DE LANDERNEAU LE 11 SEPTEMBRE
Au commencement de l'automne de 1896, une assemblée régionale de l'Œuvre des Cercles eut lieu à Landerneau ( Finistère), pour les départements de Bretagne. M&r l'évêque de Quimper et un grand nombre d'ecclésiastiques du diocèse assistèrent aux séances. Les travaux furent clôturés par le discours suivant du secrétaire général :
Messieurs,
En m'invitant à clore les travaux de votre assemblée régionale , vous avez voulu faire appel au secrétaire général de l'Œuvre des Cercles catholiques bien plus qu'au député du Finistère, et vous attendez qu'il vous dise ce qu'il sait de cette œuvre qui fut le berceau de toute sa vie publique, et demeure le foyer où, depuis vingt -cinq ans, elle se repose et s'ali-
mcTito, co qu'il pense de sa situation présente et de sou avcuir, ce qu'enliu une expérience déjà vieille lui |)ermel de vous conseiller eu sou nom.
C'est donc une causerie sur lïEuvre des Cercles que je vous apporte, et non une conférence sur des idées générales, encore inoins un discours politique, qui ne conviendraient ui au caractère, ni à l'objet de votre assemblée.
Mais je ne remplirais pas ma tâche de secrétaire général si, avant toute chose, je ne remerciais, au nom de l'Œuvre, et, — je puis le dire avec confiance, — au nom de tous les membres de l'assemblée , ceux dont le concours en a rehaussé l'éclat et assuré le succès.
Et d'abord, le vénérable pasteur de ce diocèse qui, en daignant présider en personne l'ouverture de vos réunions, a garanti d'avance, par l'autorité de son patronage et la vertu de sa bénédiction , le sérieux de vos délibérations.
Puis, avec lui, l'apôtre infatigable dont toutes les œuvres vouées au salut social de notre pays ont appris à connaître le nom en admirant son éloquence, et qui n'a trouvé, dans l'honneur décerné par le Souverain Pontife comme un juste prix de ses longs services, qu'un sujet nouveau de zèle et de dévouement \
Et comment oublier le brillant orateur qui a bien voulu, en apportant ici avec son éloquence l'exemple de sa vie, vous montrer que ce Paris d'où sort tant de mal sait encore faire beaucoup de bien, ne
1 Mîjr Dulong de Rosnay, prélat de Sa Sainteté.
t;eraii-ce que celui de garder parmi ses représentants la place du talent et des vertus chi-étiennes ^7
Ce serait aussi méconnaître le besoin de tous les cœurs, autant que mon propre devoir, de ne pas ollrir un tribut de reconnaissance à celui ^ qui, ajoulant à sa charge sacerdotale le labeur d'une difficile préparation, a su rassembler, malgré les obstacles (Tune saison peu favorable au travail, les matériaux et les membres de ce congrès, auquel M. le curé de celte paroisse et les catholiques de Landerneau ont assuré l'abri d'une cordiale hospitalité et le chaleureux accueil de l'amitié chrétienne.
Enfin, si je n'étais ici retenu par la pensée d'une fraternité plus intime , je me ferais librement Tinterprète de tous pour remercier le président de vos séances ^, dont votre région connaissait déjà la belle , généreuse et vaillante parole, mais qui vous a, durant ces trois jours, révélé les hautes qualités de tact, d'esprit et de fermeté, déjà familières au vieil ami, tout heureux de l'en féliciter publiquement, et qui l'ont aidé non pas à faire oublier, mais à remplacer dignement le fidèle collaborateur, président habituel de nos assemblées ^, que la cruelle souffrance de son cœur paternel a retenu loin de vous.
Messieurs,
La carte d'invitation qui vous a été distribuée pour
* M. Lerolle, conseiller municipal de Paris.
2 M. Fabbé Treussier, chanoine honoraire, directeur diocésain des Œuvres.
3 M. Eugène Flornoy, conseiller municipal de Nantes.
^ M. de la Guillonnière, conseiller général de Maine-et-Loire.
cette assemblée est à elle seule, comme on dit aujourd'hui dans le langage de la pédagogie nouvelle, une leçon de choses très instructive, que je vous demande la permission de commenter avec vous.
Elle porte en tête et comme titre général : Assemblée régionale de l'Œuvre des Cercles catholiques; puis, dans le détail du programme, l'énumération d'une Ibule d'œuvres diverses, cercles d'études, conférences, caisses de prévoyance, syndicats de l'aiguille, œuvres spéciales aux marins, syndicats agricoles, caisses rurales, d'autres encore, et, dans le nombre, les cercles catholiques eux-mêmes. II y a, Messieurs, dans cette rédaction de votre programme, la constatation d'un fait dont je me félicite, parce qu'il est à la fois l'honneur de l'Œuvre des Cercles et la marque de ses développements ; mais il pourrait aussi y avoir un péril dont je tâcherai de vous détourner, en examinant devant vous le fait et ses conséquences.
