai pas aller à cette tentation : car je veux écarter de ce débat tout ce qui pourrait, par une controverse inutile, en retarder les conclusions pratiques.
Ce qui me paraît plus nécessaire et plus important, c'est de dégager l'idée qui semble, au commencement de ce siècle, avoir dominé les esprits. Eh bien, si on laisse de côté les intentions généreuses, les grandes
paroles sur la liberté qui ont pu entraîner les hommes et enthousiasmer les cœurs, il y a une doctrine qui apparaît sur-le-champ; je la signale parce qu'à mes yeux elle est encore, et pour une très large part, la cause du mal dont souffre le monde du travail. C'est la doctrine qui consiste à considérer le travail comme une marchandise, au lieu de l'envisager comme un acte de la vie humaine, le plus noble de tous, et dont on ne saurait tracer les règles en faisant abstraction de l'homme qui en est l'auteur.
Le principe posé, tout en découle. Si le travail est, en effet, une marchandise, une fois qu'il est livré, celui qui le vend et celui qui l'achète sont quittes l'un envers l'autre; dès lors il n'y a plus, entre le maître et l'ouvrier, de devoirs réciproques ; l'intérêt de l'un est d'acheter au plus bas prix, celui de l'autre est de vendre au prix le plus élevé : donc la lutte est instituée entre le capital et le travail. Le concert entre les intéressés pourrait peser sur le prix de la marchandise, influer sur le libre mouvement de l'offre et de la demande : donc il ne doit plus être permis de s'associer en vue de prétendus intérêts communs ; c'est la doctrine de Chapelier, conséquence nécessaire du principe posé d'abord.
Il n'y a plus que des individus laissés à leurs propres forces sur le marché oîi se vend le travail, et livrés chacun pour soi à tous les hasards de la lutte, à toutes les chances d'une concurrence qu'aucune barrière ne devra hmiter: c'est comme un champ clos à l'entrée duquel l'école nouvelle, tout entière à ses théories, à la chimère des intérêts cosmopolites , à la préoccupation de la valeur matérielle des objets échangeables , a
planté son drapeau avec la devise célèbre qui résume toute sa politique : « Laissez faire , laissez passer. »
La grande transformation économique de 1791 est tout entière dans cette doctrine. Mais il y a une chose qu'on a oubliée en la proclamant: c'est que, dans cette lutte si largement ouverte , la partie ne peut pas être égale.
On a oublié que l'ouvrier, qui donne à la société la production dont elle a besoin, a droit d'être en retour, et au nom de la justice, protégé par elle; car ce n'est pas seulement son gain, ce n'est pas seulement son bénéfice qui est en jeu, c'est sa vie et celle de sa famille.
On a oublié cela ! On s'est passionné pour des théories sans en peser suffisamment les conséquences pratiques, et quand on a érigé en système la loi dont un économiste célèbre, — je crois que c'est Gobden, — a donné la formule en disant : « Quand deux ouvriers courent après un maître , les salaires baissent ; quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent, » on n'a pas songé à ce qu'il y a de misères accumulées dans la première de ces perspectives : les salaires baissent, et de crises industrielles, c'està-dire, en fin de compte, de misères nouvelles, dans la seconde : les salaires haussent.
On n'a pas songé que nécessairement, dans un état social ainsi défini, qui fait du monde un vaste marché où règne souverainement la loi de l'offre et de la demande, il doit s'établir une lutte formidable, dont pour beaucoup la vie humaine est l'enjeu, dont pour tous l'intérêt est la règle, et qui oblige les uns et les autres à prendre tous les moyens en leur pou-
voir pour sortir vainqueurs d'un combat où le dernier mot doit être l'écrasement du plus faible par le plus fort. (Très bien! très bien! à droite, et applaudissements.)
On n'a pas songé à cela ! On a couvert les doctrines nouvelles du grand nom de la liberté, en oubliant que la liberté n'est elle-même digne de son nom que si elle est une réalité...
