III
Les délégués de la fédération des ouvriers du bâtiment l'ont nettement exprimé dans leur réponse au questionnaire présenté par la commission d'enquête municipale sur la crise industrielle. Entre autres revendications, je trouve celle-ci :
(( ... Que la Ville et l'État donnent l'exécution de leurs travaux directement aux chambres syndicales ouvrières , aux prix des tarifs établis , et qu'il leur soit fourni les moyens de les exécuter et d'acquérir le matériel nécessaire pour entreprendre ceux des particuliers... »
Voilà la conclusion nécessaire. Le crédit fera défaut aux associations ouvrières ; il faudra que l'État vienne à leur secours, et, sans parler de l'impossibilité qui résulte du mauvais état des finances, je demande à M. le ministre de l'intérieur, qui s'est défendu dans son discours avec beaucoup d'énergie de faire du socialisme d'État, de quel nom il appelle ce système de gouvernement qui consiste à faire de l'État le notaire et le banquier de tout le monde... (Très bien! très bien! à droite) et à mettre en pratique ce que M. le président du conseil a indiqué cette année, pour ainsi dire, comme la politique du cabinet en cette matière, quand il a dit dans son discours aux sociétés savantes :
c( Plus cette société est démocratique, plus la bataille pour la vie y est ardente, plus le flot de l'industrialisme y monte, plus il importe que l'État se charge du rôle de ménagère de la société. »
Eh bien, voilà l'écueil obligé de toutes vos tentatives.
Pour fuir le socialisme révolutionnaire, vous tombez
dans le socialisme d'État, et je reviens à la question que j'adresse à ceux qui ne veulent ni de ce socialisme là ni de l'autre.
Il y avait autrefois une organisation du travail qui a été détruite... (Très bien! — C'est cela! à droite.) A gauche. Ah! ah! les maitrises et les jurandes! A droite. N'interrompez donc pas !
M. LE COMTE Albert de Mun. Il y avait une organisation de travail qu'on a détruite, sans rien mettre à la place. Il en est résulté un état de souffrance prolongé, qui se traduit par des luttes violentes entre le capital et le travail.
Que nous proposez-vous pour remédier au mal? Je vois bien que l'établissement légal des syndicats professionnels pourra, en quelque manière, être un remède contre l'isolement, mais je ne vois pas comment il sera un remède contre la division des patrons et des ouvriers, et c'est pourtant là qu'est le mal. Je vois, au contraire, qu'il sera l'organisation définitive de la guerre des uns contre les autres.
Ce qui manque aux syndicats , tels que vous les concevez, syndicats de patrons ou syndicats d'ouvriers, mais isolés, séparés les uns des autres, c'est précisément ce qui est le grand besoin, la grande nécessité sociale de notre temps , et ce qu'il y avait au fond des vieilles institutions corporatives : le rapprochement des personnes, la conciliation des intérêts, l'apaisement, qui ne peut se rencontrer que dans la reconstitution de la famille professionnelle. Ce qu'il y a dans les syndicats actuels, c'est surtout une pensée de lutte ) un moyen de résistance contre le capital.
On l'a dit expressément dans tous les discours , dans
tous les rapports sur la question , M. Lagrange après M. Allain-Targé : la caisse des syndicats servira presque exclusivement à alimenter les grèves ; elle ne deviendra jamais un instrument de production. Les syndicats donneront aux ouvriers une arme pour faire hausser les salaires ou diminuer les heures de travail, mais ils ne leur donneront pas ce qui leur manque par- dessus tout , la sécurité de l'avenir, la stabiUté de la condition et l'élévation progressive dans la profession; et ainsi ils n'apporteront aucun remède à la grande pdaie de ce temps, à la plaie du prolétariat, c'est-à-dire à la situation de cette masse immense des travailleurs qui vit au jour le jour, sans foyer, sans lendemain, sans moyen certain d'existence. {Applaudissements à droite.)
M. Charles Floquet. Est-ce que les corporations donnaient satisfaction à ces besoins?
M. LE COMTE Albert de Mun. Organisés pour la guerre, ils deviendront très vite un instrument d'oppression contre ceux qui refuseront d'y entrer ou qui , après y être entrés , voudront s'y soustraire : cela arrive déjà tous les jours. Voilà ce que seront les syndicats professionnels. Ils ne feront ni une œuvre de paix, ni une œuvre de liberté, et alors je demande où est ]a réforme, où est l'émancipation?
En face des ouvriers, les patrons s'organiseront aussi; ils fortifieront leurs moyens d'action; dans cette bataille d'intérêts, ils oublieront de plus en plus leur devoir social, et il n'y aura, plus que jamais, en présence que des ennemis. Alors, dans cette guerre impie, tout le monde souffrira : les ouvriers d'abord, qui sont les plus faibles; les maîtres aussi, qui peu à
peu seront ruinés, et finalement la patrie française, qui s'épuisera dans des luttes sans fin, au grand préjudice de son repos sans cesse menacé, de sa dignité compromise par le spectacle de ses divisions, de sa prospérité enfin , atteinte à sa source par la décadence progressive de son industrie. (Très bien! très bien! à droite. — Réclamations à gauche.)