Le fait, c'est que toutes ces œuvres sociales dont le développement, quelquefois encore un peu confus et tumultueux, ravit les âmes catholiques par la communauté de leur inspiration et de leur fin, alors même qu'il trouble les esprits méthodiques par la diversité de leurs formes; toutes ces œuvres qui, sous des noms et par des moyens différents, tendent à associer les hommes par le lien des croyances et de la profession, se rattachent étroitement au vieux tronc de l'Œuvre des Cercles.
Je dis le vieux tronc, parce qu'il a déjà vingt -cinq ans, ou quoiqu'il n'en ait pas davantage : et non, certes, pour le désigner à la cognée, mais tout sim-
plement pour parler comme les autres ; car, en ce temps plus agité que vivant, mobile et pressé de jouir, un quart de siècle suffit, hélas! à vieillir une entreprise aux yeux des générations nouvelles.
Messieurs, ce vieil arbre a cependant de très fortes racines, et je ne crois pas perdre mon temps ni le vôtre en vous invitant à creuser un peu dans le passé pour les découvrir et en éprouver la solidité.
Ah ! cette histoire de nos origines , cent fois contée et toujours trop ignorée! Que je voudrais pouvoir saisir vos esprits par une image assez puissante, par une parole assez vive, et, vous arrachant avec moi à l'air où nous vivons, qui nous étouffe, qui opprime nos idées et qui rabaisse l'essor de nos âmes, vous ramener d'un coup, d'un mot et d'un geste, à cette heure inoubliable d'il y a vingt-cinq ans, où tout à coup, dans le deuil de la patrie toute palpitante encore de sa longue agonie, sur les ruines fumantes des palais incendiés par la fureur populaire, à nos yeux inquiets, avides de lumière après cette nuit, parut, toute rayonnante de gloire et d'espérance, la Croix de Jésus-Christ!
Après cette nuit! oui, je dis bien : vous avez vu quelquefois, à la fin d'une nuit d'orage où la tempête a brisé les chênes, couché la lande et frappé les clochers, une pâle aurore révéler comme en tremblant l'approche du jour, et soudain, dans le ciel où courent les nuages, un rayon paraître, qui les perce un moment, annonçant à la terre ravagée, au laboureur désolé, que le soleil est là, vainqueur de la nuit et réparateur de l'orage !
Ce fut ainsi : et il courut dans nos veines, après
nos longs frissons de lièvre et de douieui-, un frisson de joie donl nous tressaillons encore.
C'est que, dans l'élan qui précipitait au-devant de la Croix nos cœurs meurtris et nos fronts humiliés, il n'y avait pas seulement l'acte spontané d'une foi ravivée par la souffrance : il y avait une idée simple, nette et précise, maîtresse, d'un seul coup et pour la vie, de nos âmes et de nos volontés, et qui apportait à notre patriotisme, irrité par ses blessures, le moyen pratique de mettre en œuvre les ardeurs impatientes.
Cette idée, comment la bien rendre sans dire une de ces paroles qui risquent aujourd'hui de faire rire de pitié les froids analystes de l'âme moderne, mais qui alors, je vous le jure, dans l'écrasement du désastre national, dans la terreur encore vivante de la semaine sanglante, ne faisait sourire ni railler personne ?
Nous voulions régénérer la France par la vertu de la Croix, et la Croix, ce n'était pour nous ni le symbole confus de la pitié mondaine, ni le signe convenu d'une vague aspiration vers un spiritualisme indéfini ; c'était, dans l'image sensible de l'humanité rachetée, l'affirmation publique de la loi de justice et d'amour dont l'Église catholique garde le dépôt, le principe et la doctrine.
La patrie nous apparaissait toute couverte du sang des meilleurs de ses fils : dans son sein déchiré un abîme venait de s'ouvrir, d'où les passions, longtemps contenues, s'étaient échappées dans une éruption terrible; leur colère aveugle avait abattu son bras sur les lieux mêmes où la joie de vivre s'étalait, tranquille, un instant plus tôt , et la société, inquiète
flle sa victoire d'un jour, dcjiieurait dans l'épouvant»' en face do celte expiosion soudaine d'une haine inattendue conlre Dieu, contre l'autorité, contre la richesse, brusque el trop lojiique conclusion du lent travail accompli, dans les esprits parla savante négation du christianisme ou la raillerie légère dv ses lois, dans les mœurs par la longue habitude du matérialisme satisfait.