M. DU BoDAN. C'est cela ! — Très bien !
M. LE COMTE Albert de Mun. ... que si elle protège tous les droits et si elle donne satisfaction à tous les besoins légitimes. (Très bien ! très bien! à droite.)
Ce n'est pas cette liberté-là qu'on a donnée au peuple en 1791; ce qu'on lui a donné, M. Louis Blanc l'a résumé d'un mot que je serais tenté d'appliquer à bijen d'autres libertés qu'on nous a données par la suite : (( Quand les armes sont inégales , la liberté n'est que l'hypocrisie de l'oppression. » (Très bien! très bien! et applaudissements.)
Messieurs , je ne veux pas prolonger devant la Chambre une discussion théorique. J'aime mieux m'arrêter à une constatation de fait.
Avant 1791 il y avait une organisation du travail qui avait suffi pendant des siècles à assurer la paix sociale. (C'est vrai! à droite. — Protestations à gauche.)
M. Cantagrel. a assurer l'écrasement du grand nombre !
M. LE COMTE Albert de Mun. Sans doute, Messieurs, il y avait des contestations, des rivalités et des procès; mais il n'y avait rien qui ressemblât à l'état de lutte entre le capital et le travail au milieu duquel nous vivons. (Nouvelles protestations à gauche.)
M. Jules Roche. On avait la famine en permanence!
M. Dethou. C'était l'organisation de la mendicité !
M. LE COMTE Albert de MUxNi. Il n'y avait rien qui ressemblât aux grèves terribles qui éclatent si souvent aujourd'hui...
M. Ballue. Rappelez-vous ce qu'a écrit la Bruyère !
M. Langlois. Et les ouvriers de Lyon?
Ail centre. Et la Jacquerie!
M. LE COMTE Albert de Mux. Oui, je sais bien qu'il y a eu une grève à Lyon, en 1744, parmi les ouvriers en soie. Mais s'il y a des grèves dans l'ancien régime, c'est à la fin, au xviii^ siècle, c'est-à-dire à une époque où l'organisation du travail était corrompue par les abus qui la conduisaient à sa ruine... {Ah! ah! à gauche.)
Et permettez -moi de vous renvoyer au rapport de M. Blanqui, l'économiste, sur la situation des classes ouvrières en 1848, où il est dit expressément qu'autrefois l'ordre social n'était pas troublé par les explosions menaçantes qui agitent si souvent aujourd'hui le monde du travail.
M. Rang. Il souffrait en silence!
Un membre. On ne souffre pas en silence!
M. LE COMTE Albert de Mun. Il y avait donc une organisation du travail qui non seulement offrait aux travailleurs l'appui de l'association commune , mais qui rapprochait le maître et l'ouvrier, et qui étabhssait entre eux un lien et des rapports que, dans une de nos récentes discussions, — je crois que c'est dans celle du projet de loi sur la responsabilité des accidents, — un de nos collègues de ce côté de la Chambre ( l'orateur désigne V extrême gauche ) , l'honorable
M. Brialou, appelait ici très justement un véritable esprit de famille.
Peu à peu le temps, les circonstances, les événements politiques avaient modifié cette antique organisation du travail; les abus du monopole, les transformations de l'industrie, le développement des manufactures, qui était venu mettre de plus en plus l'ouvrier en face du capital, tout appelait une réforme. Elle était voulue, consentie par tout le monde, et dans cette nuit du 4 août dont on invoque si souvent le souvenir, on avait inscrit au nombre des réformes nécessaires la rèformation , mais non la destruction des jurandes. Au lieu de réformer, on détruisit brusquement et de fond en comble, et, permettez -moi d'insister là -dessus, parce que c'est le point capital de la question , on renversa l'ancienne organisation du travail sans rien mettre à sa place. (Applaudissements à droite.)
Et comme en même temps le principe de la libre concurrence a tout de suite porté ses fruits, en ouvrant pleine carrière à la lutte toujours ardente, toujours égoïste des intérêts, il en est résulté une situation violente et singulièrement pénible, qui a donné naissance du même coup à la question ouvrière et à la question sociale.