Eh bien. Messieurs, je dis que c'est là une situation inacceptable : un pays ne peut pas vivre dans des conditions sociales et économiques qui instituent en permanence la lutte entre les deux éléments du travail et l'antagonisme entre les classes; l'anarchie et la désorganisation conduisent nécessairement à la ruine; on ne peut pas en faire l'état normal et régulier d'une nation.
Il faut autre chose : laisser faire, quitte à réprimer, quand l'excès des divisions sociales devient un péril pour la paix pubUque, ce n'est pas une solution; la répression ne guérit de rien. Substituer l'omnipotence de l'État à l'initiative privée et charger l'administration publique de pourvoir à tous les besoins sociaux, ce n'est pas non plus une solution, c'est l'organisation du despotisme. {Très bien! très bien! à droite.)
Il faut autre chose : ce qu'il faut , c'est un système social...
A gauche. Ah! ah!
A droite. Mais laissez donc parler !
M. LE COMTE Albert de Mun. ... qui s'appuie sur la notion du devoir et non pas sur l'égoïsme, sur l'intérêt social et non pas sur l'intérêt individuel... {A^jprohation à droite); c'est une organisation du travail qui rapproche les hommes et qui concilie les intérêts, au
lieu de les mettre aux prises les uns avec les autres. (Nouvelle approhatio7i à droite.)
J'ai déposé avec mes amis un amendement qui répond à cette pensée. Nous le développerons quand le moment en sera venu ; en deux mots , nous demandons que la loi accorde, non point des subventions, mais le droit d'acquérir, de recevoir des dons et des legs, aux syndicats mixtes de patrons et d'ouvriers, c'est-à-dire à ceux qui voudront reconstituer entre eux la famille professionnelle. {Interruptions à gauche.)
M. Camille Pelletan, ironiquement. Toujours la hiérarchie !
M. LE COMTE Albert de Mun. Pour nous, le salut est là ; c'est le moyen non seulement de faire cesser l'isolement dont souffrent les travailleurs, mais de rendre au travail une organisation pacifique et durable en instituant en permanence l'arbitrage amiable qu'on a tant cherché et si peu réussi à constituer dans les dernières grèves , avec des délégués nommés en pleine crise et qu'aucun lien, qu'aucun intérêt ne rapprochaient la veille.
C'est le moyen de stimuler la capacité et l'amour du métier par un apprentissage sérieux dont tout le monde sent aujourd'hui le besoin , et dont M. Lagrange nous montre, dans son rapport, la fédération des typographes si préoccupée, qu'elle redemande la hmitation du nombre des apprentis; c'est le moyen de prévenir, en arrêtant la déplorable décadence dont nous sommes les témoins affligés, ces surprises, ces défaites sur le champ de bataille industriel dont M. le président du conseil parlait il y a peu de jours, à Vierzon; c'est enfin le moyen qui permettra aux associations , par la
formation d'une caisse corporative alimentée par des cotisations , pouvant recevoir des dons et des legs , de constituer un patrimoine commun et de créer des institutions de prévoyance contre la maladie , la vieillesse, les accidents et le chômage. Voilà notre plan général; permettez- moi de vous le dire, le temps presse et il faut aviser. {Applaudissements à droite.)
Pendant que nous nous usons dans des discussions stériles, le travail national souffre profondément.
M. Martin Nadaud. Pas tant que cela !
M. LE COMTE Albert de Mun. L'étranger, en même temps qu'il s'empare de nos débouchés* devient peu à peu notre fournisseur ; les ouvriers du dehors, Italiens, Belges, Allemands, affluent dans les villes et dans les usines; la statistique des étabUssements industriels qui ont cessé d'exister est effrayante : l'état des affaires, ici même, à Paris, est plus qu'inquiétant; demandez-le aux patrons de l'ameublement. La plainte est universelle; chaque jour elle frappe nos oreilles, et les ouvriers sont les premières victimes de la crise.
Ce n'est pas la suppression du patronat, ce ne sont pas les associations ouvrières, les sociétés coopératives qui vous sauveront. Ce qui presse avant tout, c'est de réconcilier le capital et le travail : vous l'avez entendu, à Elbeuf, monsieur le ministre, dans la bouche de M. Doublet, maire de la ville : « Pour que la question ouvrière soit résolue , il faut que l'ouvrier vive côte à côte avec le patron comme les membres d'une même famille. »
Qu'est-ce que cela, sinon l'association corporative?