Immolation de la patrie, fureur sauvage du peuple révolté, trouble profond de la société, à tous ces problèmes accumulés en un jour, quelle réponse opposer, quel remède présenter sinon la foi qui enseigne l'expiation, qui sanctifie le sacrifice, qui étouffe sous les fruits de l'amour les germes de la haine, dans la passion du dévouement l'attrait de l'égoïsme, et qui, par l'exercice commun du devoir réciproque, prévient l'injustice et les colères qu'elle engendre?
Messieurs, voilà l'idée qui s'est emparée de nous il y a vingt-cinq ans et qui a décidé de notre vie, et de cette idée hautement proclamée, partout répétée, propagée de toutes parts par la parole, par la plume et par l'exemple, rendue sensible par les œuvres, j'ose dire qu'est sorti tout ce mouvement qui remplit notre temps et notre pays, tout ce renouveau de vie catholique qui est l'étonnement de notre siècle finissant, qui oppose, dans un contraste saisissant, les efforts persévérants de l'impiété officielle et l'intensité de l'activité chrétienne, plus grande qu'en aucune autre époque de cette période séculaire et qui, ravivant dans les âmes la flamme de l'amour sacré, les presse d'un perpétuel besoin de connaître et d'apaiser la souffrance humaine î
Ah ! j'entends parler de je ne sais qu(;lle religiosité nouvelle qui présente aux esprits délicats et lettrés la poésie d'un christianisme idéal, et la pitié d'un altruisme humain, comme la sauvegarde de la société malade, contre le matérialisme qui flétrit sa vie morale et intellectuelle, contre le péril social qui menace son existence !
Et j'entends dire aussi qu'il faut craindre les affirmations trop précises et s'accommoder, pour mieux réussir, d'une sorte de neutralité chrétienne, qui voile derrière une large profession de foi religieuse l'Église qui lui inspire et lui dicte ses croyances !
Dieu me garde de repousser avec dédain les timides efforts qui marquent, dans les intelligences encore éloignées du catholicisme, la salutaire réaction du spiritualisme! et loin de moi aussi la pensée de jeter un blâme sur ceux qui essayent, par tous les moyens, d'attirer, de gagner à la foi chrétienne la foule indifférente ou corrompue.
Ce sont des symptômes heureux d'un mouvement qui, une fois prononcé, ne s'arrêtera plus : il faut les saluer avec joie ; ou bien c'est une préparation, peutêtre en beaucoup de cas nécessaire, vers une action plus positive qui la suivra nécessairement : il faut l'encourager avec confiance et sincérité.
Mais ce n'est rien de plus, et s'il s'agit d'un remède efficace et profond, s'il s'agit d'œuvres durables et fécondes, s'il s'agit surtout de former les hommes qui peuvent les concevoir, les propager ou les servir, — et c'est dans une assemblée comme celle-ci ce qui doit nous occuper avant tout, — il n'y a rien de solide hors de la vérité catholique et du principe
Ibiidaïuental que notre Œuvre proclamait il y a vingtcinq ans.
G'etst que hors de ce principe, hors de cet amour
de la Croix, je ne connais rien d'assez fort, si ce n'est
peut-être le principe contraire qui est la haine du
Christ et de son Église, pour déterminer les hommes
à se donner eux-mêmes, sans profit pour leur intérêt
personnel, et que, sans le don de soi-même, il n'y a
as d'œuvre, pas de propagande, pas d'action sociale.
Messieurs, j'insiste sur cette parole : elle exprime
inieux qu'aucune autre ce qui fut, avec l'affirmation
catholique, la pensée dominante de l'Œuvre des
Cercles. Se donner, c'est-à-dire offrir à la cause qu'on
prétend servir, non seulement son intelligence et son
esprit, mais surtout, mais avant tout, son cœur; se
donner, c'est-à-dire aimer assez les idées qu'on veut
faire triompher, pour leur sacrifier quelque chose de
soi-même, de ses préférences, de ses goûts, de ses
habitudes ; se donner, c'est-à-dire aimer assez ceux
qu'on aspire à gagner, pour aller à eux sans les
attendre, pour abandonner, afin de les mieux toucher,
un peu de ses aises, de ses joies, de son repos, de
ses droits mêmes, s'il le faut!