La question ouvrière est née de l'état de choses nouveau qui a tout à coup soumis l'ouvrier et sa famille à toutes les fluctuations du marché; la question sociale est née de la brusque rupture des Hens qui unissaient entre eux les membres de la famille professionnelle, et de l'antagonisme où ils setrouvaient placés. (Murmures au centre. — Très bien! très bien! à l'extrême gauche et à droite.)
L'isolement des travailleurs et l'opposition de leurs intérêts sont ainsi devenus les causes de la division profonde qui s'est établie entre eux , et qui a mis d'un côté ceux qui achètent le travail, c'est-à-dire les patrons, et de l'autre ceux qui le vendent, c'est-à-dire les ouvriers ; situation toute nouvelle et qui n'existait pas autrefois.
Et comme dans une pareille question je puis vous paraître suspect, je vous demande la permission d'appuyer mon opinion sur celle d'un homme qui ne le sera pas, je l'espère, celle de Proudhon.
Dans son livre sur la Capacité des classes ouvrièreî , il s'exprime ainsi :
« Ce qui a créé la distinction toute nouvelle , inconnue même aux temps féodaux, de classe bourgeoise et de classe ouvrière ou prolétaire, c'est le droit inauguré en 89.
(( Avant 89, l'ouvrier existait dans la corporation et dans la maîtrise , comme la femme , l'enfant et le domestique dans la famille. Alors, en effet, il aurait répugné d'admettre une classe de travailleurs en face d'une classe d'entrepreneurs, puisque celle-ci était censée contenir celle-là.
« Mais depuis 89 , le faisceau des corporations ayant été brisé sans que les fortunes et conditions entre ouvriers et maîtres fussent devenues égales , sans que l'on eût rien fait ou prévu pour la distribution des capitaux, l'organisation de l'industrie et les droits des travailleurs, la distinction s'est étabhe d'elle-même entre la classe des patrons détenteurs des instruments de travail, capitahstes et grands propriétaires, et celle des ouvriers simples salariés.
(( Nier aujourd'hui cette distinction des deux classes, ce serait faire plus que nier la raison qui l'amena, et qui ne fut qu'une grande iniquité. »
Je ne pourrais rien dire de plus pour exprimer l'état d'antagonisme créé par la destruction des liens professionnels.
En même temps que s'est produite cette transformation économique, il s'est fait aussi une grande transformation morale. Le sentiment religieux a peu à peu diminué dans les âmes ; la notion du dévouement est allée s'affaiblissant de plus en plus dans les coeurs, faisant une place toujours plus grande à l'indifférence, à l'égoïsme et à la fièvre du gain. (Très bien! très bien! à droite. — Bruit à gauche.)
Entre ces isolés qu'aucun lien ne rassemble, qu'aucun devoir ne rapproche, la lutte des intérêts a pris chaque jour une intensité plus grande. Et ici encore, comme je ne veux, dans une pareille matière, rien aventurer qui puisse paraître excessif, permettez-moi d'invoquer une autorité qui sera peut-être, pour une partie de l'assemblée, plus facile à accepter que celle de Proudhon, l'autorité d'un écrivain considérable de notre temps, qui ne sera pas récusé par les collègues que j'ai l'honneur de voir en face de moi, de M. Paul Leroy -BeauUeu. Après avoir parlé des liens qui unissaient autrefois les conditions diverses dans la nation, il ajoute :
((. Il ne reste plus dans cette société qu'une masse d'individus vivant côte à côte dans les destinées les plus inégales, demeurant étrangers les uns aux autres, et ne nourrissant à l'égard du prochain que des sentiments d'indifférence , de mépris ou d'envie. »
(Très bien! très bien! et applaudissements à droite.)
Cette situation sociale a reçu un nom, c'est l'individualisme... (Interruptions à gauche), et c'est la plaie qui ronge du haut en bas notre société malade ; mais nul n'en a souffert et n'en souffre plus cruellement que l'ouvrier, parce que nul n'a plus besoin que lui , qui est faible, pour qui la question sociale devient presque toujours une question de subsistance, nul n'a plus besoin que lui d'être protégé et de trouver dans les institutions sociales la compensation de ses misères. (Très bien! très hieti! à droite. — Applaudissements.)