Ne nous dites pas que c'est une chimère : il y a vers le retour aux institutions corporatives un mouvement
d'opinion qui agite l'Europe entière. En Allemagne, où l'organisation corporative était détruite depuis vingtcinq ans, il est devenu si fort, qu'après avoir peu à peu entraîné les patrons et les artisans , il a forcé les portes du Reichstag, d'où une loi est enfin sortie pour établir des unions corporatives industrielles. En Autriche, l'évolution a été plus complète encore : les corporations étaient abolies depuis vingt ans ; sous la pression des grandes assemblées de métiers réunies à Vienne , elles viennent d'être rétablies après une grande et magnifique discussion qui pourrait servir d'exemple à celle où nous entrons aujourd'hui.
Chez nous enfin, de toutes parts, dans les écrits, dans les brochures que la crise industrielle a fait surgir, la même idée se représente : rendre au travail une organisation professionnelle, et mettre par là un terme aux agitations qui ruinent l'industrie.
Il y a quelques jours , j'avais entre les mains une brochure d'un grand industriel, de M. Gauthier, celuilà même qui a fabriqué la statue colossale de la liberté que M. le Président de la République est allé voir dans ses ateUers, et j'y ai trouvé un passage caractéristique que je vous demande la permission de vous lire :
« La Révolution , qui a détruit les anciennes corporations, n'a rien mis à leur place , et c'est la raison des convulsions et des grèves qui nous reviennent périodiquement. J'ai toujours rêvé pour les groupes industriels des principes d'organisation analogues aux anciennes corporations, bien entendu en tenant compte de la différence des temps et du progrès des mœurs. » ( Vives marques d'approbation à droite.)
Je suis heureux, Messieurs, de trouver sous la
plume d'un homme dont on ne peut pas contester la compétence des paroles qui peuvent servir de résumé au trop long discours que je m'excuse d'avoir prononcé devant vous... {Non! non! — Parlez! parlez!) et que je vous remercie d'avoir écouté avec tant de patience.
Messieurs, j'ai déposé sur le bureau des pétitions signées de plus de 6,500 patrons et ouvriers qui tous demandent la constitution des syndicats mixtes. Le nombre des signataires s'accroît chaque jour. Je ne sais si la commission des syndicats a pris la peine, d'examiner ces pétitions, mais je ne crois pas que la Chambre puisse les laisser sans réponse ; car il y a là l'indice évident d'un mouvement d'opinion qui, dans une matière aussi grave, ne saurait être traité à la légère. La question est assez sérieuse, l'intérêt national y est assez profondément engagé pour que tous ceux qui proposent une solution méritent d'être entendus.
Quelles que soient nos divisions politiques, il y a une préoccupation que le patriotisme nous impose à tous : c'est le souci de la paix sociale et de la prospérité industrielle du pays. Je ne trouve pas que nous ayons la paix sociale , et je crains que nous ne soyons en train de perdre la prospérité. (C'est vrai! à droite.)
Je supplie la Chambre d'y songer avant de voter la loi qu'elle va discuter, et c'est dans cette pensée que je lui recommande les observations que j'ai eu l'honneur de lui présenter. (Applaudissements prolongés à droite. — L'orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations de ses amis.)
M. Lockroy répondit avec beaucoup de passion au discours
de M. de Miin. Après lui, M. Frédéric Passy, prenant la parole à son tour, vint, sous prétexte de venger Téconomie politique orthodoxe, faire une violente dissertation contre l'ancien régime et les corporations. Le débat avait ainsi pris un tour très vif, quand ramendement de M. de Mun et de ses amis vint en discussion dans la séance du 19 juin. M. de la Bassetière, député de la Vendée, le soutint dans un beau et savant discours auquel INI. Floquet, rapporteur de la loi, répondit en instituant à la tribune le procès des Cercles catholiques. M. de Mun demanda la parole pour lui répliquer.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, l'honorable M. Floquet, comme l'avait fait M. Lockroy, l'autre jour, après le discours que j'ai eu l'honneur de prononcer dans la discussion générale, a apporté, en réponse aux propositions que nous avons présentées à la Chambre , le détail des statuts et les règlements de l'organisation des associations professionnelles dont on a commencé la création dans l'œuvre des Cercles cathohques d'ouvriers. Il a fait entendre, comme M. Lockroy, que nous demandions pour les syndicats mixtes cathohques des privilèges, des lois exceptionnelles et des faveurs spéciales que nous refuserions aux autres.
Messieurs, il y a là une équivoque que je veux tout d'abord dissiper : nous n'avons rien demandé de semblable par notre amendement. (Très bien! très bien! à droite.)
En organisant des associations professionnelles, en leur donnant comme base les principes auxquels nous sommes attachés, en cherchant à y faire entrer, par une légitime propagande, ceux que nous pouvons
convaincre, nous usons d'un droit que vous ne pouvez nous contester. (Assentiment à droite.)
En donnant à ces associations la forme et les moyens d'action que nous croyons les plus propres à les développer, nous ne faisons rien que tout le monde ne puisse entreprendre comme nous : vous n'avez pas le droit de nous l'interdire. (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.)