Il n'y a pas d'œuvre sans ce don personnel, pour deux raisons : la première, c'est que la vie d'une œuvre, son avenir et sa durée, dépendent d'une infinité de détails journaliers rebutants et prosaïques, fatigants et ennuyeux, où la difficulté, l'objection se présentent à chaque pas, où l'échec et l'insuccès se répètent chaque jour; et si cela est vrai de toutes les œuvres, combien plus de ces œuvres sociales qui sont l'objet propre de nos efforts et qui se heurtent à tant
d'obstacles, à tant d'intérêts opposés, à tant de préjugés et de répugnances ! Il faut se résoudre pourtant à cette dure besogne et, malj^ré tout, faire avec persévérance ce travail ingrat, souvent obscur et sans gloire, donl l'elTort consciencieux et répété est au fond de toutes les grandes choses accomplies par les hommes ; comme ce maître illustre du xvF siècle qui, peignant avec un soin scrupuleux un coin de muraille perdu dans l'ombre d'une église, répondait à ceux qui lui demandaient pourquoi tant de peine, puisqu'on n'en verrait rien : « Dieu le verra! »
Dieu le verra ! C'est le secret des œuvres ! Que de fois j'y ai songé, devant vos vieilles églises et vos calvaires antiques, témoins muets du long travail de tant d'hommes inconnus qui, dans leur œuvre impersonnelle, ont mis, pour toujours, le sceau de leur foi avec celui de leur art î
Ces hommes se sont donnés : ils ont fait des œuvres ; leur mémoire est abolie, leur œuvre demeure.
Mais il y a, de cette obligation du don personnel, une autre raison : c'est qu'on ne prend les cœurs qu'en donnant le sien, et qu'on ne réussit à rien qu'en prenant les cœurs. Sans doute les idées sont nécessaires pour diriger les actions, pour frapper les esprits, pour agir sur l'opinion : et c'est pourquoi l'étude qui les forme, qui permet de les propager, de les soutenir et de les discuter, est, pour tout homme occupé des œuvres sociales, un devoir absolu. Elle ne sera jamais trop approfondie, trop sincère ni trop réfléchie. En de telles matières, ce n'est pas trop de toutes les lumières qu'apportent à la fois la doctrine et les faits, l'enseignement et l'expérience. Si
la tâche est ardue, l'intelligence et la volonté peuvent y suffire.
Sans doute aussi les intérêts matériels, juste et légitime souci de tous les hommes, particulièrement de ceux pour qui leur préservation est la condition même de l'existence, sont le puissant attrait qui peut les stimuler, les rapprocher et les conduire à l'entente, puis à l'action commune; aussi, la sérieuse connaissance de ces intérêts, la recherche continuelle des moyens les plus propres à les satisfaire, sontelles, comme l'étude doctrinale, le devoir évident des hommes d'oeuvres, et la plus grande force qu'ils puissent se donner pour accomplir le bien qu'ils méditent ; ici encore l'observation et la pratique leur suffiront.
Mais si on peut, par les idées, conquérir l'adhésion de quelques esprits et frapper un moment l'attention de la masse; si on peut, par l'éveil des intérêts, déterminer l'initiative de ceux qu'ils touchent direcnient , on n'entraîne décidément et on ne captive les hommes qu'en possédant leurs cœurs, et on ne possède les cœurs qu'en livrant le sien. La puissance et la force qui permettent de récompenser et de punir, dv donner ou de retirer la faveur et la fortune, peuvent dompter les esprits, forcer les volontés, satisfaire les appétits, atrophier les caractères. Le cœur seul atteint Tàme, et c'est l'âme qu'il faut prendre, parce qu'elle est le siège des passions qu'il faut vaincre.
Napoléon le savait bien, lui dont le génie subjuguait tout et ravissait les compagnons de sa gloire, lui qui , d'un geste, se faisait obéir : c'est par le cœur
qu'il louait ses soldats, et quand, n'étant plus que redouté de ceux qu'il avait couverts de lauriers, (riionueurs et de richesses, il se vit, dans sa défaite, abandonné par eux, ce fut dans le cœur des vieux soldats qu'il avait aimés que se réfugia sa légende avec le culte de son nom.
L'empire romain a dominé le monde : il n'a jamais possédé les cœurs, et son règne n'a point survécu à sa puissance. L'Église catholique, au contraire, a tour à tour vécu dans les catacombes et dans le sang des martyrs, puis gouverné la société chrétienne et courbé le front des rois, puis encore connu les persécutions ou subi la dédaigneuse tolérance des pouvoirs humains; mais elle est demeurée invincible, et sa puissance n'a jamais si bien paru que dans l'adversité, parce qu'elle a maîtrisé les âmes en possédant les cœurs, parce qu'enseignant une doctrine et posant des lois elle a aussi appris aux hommes à pratiquer l'amour.