Messieurs , un illustre homme d'État anglais , M. Gladstone, a dit qu'on appellerait ce siècle le siècle des ouvriers. Gela est vrai, si on veut dire que l'histoire de ce siècle est remplie du bruit de leurs souffrances et de leurs vaines tentatives pour échapper au joug de l'individualisme. (Vif assentiment à droite.)
Rien n'est plus instructif que le tableau de ces pénibles efforts, et ce qui frappe quand on en parcourt avec attention les détails , c'est l'invincible persistance de l'esprit d'association parmi les ouvriers et l'impatience anxieuse avec laquelle ils attendent une organisation du travail qui les déUvre de l'isolement.
Il y a un homme politique contemporain qui a admirablement décrit cet état des esprits, c'est M. Corbon, dans le Secret du peuple de Paris, où il dit expressément que « de tous les systèmes tendant à organiser le travail, celui qui donnerait une existence légale à la corporation serait celui qui répondrait le mieux au sentiment des ouvriers ».
Et de fait, depuis 1701, au lendemain de la loi de la Constituante, c'est un mouvement ininterrompu qui se manifeste par des tentatives toujours plus nombreuses de réorganisation.
D'abord, et tout de suite après le premier décret, celui de mars 1791, qui abolit les maîtrises pour les remplacer par les patentes, il y a des essais de réunion et de reconstitution des assemblées de métier, et ce fut l'une d'elles qui devint l'occasion du second décret, celui de juin, et du rapport de Chapelier, où Bailly et la municipalité parisienne sont assez sévèrement traités pour avoir autorisé la réunion.
Puis , après que la destruction est définitive , on commence de toutes parts à essayer d'y porter remède en créant des institutions philanthropiques , et ces sociétés de secours mutuels dont l'honorable M. Maze a fait ici, à ce point de vue, une étude historique si intéressante, et dont quelques-unes, celle de Lyon en particulier, empruntent les statuts mêmes des anciennes corporations.
Mais, quoi qu'on fasse, le vide n'en subsiste pas moins, et le législateur s'épuise alors en multiples efforts pour pallier un mal qui frappe déjà tous les yeux, que dès l'an IX Chaptal signale dans tous ses rapports, que Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à propos de la création des chambres consultatives des arts et manufactures, dénonce en termes presque violents, se plaignant que le monde du travail est livré au désordre et à l'anarchie, et s'écriant: (c II ne suffit pas de détruire; il faut remplacer ce qu'on renverse. »
On essaye bien, en effet, de remplacer. La loi de germinal an XI est faite pour cela, et il y a un de ses
litres qui est à lui seul un aveu éclatant : c'est celui qui règle les obligations entre les ouvriers et ceux qui les emploient. Gomme si un article de loi, un décret législatif pouvait suffire à une pareille tâche et combler la lacune ouverte par l'écroulement des institutions !
Et comment règle -t- elle ces obligations? En créant un délit nouveau dont le nom même est le témoignage de l'invincible nécessité qui pousse vers les associations de résistance les ouvriers privés d'une organisation du travail pacifique et naturelle : le délit de coalition, qui va subsister ensuite dans toute la législation, et qui n'est même pas d'abord un délit pour tout le monde, mais seulement pour les ouvriers.