Nous nous tenons dans la légalité : nos actes sont publics, personne ne peut nous reprocher d'user d'une liberté qui appartient à tous, et, quand vous venez apporter ici le détail de nos travaux, les règlements de nos associations, les procès -verbaux de nos réunions, vous déplacez la question.
A droite. C'est cela! Très bien!
M LE COMTE Albert de Mun. Il est bien vrai, et j'en suis convenu avec M. Floquet tout à l'heure, que nous vous demandons, par notre amendement, un privilège, mais non pas au profit de certaines associations mixtes au détriment des autres ; nous avons demandé que la loi fit des avantages spéciaux, déterminés, à tous les syndicats mixtes de patrons et d'ouvriers qui voudront se fonder, quels qu'ils soient, quelle que soit leur origine.
Voilà comment la question doit être posée. Ce privilège , nous le demandons pour les syndicats mixtes et non pour les syndicats séparés, par une raison très simple, très hautement déclarée, dont aucun de nous n'a fait un mystère à cette tribune : parce que nous croyons que ceux-là seuls qui consacrent l'association commune des patrons et des ouvriers présentent les garanties sociales nécessaires
pour mériter les encouragements que nous proposons de leur attribuer. Quant à ces encouragements euxmêmes, M. de la Bassetière vous a dit ce qu'ils étaient, en énumérant devant vous les facultés parfaitement précises et très nettement limitées que nous demandons. Voilà le sens et la portée de notre amendement.
Quand vous apportez ici un examen critique des actes, des travaux intérieurs de nos assemblées, je vous le répète, vous sortez de la discussion, vous la dénaturez : c'est un débat que je n'accepte pas. Vous verrez bien, dans un moment, que je ne fuirai pas les questions bien autrement graves que vous m'avez posées, et que j'y répondrai très nettement; mais nous ne pouvons pas instituer ici une discussion contradictoire sur le mérite des associations professionnelles catholiques et sur les statuts qu'il convient de leur donner, pas plus que sur les convictions de ceux qui travaillent à leur fondation.
Vous m'avez posé, monsieur Floquet, une autre question, et vous allez voir que je ne m'y dérobe pas.
M. Charles Floquet. J'en suis convaincu.
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous vous êtes demandé où avait pris naissance l'idée qui a inspiré notre proposition, le principe sur lequel elle reposait; vous l'avez cherché, non pas dans la tradition nationale et dans les grands souvenirs de notre histoire, où vous auriez pu en retrouver la trace, mais aussi dans une doctrine sociale, et, je le dis sur-le-champ, vous ne vous êtes pas trompé. (Exclamations à gauche.)
Messieurs, je vous ai promis de ne pas me dérober à la discussion : je tiens parole.
Laissons donc là tous les détails de la question ,
toutes les citations que vous avez apportées et dont je vous avoue que je n'ai rien à retirer, même mon innocente plaisanterie sur le caoutchouc. Laissons cela, qui est le petit côté du débat; ne discutons pas non plus la valeur des résultats que nous avons obtenus et dont vous parlez avec tant de dédain, car vous me donneriez le droit de vous demander, si vraiment nos essais, péniblement conduits à travers mille difficultés, à travers mille entraves , ont si peu réussi , comment il se fait que vous en soyez si émus et que nous vous paraissions déjà si redoutables. {Ajpjplaudïssements à droite. — Bruit à gauche.)
Ce que vous voulez connaître , — et vous avez raison, c'est votre droit, — c'est notre doctrine sociale. Vous avez dit, — je vais droit à l'objection, parce qu'elle est capitale , parce qu'elle résume toutes les autres , celles de M. Floquet comme celles de M. Lockroy, — vous nous avez dit : Vous voulez fonder votre œuvre sur les inégalités sociales.
Messieurs, les inégalités sociales ne résultent pas d'un système politique ou économique : elles sont un fait contre lequel personne ne peut rien. {C'est évident! à droite.)
Elles peuvent se déplacer, leurs conséquences peuvent être modifiées ; mais elles n'en existent pas moins, quel que soit leur fondement, qu'elles s'appuient sur l'origine, sur l'éducation, sur le talent ou sur la fortune. Gela est de tous les temps : ce qui est nouveau, c'est la manière de comprendre les situations, les devoirs et les droits qui découlent des inégalités sociales. {Très bien! très bien! à droite.)
Voilà la question sur laquelle il faut s'entendre. Cette
question, je ne l'ai pas éludée; l'autre jour, dans un premier discours, j'ai essayé d'expliquer comment, au commencement de ce siècle, l'invasion des doctrines nouvelles, en brisant les liens qui unissaient les hommes et les conditions, en détruisant les corps organisés , en substituant la loi de l'intérêt au principe du dévouement et à la notion des devoirs réciproques, avait créé le trouble profond qui se révèle aujourd'hui parle désordre moral et économique de la société.