Voilà notre exemple et notre loi ; et c'est pourquoi l'affirmation de la foi catholique ne va pas sans l'obligation, sans le besoin de se donner soi-même. Je crois. Messieurs, qu'en écrivant ce principe au frontispice de notre Œuvre, nous avons fait, pour le mouvement social de notre temps, l'acte décisif. Aujourd'hui, parmi le tumulte des revendications populaires, devant la menace des bouleversements sociaux, et aussi sous l'universelle préoccupation de la souffrance humaine, il y a une parole qui renaît sans cesse, dans les discours des hommes publics, dans les harangues ministérielles, dans les livres et dans les journaux : Il faut faire quelque chose ! Mais
quoi? la di^scorcle éclate là-dessus : la réforme de Tun n'est point la réforme de l'autre, l'intérêt de celui-ci se refuse à satisfaire l'intérêt de celui-là. Il y a vingtcinq ans, aussi, il fallait faire quelque chose: tout le monde le sentait; le gouffre était là, béant: que pourrait- on y jeter? Nous avons dit: Il faut y jeter nos cœurs! il faut nous donner, il faut aimer les plus petits, les plus faibles que nous, ceux qui souffrent et que la souffrance égare, ceux qu'on trompe et que la violence entraîne, ceux qui ne connaissent pas Dieu et ceux qu'on en détourne, ceux même qui nous offensent, qui nous blessent, qui nous outragent; il faut les aimer, les servir par amour; ainsi nous gagnerons leurs cœurs, et Dieu, pour qui nous travaillerons, possédera leurs âmes.
C'est ce que nous avons appelé le dévouement de la classe élevée, et nous en avons fait le but même de notre œuvre.
La classe élevée, qu'est-ce à dire? Est-ce, dans un mot, la revendication d'antiques privilèges et de droits éteints? Non, c'est la constatation du fait inévitable des inégalités sociales, aussi naturelles dans un État démocratique que dans les autres, mais plus choquantes parfois, parce qu'elles ne trouvent pas toujours dans les services rendus leur justification, 3t dans l'équilibre hiérarchique la compensation des faiblesses qu'elles font naître.
La classe élevée, c'est-à-dire tous ceux à qui la laissance , l'éducation , la fortune ou la fonction , ont ipporté une supériorité, un avantage et une puissance jur les autres hommes : car ce sont ceux-là qui 3euvent pratiquement se donner eux-mêmes, donner
leur exemple, donner leur temps, donner leurs services, donner enfin un morceau de leur cœur.
Si la foi catholique est le principe de l'Cfùivre des Cei'cles, ce rôle, cette fonction de la classe élevée en est le caractère fondamental : nos comités, institués comme les ^générateurs de nos Cercles, n'avaient pas d'autre objet, d'autre raison d'être; mais c'était assez pour en justifier la création.
Messieurs, je vous ai dit que c'était l'honneur d« l'Œuvre des Cercles d'avoir donné naissance au grand mouvement d'œuvres sociales qui s'épanouit de toutes parts, et j'ai ajouté que, dans ces développements si variés, il y avait un péril. Le moment est venu d'en parler. Je vous demande la permission de le faire en toute liberté, avec le sentiment profond des responsabilités que m'inspire la charge que je remplis ici.
Le péril, c'est que, par l'effet d'une certaine lassitude, après des efforts infructueux, d'un certain découragement, devant des malentendus longtemps prolongés et des méfiances difficiles à dissiper, on n'en vienne, dans les œuvres sociales, à négliger l'action, le rôle des classes élevées, à renoncer à leur concours, je ne dis pas à le répudier, — c'est une pensée que je ne peux supposer à personne, — • et à croire qu'elles peuvent se fonder, vivre et porter leurs fruits par la seule action de la classe populaire. Je sais les objections, la difficulté de recruter des hommes d'un loisir suffisant ou d'une bonne volonté résolue, de les réunir, d'occuper leur dévouement et d'employer leur zèle; la difficulté, souvent plus grande, de convaincre, d'entraîner et de retenir ceux
nêmes dont le concours est le plus indispensable, le ne crois pas, sur ce point, avoir beaucoup à ipprendre.
Mais l'objection est vaine, parce qu'elle répond à la question par la question elle-même.
L'Œuvre des Cercles et les œuvres sociales qui en iérivenl ont précisément pour objet de déterminer lans la classe élevée, sous le drapeau de la Croix, un mouvement généreux de dévouement envers la classe populaire, et de combler ainsi l'abîme qui menace de se creuser entre elles, toujours plus profond, ou d'empêcher qu'il ne s'ouvre, si d'heureuses traditions et de salutaires coutumes retardent jusqu'ici ce funeste désaccord. Parce que l'œuvre est difficile, parce qu'on y rencontre des obstacles et même des blessures, allons-nous y renoncer? Ce serait abdiquer notre caractère fondamental et donner, de nos propres mains, un coup de pioche de plus au fossé que nous voulons fermer.
L'œuvre sociale par excellence, c'est de rapprocher dans une entente cordiale, faite de confiance mutuelle et de services rendus, de protection des intérêts communs, de conciliation des intérêts opposés, les deux classes que la Révolution a isolées sans lien permanent, que l'oubli de la loi divine éloigne trop souvent, et que le socialisme, achevant leur divorce, veut armer pour la guerre.