Pendant un demi- siècle, les lois se multiplient : sur les conseils de prud'hommes, les chambres de commerce, l'apprentissage, les livrets, le travail des enfants, la durée du travail; jamais il n'y eut plus de règlements, de lois et de décrets que depuis qu'on a proclamé le régime de la liberté absolue. Mais rien n'y fait! Le mal persiste! le désordre et l'anarchie s'accroissent! Sous le premier Empire, malgré le bruit des batailles, malgré l'éclat de la gloire, ils paraissent si profonds, qu'en 1812, à la suite d'une enquête générale dans toutes les branches de l'industrie, le conseil d'État décide de proposer à l'empereur le rétabUssement des corporations. Sous la Restauration, ce sont des vœux des conseils généraux; ce sont des pétitions des marchands et artisans de Paris. En 1841, c'est le tribunal de commerce de Paris lui-même qui demande l'organisation sage et modérée des corporations. Et enfin, c'est le grand mouvement qui nous amène au-
jourd'hui à cette discussion, et qui sort, pour ainsi dire, des entrailles mêmes du travail: c'est la formation des chambres syndicales, de patrons d'abord, d'ouvriers ensuite, multipliées avec une rapidité toujours plus grande, entravées de mille manières, mais s'imposant par la force des cboses; regardées au commencement avec méfiance, avec inquiétude, bientôt tolérées, puis acceptées officiellement avant même d'être reconnues légalement.
Et je ne parle pas des tentatives éphémères de 1848 et des autres essais d'associations, moins publics, moins avoués , mais qui n'en sont pas moins le témoignage d'un besoin impérieux, mouvement puissant, irrésistible, dont les rapports à l'exposition de Londres de 4862 portent à chaque page la trace profonde, parce qu'il reçut là, de l'exemple de l'Angleterre, une impulsion nouvelle dont on trouve la marque encore plus accusée dans les rapports de l'exposition de 1867, et qui montre plus éloquemment que tous les discours le vide laissé parmi les travailleurs par la destruction de l'organisation du travail. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements à droite.)
Voilà le trait capital de l'histoire des classes ouvrières pendant ces cinquante dernières années.
Et il y en a un autre qui vient douloureusement compléter celui-là : c'est l'inutilité des efforts entrepris , et l'étendue des déceptions, la profondeur des plaies qu'ils laissent derrière eux.
Je ne veux pas fatiguer la Chambre par des détails historiques trop prolongés. (Parlez! parlez!)
Mais qui, Messieurs, qui d'entre nous peut avoir oubhé les douloureux enseignements dont l'histoire de
ce siècle est remplie? Qui peut avoir oublié les secousses profondes qui viennent si souvent ébranler le corps social, et ces luttes sanglantes, toujours inutiles , d'où les ouvriers sortent plus meurtris, les pouvoirs publics plus méfiants , et la société plus impuissante, parce qu'elle est plus inquiète et plus troublée?
Qui peut avoir oublié ce cri de guerre des ouvriers de Lyon, en 1832, retentissant au milieu de notre âge comme la plus terrible des condamnations, et ces plaintes ardentes, passionnées, irrésistibles dans leur implacable logique, dont Louis Blanc a été le plus éloquent interprète ?
Et qui , Messieurs , qui n'a pas lu aussi les enquêtes particulières ou publiques qui révèlent tout à coup, aux yeux d'une société indifférente, des misères inouïes, des plaies profondes : l'enquête de M. Villermé, celles de M. Audiganne, de M. Blanqui et de M. Reybaud, et ce livre de M. Jules Simon, VOuvnère , dont le nom seul paraissait à Michelet « une impiété inconnue des temps passés et réservée à notre âge de fer » , et qui laisse dans l'âme une sorte d'oppression , avec le désir ardent, passionné, de faire un effort immense pour soulager de si profondes misères? {Vifs applaudissements à droite.)