Vous disiez tout à l'heure qu'un pareil langage était une attaque directe contre les principes de la Révolution, et vous m'avez fait l'honneur d'ajouter que je ne m'en étais pas caché.
Vous avez raison; c'est, en effet, là le mal dont j'accuse particulièrement la Révolution.
Je ne croyais pas, je l'avoue, quand j'exprimais cette pensée devant la Chambre, qu'elle trouverait si promptement sa justification dans les paroles des autres orateurs.
C'est pourtant ce qui est arrivé : j'ai entendu l'honorable M. Frédéric Passy. . . Messieurs , j'éprouve quelque embarras à entamer une discussion avec M. Frédéric Passy... (Parlez! parlez! à gauche), car je suis un trop pauvre clerc pour lutter d'érudition avec lui, et puis, je dois l'avouer, je me sens un peu retenu par le sentiment de la reconnaissance que je lui dois pour les conférences qu'il a bien voulu faire autrefois dans les Cercles catholiques. (Applaudissements et rires ironiques sur divers bancs.)
M. FRÉDÉmc Passy. J'en ai fait partout, et, dans tous les miheux, j'ai toujours défendu mes opinions.
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, j'ai entendu
M. Frédéric Passy, l'autre jour, après avoir terminé son étude historique, arrivant à l'exposition de ses doctrines sociales et économiques, nous dire, pour les résumer dans une image saisissante, que la société devait être comme la grande échelle double sur laquelle les uns montent et les autres descendent : ceux qui sont dignes de monter montent, fussent-ils partis de la boue, les autres descendent, s'ils le méritent, jusque dans la boue.
C'est un tableau frappant, mais, que l'honorable M. Frédéric Passy me permette de le lui dire, il y manque des personnages. Il y manque ceux qui seraient dignes de monter et qui ne le peuvent pas , parce que l'organisation moderne de la société leur en refuse le moyen. {Très bien! très bien ! à droite. — Rumeurs au centre.) Et il y manque aussi ceux qui sont montés d'avance, sans en être toujours dignes , et qui oublient, étant en haut, le sort de ceux qui sont en bas. {Applaudissements à droite.)
Voilà ce qui manque au tableau : avec ce complément, il devient parfaitement exact; c'est l'image de la société que j'ai décrite l'autre jour, fondée, non pas seulement sur les inégalités , mais sur les compétitions sociales, et où la lutte est instituée entre les forts et les faibles.
L'échelle de M. Passy, c'est celle des intérêts personnels , que chacun gravit à toute vitesse , avec toutes les forces dont il dispose; c'est le combat pour la richesse, dans lequel il n'y a de modération et de merci qu'autant que le permettent les sentiments personnels des plus forts : pour ceux qui ne sont ni humains ni miséricordieux , l'échelle est libre , ils
montent plus vite que les autres ; quant à ceux qui n'ont pas pour eux la force, ils restent dans la boue, s'il le faut. (Très hien! très bien! à droite.)
Eh bien , ce système , nous n'en voulons à aucun prix, parce qu'il fait de la lutte à outrance la condition du succès , parce qu'il tue l'esprit de sacrifice et d'abnégation, c'est-à-dire les sources de toutes les grandes choses , pour ne laisser subsister que l'égoïsme comme ressort et l'acquisition des richesses comme but suprême; parce que c'est l'inégalité fondée sur l'intérêt, l'inégalité fondée sur la force, c'est-à-dire la plus injustifiable et la plus impitoyable de toutes. (Applaudissements à droite.)
Messieurs, notre doctrine n'est pas là : pour nous, l'organisation sociale a pour fondement, non pas l'impossible confusion des classes, mais un principe qu'on a repoussé, qu'on a raillé tout à l'heure, et qui reste cependant le seul vraiment fécond , c'est le dévouement qui porte ceux qui sont en haut de l'échelle à tendre les mains à ceux qui sont en bas, pour les aider à s'élever, qui modère l'impatience de ceux qui en gravissent les degrés en les empêchant de s'écraser les uns les autres.
Vous qui avez reçu en partage l'éducation, la fortune, le talent, vous n'êtes pas quittes envers les autres, envers votre conscience, quand vous avez joui de ces dons naturels... (Interceptions à gauche. — Très hien! très hien! à droite.)... Vous avez des devoirs à remplir envers ceux que le sort a laissés au-dessous de vous; vous avez à exercer envers eux des devoirs de protection afin qu'ils ne descendent pas plus bas encore. (Très hien! à droite.)
Vous qui avez, sous votre responsabilité, dans votre usine, dans votre atelier, tout un peuple d'ouvriers, vous n'êtes pas quittes envers eux quand vous avez payé loyalement le salaire convenu ; vous avez envers eux d'autres devoirs à remplir; vous avez charge de leur corps et de leur âme... {Interruptions à gauche. — Marques cV apjprohatïon à droite.)