Comment accomplir cette œuvre , si nous laissons à l'écart l'une des parties qu'il s'agit d'unir à l'autre, et celle-là même à qui appartient l'honneur du dévouement, le privilège de l'exemple, le mérite de l'initiative ?
Je veux, Messieurs, me l)ieii faire comprendre en venant aux applications.
J'ai dit le principe de rQ']uvre, j'en ai montré le caractère. Vous en connaissez la forme : c'est l'association catholique, d'abord désignée seulement du nom de cercle, à cause de celui qui fut le berceau de l'Œuvre et son premier type, et bornée pendant quelque temps à ce seul mode de groupement, puis développée peu à peu à mesure qu'elle se répandait sur des terrains plus divers, que les modifications ou les crises de l'état économique engendraient des besoins nouveaux, ou que l'observation et la pratique les faisait apercevoir, à mesure aussi que la grande évolution législative de 4884 ouvrait la porte à des organisations plus complètes, en rendant à l'industrie, à l'agriculture, au commerce, un commencement de liberté d'association professionnelle. Syndicats industriels, agricoles, ou de commerçants, syndicats de femmes, caisses de crédit ou de prévoyance, associations de pêcheurs, secrétariats du peuple, telles sont, pour ne nommer que les principales, les formes multiples où le principe posé par l'Œuvre des Cercles a trouvé, depuis dix ans surtout, un magnifique épanouissement ; et c'est en constatant cette variété dans l'application d'une idée commune que je pouvais tout à l'heure, avec une satisfaction que vous m'aurez pardonnée, saluer cette riche floraison et vous montrer, dans votre programme lui-même, l'image du vieux tronc chargé de rameaux auquel, en jouissant de leur nombre et de leur étendue, je demeure cependant attaché.
On m'a souvent demandé, en voyant ces dévelop-
penienls si variés de J'actioii sociale : Où est donc, au milieu de ces mouv(Miients divers, l'O^^uvre des Cercles? A quels signes, vous qui en êtes le secrétaire général, la reconnaissez- vous? Ma réponse est très nette : Je la reconnais partout où la foi catholique, ouvertement proclamée, anime et inspire les fondateurs d'une œuvre sociale, oi:i le dévouement de la classe élevée lui offre son appui, où l'intérêt commun de la profession lui sert de lien et rassemble tous ses membres, ou du moins les rapproche, si les circonstances ne permettent encore pas de mieux faire.
Dans cette large iormule, tous les groupements sociaux peuvent trouver leur place sans que l'unité des principes et du but soit jamais atteinte, et c'est, bien mieux que l'uniformité des moyens qui conduit à la stérilité, la véritable condition de l'unité, pourvu qu'un lien tangible assure, en la maintenant par de fréquentes relations, cette communauté morale de croyances, de vues et d'idées.
Michelet, fécond en surprises historiques et en brillantes images, racontant à sa manière la grande fête de la Fédération, montre une farandole immense, entraînant par sa chaîne infinie les hommes, les femmes de tous les rangs, de toutes les conditions, de toutes les provinces, confondus dans un même besoin de concorde et d'union, et il dit : « Voilà l'unité! )) Puis il ajoute aussitôt, songeant au lendemain et à la rupture violente de la chaîne symbolique : (( Hélas ! l'expérience du monde nous apprend, et c'est chose triste, étrange à dire, et pourtant vraie, que l'union, trop souvent, diminue dans l'unité. La
De Mun. — Discours. VI. — 5
volonté de s'unir, c'était déj;'i l'union des cœurs, la meilleure unité peut-être! »
Non pas peut-être, mais certainement: parce que l'union des cœurs repose sur des principes communs et des volontés unanimes, qui font la véritable unité. C'est celle de notre Œuvre, et c'est pourquoi, je le répète, à condition de cette union, tous les groupements sociaux peuvent y trouver leur place.
Il en est qui soulèvent certaines inquiétudes, et c'est à leur sujet que la question se pose le plus souvent. Bien qu'elle ne touche votre région que très exceptionnellement, j'en voudrais dire un mot puisque vous me permettez, à l'occasion de cette assemblée régionale, de parler de l'Œuvre tout entière.
Je veux dire ces groupes d'ouvriers chrétiens formés depuis quelques années sous l'impulsion de très généreuses initiatives, et dont les récents congrès ont été une des surprises de notre temps.
