MORT DE M. LE COMTE DE CHAMBORD
Lettres adressées à un ami le 13 septembre 1883, et au Journal de Paris le 14 février 1884.
M. le comte de Chambord était mort le 24 août 1883. La douleur des royalistes et des catholiques était profonde; le découragement pouvait en gagner quelques-uns. Sollicité par ses amis de faire connaître sa pensée sur la situation, M. de Mun répondit à leur désir en autorisant la publication de la lettre suivante, adressée à l'un d'eux :
Paris, le 13 septembre 1888
Mon cher ami,
Vous me demandez ce que je pense du rôle que nos amis ont à remplir dans les graves circonstances où Dieu vient de jeter la France. Ma réponse sera courte et précise.
J'y songeais, agenouillé près de ce triste caveau où dort aujourd'hui celui qui personnifiait notre foi et nos espérances, et il me semblait que lui-même allait parler pour nous dire : Le droit, la vérité et la justice ne meurent pas; apprenez de moi à les défendre jusqu'au bout. .*-r
Toute ma pensée est là. Quelles que soient notre perte et notre douleur, nous n'avons pas le droit de désespérer, ni de nous enfermer dans une coupable indifférence.
Fidèles à notre passé et aux convictions de notre vie, persuadés, aujourd'hui comme hier, que la France ne trouvera son salut que dans la voie tracée par la tradition des siècles, nous continuerons à servir la cause monarchique franchement et sans arrière-pensée. Notre patriotisme et notre foi politique sont les sûrs garants d'une loyauté qui ne doit jamais se laisser mettre en doute.
Mais ce ne serait pas assez de nous borner à cette nette affirmation de notre fidélité. Cathohques, nous avons d'autres devoirs à remphr.
Nous voulons pour notre pays un gouvernement chrétien, respectueux des droits de l'Éghse, conformant à ses principes et à ses besoins les institutions et les lois, et lui rendant, avec la liberté qu'on lui a ravie, la protection qui lui est due.
Nous voulons un pouvoir fort, qui restitue à l'autorité ses légitimes prérogatives et qui fonde la vraie liberté sur le respect de tous les droits individuels ou collectifs.
Nous demandons une législation sociale donnant à la famille les garanties de liberté et de stabilité dont elle a besoin, apportant dans les conditions du travail national les réformes nécessaires , et assurant aux maîtres et aux ouvriers, par une organisation basée sur la paix et sur la justice, les satisfactions que réclament leurs intérêts.
Voilà notre programme d'hier : ce doit être celui de
demain ; tout notre travail, tous nos efforts doivent tendre à en préparer le triomphe. Je voudrais voir nos amis, ralliés par cette pensée commune , puiser dans leur douleur même une ardeur et une énergie nouvelles, et, forts de leur loyauté politique, s'unir étroitement entre eux pour la défense de leurs principes; je crois que c'est possible , et je suis certain qu'aucune œuvre n'est plus nécessaire.
Vous êtes jeune, mon cher ami, et c'est aux jeunes gens surtout que je veux faire appel. Moins que les autres encore , ils ont le droit de désespérer et de perdre courage, car ils sont l'avenir de la patrie, et la tâche qui s'offre à leur dévouement est digne de tous leurs enthousiasmes.
Un gouvernement qui méconnaît la loi de Dieu et qui persécute son Église , conduit aujourd'hui la France à sa ruine; voilà le combat qui nous appelle et qui ne peut pas attendre.
Debout donc et à l'œuvre avec courage et confiance ! c'est ainsi que nous serons dignes de notre cause, dignes de celui que nous pleurons , dignes enfin d'être comptés par tous, comme c'est notre ambition, au rang des meilleurs et des plus fidèles serviteurs de la patrie française.
Veuillez, mon cher ami, croire toujours à mon plus cordial dévouement.
A DE MUN
Un peu plus tard, au cours de Tannée 1884, au milieu des polémiques soulevées par un groupe peu nombreux d'anciens royalistes contre la légitimité des droits de M. le comte de Paris à la succession du comte de Ghambord, le Journal do
Paris, organe de ce petit parti d'opposition, crut pouvoir trouver dans la lettre de M. de Mun un témoignage de son adhésion à des idées contre lesquelles il avait cependant nettement protesté dès le premier jour. M. de Mun adressa aussitôt au rédacteur en chef du Journal de Paris la lettre suivante, que toute la presse reproduisit :
Pari?, le 14 février 1884.
Monsieur le rédacteur en chef ,
On me signale aujourd'hui seulement un article paru dans le dernier numéro du Journal de Paris, sous ce titre : Votre roi n'est pas le roi, et dans lequel je lis cette phrase :
(( Est-ce que M. le comte de Mun aurait écrit sa ((fameuse lettre si, pour lui, M. le comte de Paris (( était le roi ? »
L'auteur entend sans doute faire allusion à la lettre que j'ai adressée le 13 septembre 1883 à un de mes amis , et qui a été publiée dans la plupart des journaux.
Les souvenirs de Frohsdorf et de Goritz auraient pu me dispenser de protester contre l'interprétation qu'il a cru devoir donner de cette lettre et des intentions qui l'ont dictée.
Je tiens cependant à le faire pour ne laisser s'établir aucune confusion dans l'esprit de vos lecteurs.
J'ai salué dès le premier jour M. le comte de Paris comme le légitime héritier du droit monarchique en France, et je n'ai pas cessé de croire un seul instant que le devoir des catholiques était de défendre à la fois la cause qu'il représente aujourd'hui, et les idées qui
leur paraissent, dans l'ordre religieux, politique et social , la base nécessaire d'un gouvernement vraiment
conservateur. . , i^+tv^o
Telle est la pensée qui m'a .nsp.re ma lettre du 13 septembre dernier : je tiens essentiellement a ce qu'elle ne soit pas dénaturée, et c'est pourquoi je vous îrie do vouloir bien insérer cette rectification dans votre prochain numéro.
Veuillez agréer, monsieur le Rédacteur en chef, l'assurance de mes sentiments distingues.
A. DE MUN
LOI