Vous leur devez, à ces déshérités, la satisfaction de leurs besoins légitimes et le respect de tous leurs droits naturels. {Très bien! à droite.) Vous leur devez la sécurité de la vie, la stabilité de la condition, un foyer de famille, un lendemain assuré et la faculté de s'élever graduellement dans leur profession. {Nouvelles marques d'approbation à droite.)
Et vous enfin, qui avez reçu des circonstances le redoutable fardeau de la législation, vous n'êtes pas quittes envers les ouvriers quand vous leur avez dit : Soyez vertueux , soyez économes , soyez patients , soyez laborieux , et vous vous enrichirez ! Vous leur devez autre chose : vous leur devez des lois qui les protègent efficacement et une organisation qui garantisse suffisamment leurs droits.
Voilà notre doctrine.
Vous voulez savoir quel est le fond de nos idées, quel est le point d'appui des institutions que nous voulons fonder : il est là, dans le principe chrétien qui est le fondement de la justice, dans le respect de la loi divine qui en est la source nécessaire. {Applaudissements à droite.)
Eh bien, quand avec toute la sincérité, toute la bonne foi possibles, nous vous apportons ce que nous
croyons être le véritable remède social ; quand nous vous demandons le moyen de rapprocher ceux qui sont aujourd'hui si profondément séparés , d'instituer entre eux un arbitrage permanent, et de faire cesser l'antagonisme en les réunissant par un intérêt commun moral et matériel, quand nous vous demandons le moyen de donner à l'ouvrier une carrière digne de lui, en lui permettant d'assurer son avenir et d'améliorer régulièrement sa position , par son savoir et sa conduite, quand nous vous demandons cela, non pas pour .nous seuls, non pas pour les cathoUques, mais pour tout le monde, vous ne trouvez que cette réponse à nous faire : « Vous êtes l'ancien régime ! »
M. DE Baudry-d'Asson. C'est un vieux cliché!
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, personne ici n'a demandé le rétablissement de l'ancien régime, personne ! (Très bien! très bien! — Cest vrai ! à droite. — InterrujDtions à gauche.)
Messieurs, je crois avoir l'habitude de dire toujours ma pensée franchement, et je vous en donne en ce moment le témoignage... (Très bien! très bien! à droite.)
Personne ici n'a demandé le rétabhssement de l'ancien régime ; la question ne se pose pas ainsi : ce n'est ni le lieu ni le moment d'engager un débat sur l'ancien régime, qui demanderait de grands développements et surtout d'essentielles distinctions entre les époques. La question n'est pas là.
Nous ne demandons pas le retour de l'ancien régime, mais nous n'acceptons pas non plus le régime social et les conditions économiques où nous sommes, et nous cherchons avec bonne foi, avec une entière conviction.
avec tout ce que nous avons de bonne volonté , et je puis bien ajouter de désintéressement, les moyens de préparer les voies au régime nouveau que nous croyons nécessaire pour rétablir l'harmonie dans le monde du travail.
Sans doute, nous avons pu jeter un regard de respect sur le passé delà France. M. Frédéric Passy nous a rappelé la grande parole de Montalembert : « Je respecte le passé, je rends justice au présent et je salue l'avenir! » Qu'il me permette de le lui dire : ce peut être notre devise, ce n'est plus la sienne ! Le passé de notre patrie, monsieur Frédéric Passy, vous ne l'avez pas respecté; vous avez jeté sur lui des paroles de mépris... (Réclamations sur plusieurs hancs. — Très bien! très bien! à droite), vous avez appris aux autres à le haïr. Et puisque vous nous avez cité nos maîtres , permettez-moi de vous rappeler la parole d'un homme qui n'était pas suspect d'idées rétrogrades , qui fait autorité dans le monde du travail, et qui a appris à connaître la France en la contemplant dans ses œuvres, la parole de M. Viollet-le-Duc : (( Il faut plaindre les peuples qui renient leur passé, car il n'y a point d'avenir pour eux. »
M. LE COMTE DE DOUVILLE-MaILLEFEU. NoUS u'oU-
blions pas le passé libéral de la France!
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien, oui, cela est vrai, nous respectons le passé de la France, et, quant au présent, nous essayons d'être justes pour lui.
Nous n'avons pas apporté à la tribune, pour les détailler avec une sorte de complaisance , tous les souvenirs tragiques de notre époque; nous n'avons pas évoqué les violences commises, les crimes accomplis
dans les heures troublées ; nous n'avons pas étalé les misères, les souffrances, les maladies et les vices; nous n'avons pas énuméré les plaintes et les malédictions des philosophes, des romanciers et des poètes!
Nous n'avons pas fait cela.
Nous avons constaté qu'il y a, dans le monde du travail , un trouble , un besoin universel d'organisation qui tient à des causes morales et matérielles, qui se révèle par des faits sociaux et par des faits économiques. Personne ne l'a nié, on ne le peut pas; c'est une situation qui éclate au grand jour. Cette situation, j'en ai cherché la cause, non pas dans une révolution politique, mais dans une doctrine économique que j'ai signalée et à laquelle j'ai reproché d'avoir créé pour les travailleurs l'isolement et l'antagonisme : voilà la question.