S'il s'agit des cercles d'études sociales, il n'y a point de doute : la foi catholique et l'enseignement de l'Église y sont la base de tout, sans quoi on irait aux abîmes; la classe élevée y a sa place marquée, indispensable, car il ne peut entrer dans l'esprit de personne et il n'entre certainement pas dans celui des ouvriers eux-mêmes, que ceux-ci aient, à la fois, le loisir et l'expérience nécessaires pour étudier seuls, sans secours et sans guide, surtout pour trancher des questions sociales ou économiques où la doctrine la plus sûre doit s'allier à l'observation la mieux éclairée : ceux qui se donnent à cette tâche ardue d'apprendre pour eux - mêmes et d'enseigner aux autres ces redoutables sujets, font assurément un acte de
dévouement qui répond pleinement au principe de l'Œuvre; sous cette réserve d'une direction ferme et vraiment compétente, il est donc évidemment très utile, en ce temps où les discussions sociales remplissent la presse et les écrits à bon marché, occupent les conférences et les congrès, et se soulèvent d'ellesmêmes, dans l'atelier et dans la rue, de former des ouvriers d'élite, chrétiens déterminés qui, ajoutant à leurs connaissances professionnelles, dont nous avons nous-mêmes souvent à profiter beaucoup, le savoir acquis dans une étude sincère et réfléchie, deviendront de précieux défenseurs de la vérité sociale. Ce n'est d'ailleurs pas chez nous une idée nouvelle; car, dès l'origine et dans nos premiers cercles, nous recommandions déjà d'instituer pour les ouvriers des cours sociaux, économiques et professionnels.
Mais il y a d'autres groupements, d'une nature plus militante. Ce sont les syndicats professionnels d'ouvriers fondés dans un certain nombre de milieux industriels, particulièrement dans le Nord. J'ai moimême, à diverses reprises, eu l'occasion de porter à ces associations des témoignages de sympathie et des encouragements très sincères ; et, tout dernièrement, au Congrès ouvrier de Reims, où m'appelait leur cordiale invitation, j'ai renouvelé ces témoignages en leur disant cependant toute ma pensée. Je veux la répéter ici , afin de répondre à des préoccupations dont quelques-uns de vous ont pu trouver la trace dans les publications qui servent d'organe à ces groupes d'ouvriers chrétiens; et, bien entendu, je ne parle que de leur action sociale, car pour l'action
l)olitique dans laquelle certains d'entre eux peuvent s'engager, c'est un terrain sur lequel je ne veux ni ne dois intervenir en aucune façon, comme secrétaire général de cette Qùivre des Cercles, dont la règle invariable est de se tenir absolument à l'écart de la politique.
J'ai vu. Messieurs, de près, ces ouvriers chrétiens : j'ai admiré l'énergie, la sincérité de leur foi, le courage de leur attitude en face des socialistes, dans des circonstances où souvent il en fallait beaucoup, le zèle de leur propagande, et presque toujours, en causant avec eux, la modération de leurs idées. Je crois fermement que nous n'avons le droit ni de les décourager, ni de les abandonner : ce serait le faire que de leur refuser une place dans nos rangs. Les hommes qui les inspirent, qui les guident, qui exercent près d'eux le patronage de leur nom, de leurs conseils et de leurs exemples, sont, prêtres ou laïques, chers à tous les catholiques, et à leur tête marche le président même de notre Comité général, celui qu'on a nommé l'apôtre de l'usine, que ses ouvriers appellent le Bon Père, et que vous applaudissiez hier, notre ami vénéré, Léon Harmel.
La classe élevée ne peut pas être représentée, certes, avec un dévouement plus actif.
Toutefois c'est, je le reconnais, une chose grave que la constitution de syndicats purement ouvriers, et qui paraît en désaccord avec l'idée que nous avons toujours soutenue des syndicats mixtes, c'est-à-dire de l'association commune des patrons et des ouvriers. Nous restons fidèles à cette idée, je l'ai dit au Congrès ouvrier de Reims. Mais, dans la grande industrie,
avec sa forme actuelle où le patron est si souvent remplacé par la société de capitaux, le syndicat mixte est, en beaucoup de cas, difficile à réaliser, surtout quand au lieu des questions de prévoyance ou d'assistance se posent les questions plus directement professionnelles. Le mouvement des syndicats ouvriers est né de cette difficulté, et la pensée qui préside à leur fondation a été formulée très nettement, par une déclaration publiée dans l'un de leurs organes autorisés : ce II s'agit, dit-elle, de la création régulière de deux syndicats, l'un patronal, l'autre ouvrier, distincts, mais unis par le lien tout naturel d'une commission ou conseil mixte composé de représentants régulièrement délégués des deux groupes K »
Voilà l'association commune, le terrain sur lequel nous devons nous entendre. Tant que les syndicats ouvriers resteront fidèles à cette déclaration et cbercheront pratiquement à la mettre en œuvre, il n'y a pas de raison pour nous séparer d'eux : il y en a beaucoup, au contraire, pour leur rester unis et pour faciliter par notre sympathie, par notre influence, par notre action sur les patrons et sur les ouvriers, l'établissement de ces conseils communs qui, à côté des syndicats mixtes, accompliront la même tâche de rapprochement et de paix sociale. L'Œuvre des Cercles ne saurait s'attribuer une plus noble mission.