Et enfin , pour finir, qui n'a pas lu cette grande enquête de 1875, ordonnée par l'Assemblée nationale, dont M. Ducarre a été le rapporteur, pleine de détails intéressants sur l'histoire, sur la législation ouvrière, et où le rapporteur, après avoir constaté que l'antagonisme et la défiance existent partout et se traduisent en grèves, en coalitions et en chômage, conclut par
ces lignes que je vous demande la permission de vous lire :
« Tous les remèdes proposés aboutissent à cette conclusion : réduire ou supprimer la liberté individuelle du travail, et la remplacer par des collectivités, associations ou syndicats, chargés de veiller aux intérêts de chaque profession. C'est, en un mot, le retour au régime des corporations , corps de métiers , maîtrises ou jurandes, qui longtemps a été celui du travail en France. Ce n'est pas sans surprise que nous avonâ trouvé, dans tous les projets de modification ou d'amélioration du régime actuel , le vague et à coup sûr inconscient souvenir d'un passé vers lequel on revient tout en croyant marcher en avant. »
Voilà la conclusion de M. Ducarre; il est vrai qu'il refuse de s'y associer lui-même, et qu'il aime mieux croire malgré tout à l'efficacité de l'économie moderne. Mais les annexes du rapport lui donnent une écrasante répUque. M. Louis Favre, secrétaire de la commission, après avoir exposé et analysé avec le plus grand soin toutes les dépositions recueilhes , après avoir montré la dépopulation des campagnes, l'affluence des ouvriers vers les grands centres, où ils ne trouvent souvent que déceptions , souffrances et misères , conclut à son tour par ces mots :
(( Ces déceptions , ces souffrances , ces misères sont la source permanente des irritations, des défiances, des troubles, des agitations. Elles engendrent ce malaise social, intimement hé à la grande question des conditions du travail, qu'il est impossible de méconnaître. »
Voilà la vérité. Il y a un malaise social constant, in-
timement lié à la grande question des conditions du travail. C'est le fait qui éclate dans toute l'histoire de ce siècle, et qui prend chaque jour des proportions plus inquiétantes et plus accentuées.
Mais à mesure que ce malaise grandit , ce qui grandit avec lui, ce qui tend de plus en plus à séduire les ouvriers, c'est la conception socialiste. Elle les séduit précisément parce qu'elle leur parle d'association et d'organisation du travail, ces deux grands besoins restés au fond des cœurs, et parce qu'en regard du sombre tableau des souffrances du peuple, qu'elle lui montre avec une infatigable persistance , elle lui promet non seulement d'y apporter un remède , mais de hâter l'avènement d'un régime nouveau , qui donnera satisfaction à ce que M. Corbon appelle, en termes si saisissants, le prodigieux développement d'aspn^ations terrestres ayant pour objet exclusif les choses de ce monde, dont le germe a pris la place des croyances rehgieuses et des espérances surnaturelles. (Approbation à droite.)
Je n'ai pas l'intention, — la Chambre le pense bien, — de faire ici l'histoire du socialisme, d'en suivre les évolutions et les systèmes divers , et d'examiner tous les plans de réforme sociale qui ont pu s'offrir tour à tour à l'enthousiasme et à l'impatience populaires. Ce qui me parait plus intéressant et plus nécessaire, c'es.t de connaître le remède qu'en fm de compte il propose d'apporter au mal, l'idéal de justice qu'il fait briller aux yeux des ouvriers.
Eh bien, si j'interroge les manifestations extérieures du sociahsme, de quelque part que je me tourne, je ne vois qu'une idée nette : c'est la suppression du ca-
pital privé et du salaire , et le partage des instruments et du produit du travail.
Je sais bien qu'il y a eu des divisions et même des scissions dans le parti; je sais bien aussi qu'on a fait des efforts considérables pour écarter ces préoccupations des assemblées populaires; mais il ne me paraît pas qu'on y ait réussi, et, en dépit des divisions partielles, c'est cette idée fondamentale que je retrouve dans toutes les grandes manifestations du parti ; c'est elle que je vois dans les écrits de son plus grand docteur, qui est mort il y a peu de temps, de Karl Marx, dans les pamphlets et dans les discours de cet impétueux Ferdinand Lassalle, qui, en deux ans d'une romanesque épopée, a rempli l'Allemagne du mouvement qui l'agite encore; c'est elle aussi que, depuis dix ans surtout, je retrouve avec une grande persistance dans les programmes, dans les discours et dans les manifestes des congrès tenus en France. M. Benoit Malon, dont le nom est connu de tous ceux qui s'occupent de ces questions, a très nettement exprimé cette doctrine dans ses œuvres, et il l'a formulée dans la traduction qu'il a donnée des ouvrages du docteur Schaeffle par ces mots très frappants :
(( L'alpha et l'oméga du socialisme, c'est la suppression du capital privé et son remplacement par un capital collectif unique. »
Les uns ne comptent, pour y parvenir, que sur la révolution sociale radicale; les autres, répudiant les moyens violents, mettent leurs espérances dans l'association fondée , entretenue pour la lutte contre le capital; ceux-ci font appel à l'État en lui demandant des subventions et des lois; ceux-là, en proposant de sub-
stituer l'action directe du pouvoir central ou de la commune à celle des particuliers.