M. Frédéric Passy lui-m.ème a concédé que la loi de 1791 avait été trop loin en interdisant le droit de réunion professionnelle.
Voix à gauche. C'est un incident.
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, c'est la loi tout entière, c'est tout le système; et Turgot exprimait la même pensée que ChapeUer quand il disait : « La source du mal est dans la faculté accordée aux artisans de s'assembler et de se réunir en corps. »
Voilà la doctrine que j'ai attaquée : on ne l'a pas défendue. L'honorable M. Lockroy a été bien plus loin que M. Passy : il a dit que la Révolution avait accablé l'ouvrier comme prolétaire et qu'elle en avait fait, suivant le mot de Louis Blanc, a le damné de l'enfer social. »
Voilà la question ; il n'y en a pas d'autre : tout ce
qu'on peut faire pour la déplacer, pour la ramener à une discussion sur l'ancien régime et sur le cléricalisme, tout cela est vain. Vous ne changerez pas les faits ; vous n'empêcherez pas qu'il n'y ait dans ce pays une question sociale redoutable qui se dresse devant vous et qu'il faut bien que vous regardiez en face. (Très bien! trè%bien! à droite.)
Eh bien, M. Passy nous a donné sa solution; je viens de vous la dire. Presque tout le monde ici l'a repoussée : que nous offrez- vous?
M. Clemenceau, interrompant l'autre jour M. Passy, lui disait : « Nous voulons la justice. »
Nous aussi ; mais comment entendez -vous la justice? Voilà la question. {Mouvements divers.)
Le Gouvernement a paru à cette tribune ; il y a paru, représenté par un de ses membres les plus autorisés, aussi bien par les fonctions qu'il occupe que par sa compétence particulière. M. le ministre de l'intérieur me permettra de regretter que cette apparition ait été si courte; dans une pareille question, la plus grave, la plus considérable qui puisse se poser dans un pays, à l'heure où M. Lockroy venait avec une très grande éloquence de sommer le Gouvernement de la République de dire enfin ce qu'il comptait faire pour des ouvriers auxquels il doit tant, je m'apprêtais à entendre l'orateur du Gouvernement apporter ici des idées larges, des vues d'ensemble, un programme social et économique. (Réclamations sur plusieurs bancs.)
M. DE Baudry-d'Asson. Il n'a rien apporté du tout!
M. LE COMTE Albert de Mun. M. le ministre de l'intérieur a été plus modeste : il s'est borné à nous
donner un compte rendu très sommaire de l'enquête opérée par la commission extraparlementaire des associations ouvrières.
Depuis , nous en avons lu le premier volume ; il renferme beaucoup de détails intéressants , très dignes de fixer l'attention, et d'inspirer une vive sympathie pour les hommes énergiques qui ont été les fondateurs de ces associations; mais il n'apporte presque rien de nouveau , et surtout rien qui ressemble à une solution, à un procédé d'émancipation. C'était pourtant ce que vous demandiez à la commission de chercher avec vous !
Eh bien, ce que je vous demande, c'est de nous exposer vos idées et vos doctrines. L'autre jour, dans un journal que je Us avec le plus grand intérêt, dont je sais qu'il serait indiscret d'inniquer les attaches particulières, mais qui occupe cependant une place considérable, dans la Réforme^, j'ai lu un article écrit à propos du discours que j'ai eu l'honneur de prononcer dans la discussion générale. Voici sa conclusion :
« La Révolution a- 1- elle trouvé la formule de l'harmonie sociale?
(( L'ouvrier est -il plus heureux?
(( Non , la Révolution n'a pas trouvé la formule exacte du vrai et du juste : nous vivons dans une époque de transition; les temps sont durs; mais du moins l'homme est libre ; l'ouvrier est libre.
(( Libre dans sa misère!
« Qu'importe ! Nous cherchons la justice ; nous y
1 La Réforme était alors le journal de M. Waldeck- Rousseau , miDistre de l'intérieur.
touchons : l'ouvrier libre traitant d'égal à égal avec le capitaliste libre.
(( Que parle-t-on de fraternité chrétienne?
« Un mot.
(( Il y a des intérêts dans le monde, pas autre chose; l'ouvrier a ses intérêts ; le patron a ses intérêts ; la justice veut que, dans la lutte pour la vie, le travailleur ait des instruments égaux aux instruments des capitahstes.
(( La Chambre veut donner à l'ouvrier ces instruments nécessaires ; elle lui donne l'école , elle lui donne le syndicat professionnel.
(( Travail libre, lutte égale. »
Je ne sais pas si ce sont là les idées de M. le ministre de l'intérieur; mais ce que je sais, c'est qu'on se trompe quand on croit qu'il suffira du syndicat professionnel pour que la lutte soit égale.
Non; pour qu'elle le fût, il faudrait bien plus : il faudrait donner à l'ouvrier, pour compenser sa faiblesse et l'infériorité de sa position, il faudrait lui donner bien d'autres armes ! Il faudrait rompre à son profit les conditions de la lutte et apporter de son côté tout ce qui lui manque, et d'abord le capital; il faudrait, — et ce sera l'inévitable nécessité, — que l'État vînt, avec toutes ses forces, au secours de l'ouvrier pour l'aider à écraser le capitaliste.
Et alors c'est l'injustice à rebours, c'est l'inégaUté sociale déplacée ; c'est encore le triomphe de la force : ce n'est ni la liberté ni la paix !
A droite. C'est vrai !
M.. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien , quand nous vous proposons un remède... (Bruit à gauche\ quand
nous vous proposons un essai de pacification, que nous répondez -vous? Vous ne nous dites pas qu'il n'y a pas de mal, qu'il n'y a pas de désordre; vous nous dites : « Passez ! vous êtes des fondateurs d'œuvres catholiques, vous êtes des cléricaux, nous ne voulons pas vous entendre. »
M. Charles Floquet. Nous répondons que l'expérience vous condamne !
M. LE COMTE Albert de Mun. Quoi! Messieurs, on n'a cessé de répéter à cette tribune , depuis deux jours, que la situation économique de ce pays était gravement inquiétante; on vous a parlé, et je crois qu'on l'a fait avec beaucoup de réserve , des souffrances de l'industrie. L'honorable M Langlois vous en a fait hier ici un tableau particulièrement intéressant.
On vous a parié de la décadence professionnelle, des commandes qui vont à l'étranger, de la fabrication qui s'étabht au delà des frontières , des chômages qui se multiplient ; on vous a parlé de la crise produite par la hausse excessive des salaires , de l'industrie épuisée par l'excès de la production, de l'équilibre rompu entre le nombre des bras et les moyens de consommation ; on vous a parlé des champs désertés , des fermes qui restent sans preneurs, et, quand il s'agit de traiter une question aussi grave, aussi intimement hée aux intérêts du pays, vous répondez : ce Votre système ne mérite pas d'être examiné , parce que c'est un système de cléricaux. »
Quand on vous propose d'établir entre les maîtres et les ouvriers des rapports constants , un arbitrage permanent qui, dans les moments de luttes et de discorde...
M. Charles Floquet. C'est possible !
M. René Goblet. C'est licite !
M. Louis Guillot (Isère). L'enquête vous a donné la preuve que cela se fait !
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous me répondez qu'ils peuvent le faire. Je le sais bien, mais je vous dis que ce n'est pas assez, et que si vous croyez, comme nous, que le remède est là, ce n'est pas assez de l'autoriser : il faut encore, par tous les moyens, provoquer, encourager ce mouvement, qui répond aux aspirations de tout le monde, qui résulte nécessairement du besoin universel, de la nature même des choses , — M. Floquet nous l'a montré tout à l'heure , — mais qui aboutit, aux heures de crise, à des commissions mixtes insuffisantes, tardivement nommées, composées d'hommes sans relation antérieure, qui s'ignoraient la veille et qu'aucun lien ne rapproche.
Quand on vous parle de cela, quand on vous propose d'établir entre les maîtres et les ouvriers un patrimoine commun pour éteindre l'antagonisme de leurs intérêts, quand on vous demande de leur donner les moyens de résoudre eux-mêmes, par leur propre initiative, cette grande question de l'apprentissage, ■qui est une question de vie ou de mort pour l'avenir de l'industrie, quand on vous tient ce langage, vous répondez : (( Vous êtes des cléricaux, nous ne voulons pas vous entendre. »
Eh bien, permettez -moi de vous le dire, je ne crois pas, comme M. Floquet, que votre responsabilité soit légère : je crois qu'elle est très lourde et que vous engagez le pays dans une voie funeste qui le conduira aux violences et à la ruine industrielle.
L'avenir dira qui de nous se trompe sur les destinées de la nation. L'avenir, Messieurs, on nous adjurait hier de le saluer avec confiance ; je ne m'y refuse pas : j'aime trop mon pays pour ne pas m'attacher à l'espérance. Je salue l'avenir, mais à la condition qu'il repose sur le dévouement et la justice, et non pas sur l'intérêt. (T7'ès bien! très bien! et applaudissements et droite. — U orateur est félicité par ses amis.)
Après une véhémente réponse de M. Clemenceau, qui opposa ses théories sociales à celles de M. de Mun, et les droits de rhomme aux droits de Dieu, l'amendement fut repoussé, puis Tensemble de la loi fut adopté à la presque unanimité des votants.
Ce ne fut toutefois que l'année suivante que le vote devint définitif, après que le Sénat eut encore une fois modifié le texte de la Chambre des députés.