Mais pour tous le but, l'objectif est le même, et à mes yeux, je le dis sans vouloir offenser personne, en ne jugeant que des opinions, c'est la plus dangereuse des chimères , ou l'acheminement vers le pire des despotismes. (Nouveaux applaudissements à droite.)
Et alors , en face de cette marée qui monte , de ces doctrines qui doivent nécessairement surexciter les esprits, passionner tous ceux qui souffrent, je me tourne vers les hommes qui ne veulent du socialisme sous aucune de ses formes , et je leur demande : Qu'avez-vous à opposer à ce péril? qu'avez-vous fait pour en détourner les ouvriers? que leur avez -vous donné, depuis un demi-siècle, pour apaiser leurs regrets et pour remédier à la plaie de l'isolement qui les ronge?
On a fait une grande tentative, une loi considérable : celle de 1864 sur les coalitions; elle était devenue nécessaire, c'était la conséquence inévitable de la loi de germinal an XI. Au cours de la discussion devant le Corps législatif, il y a eu un discours qui m'a particulièrement frappé, où j'ai retrouvé toutes les idées que j'exprime aujourd'hui moins bien : c'est celui de M. Kolb- Bernard. Il répondait à M. Emile Ollivier, rapporteur de la loi, et après avoir montré que le délit de coalition était un délit nouveau, inconnu jadis... (Protestations à gauche) , qui résultait de la situation faite à l'ouvrier par son isolement et par sa brusque entrée dans le champ de la concurrence illimitée, il disait à M. Emile Ollivier, qui avait exprimé l'espérance qu'avec le temps les coalitions tueraient les grèves :
(( Avec le temps! c'est-à-dire que d'un système pratique de violence sortira enfin la justice, et que l'ordre surgira un jour du sein du désordre découragé. »
M. Jules Simon n'avait guère plus de confiance; lui qui avait demandé la loi de 1864 comme un acte de justice, comme un droit pour les ouvriers, il écrivait dans son livre du Travail un peu plus tard :
(( Qu'est-ce que le droit de faire grève? C'est une arme. On l'a rendue aux ouvriers , et on a bien fait. Maintenant qu'ils l'ont reçue, ce qui peut arriver de mieux pour l'industrie, pour la société et pour euxmêmes, c'est qu'ils ne s'en servent pas. Il n'y a qu'une voix sur ce sujet. »
On n'a écouté ni M. Ollivier ni M. Jules Simon : on a usé du droit ; on en a usé si largement, que la grève est devenue en quelque sorte l'état habituel , l'état normal du monde du travail. (Nouvelles protestations à gauche.) Gomment! mais les faits sont d'hier : la grève de Limoges, celle de Marseille, celle du faubourg Saint-Antoine sont dans toutes les mémoires, et il n'y a personne qui ne sache quel mal elles ont fait à tout le monde, aux ouvriers comme aux patrons, comme à l'industrie elle-même, en favorisant par la hausse excessive des salaires la concurrence des produits fabriqués à l'étranger et des ouvriers venus du dehors. {Applaudissements à droite.)
M. Jules Simon avait aussi prévu cela, et il disait encore dans son livre du Travail :
« La grève, c'est la pire des guerres, une guerre civile. Elle est meurtrière au pied de la lettre, car les ouvriers en grève se réduisent eux-mêmes à la condition d'une ville assiégée; et, comme il arrive dans