Mais, ceci dit pour la grande industrie, le principe de l'association commune subsiste dans son intégrité partout où la difficulté ne résulte pas des situations, comme dans la petite industrie, beaucoup plus répan-
* Journal le Peuple, de Lille, n'' du 23 juin 1894.
due encore qu'on n'a couluuie de le dire, malgré l'inévitable transformation du régime industriel, ne serait-ce que dans les métiers de lemmes, et surtout dans les milieux agricoles.
Là, il n'y a aucune raison d'organiser des groupements séparés de patrons, de propriétaires et d'ouvriers ; ce serait aller au-devant de la désorganisation sociale, ce serait la précipiter, que d'en prendre l'initiative.
Messieurs, vous êtes pour le plus grand nombre des représentants de populations rurales.
Souffrez que j'insiste près de vous avec toute la chaleur de mon cœur, toute la conviction de mon esprit, pour vous demander de multiplier dans les campagnes la fondation de ces associations catholiques. Souvent j'ai entendu répéter : Votre œuvre n'est pas faite pour les campagnes, elle ne peut être destinée qu'aux villes. Mais, Messieurs, permettezmoi de protester très vivement et d'invoquer, ici encore, l'histoire même de l'Œuvre. Quand elle est née, tout de suite au contraire elle a gagné les milieux ruraux; et ici même, en Bretagne, elle a jeté de nombreuses fondations : il en est parmi vous, peutêtre, qui se rappellent ces heures d'enthousiasme où de généreux officiers de la marine nationale , attachés aux ports de Brest et de Lo rient, s'en allaient, dans les loisirs de leur métier, parcourir les bourgs et s'y faire les messagers de l'Œuvre nouvelle ; ils l'avaient comprise du premier coup, ces hommes habitués à vivre dans la constante manifestation de la toutepuissance divine , dans le perpétuel sentiment de la fraternité professionnelle, et ils crurent encore
-tTvir la patrie eu portant l'exemple de leur loi à ce peuple dont les fils étaient leurs compagnons de fatigues, de dangers et de gloire. Il en est un au moins lue je puis nommer : la retraite est venue pour lui, [)rématurée, sans que le grade suprême eût r«icompensé son mérite, mais aussi sans ralentir son ardeur : c'est l'amiral Rallier; il s'était donné, celui-là, jusqu'au sacrifice, el i)lus d'un bourg de la Basse -Bretagne a gardé le souvenir de cette robuste figure do chrétien dont la parole empoignait les cœurs el enlevait les volontés. A sa voix, les Cercles ruraux se formaient partout, modestes associations dont quelques-unes n'avaient même pas un lieu de réunion spécial, mais que rassemblait, à certains jours, une fête religieuse. De ces cercles, j'en connais qui subsistent toujours, qui sont florissants, qui sont devenus le point d'appui de toutes les œuvres sociales créées autour d'eux; d'autres, il est vrai, ont péri, vaincus par la persécution, ou bien, comme périssent trop souvent les œuvres, faute de concours suffisant ; certains aussi, il faut le dire, pour n'avoir pas cherché dans les associations agricoles l'intérêt matériel qui les eût aidés à vivre. Leur place est demeurée vide.
Pourquoi ne pas la remplir? Pourquoi renoncer, dans un trop hâtif découragement, à cette féconde propagande? Est-ce que le principe catholique n'a pas la même puissance dans les champs et à la ville? Est-ce que le dévouement de la classe élevée n'y trouve pas un constant sujet d'application? Est-ce que l'association n'est pas là, plus que partout ailleurs, le grand moyen d'action et la nécessité même commandée par l'intérêt? Les formes en sont mul-
tiples, c'est tant mieux ; vous en avez étudié le mécanisme et les effets pratiques : le syndicat agricole, la caisse de crédit nuiluel, nés des besoins toujours croissants des populations écrasées par la crise économique, ce sont de magnifiques et salutaires institutions. Mais au fond de tout, à la base, est-ce que vous ne sentez pas qu'il faut mettre l'association catholique, le groupement, dans une étroite union, des chrétiens d'élite?
Et ne pensez -vous pas qu'alors elle fera surgir de son sein, de son initiative, toutes les œuvres qui répondent aux circonstances, aux mœurs, aux nécessités du moment? comme la loge maçonnique, — il n'y a pas de comparaison plus juste et plus étroite, — comme la loge maçonnique, où le petit noyau d'adeptes qui reçoit ses conseils répand autour d'elle sa funeste influence dans des associations de mutua- Uté, d'assistance, de plaisir ou même d'instruction patriotique , dont la neutralité dissimule la véritable pensée, et qui, détournant peu à peu les hommes de l'église et du prêtre, font, à couvert, leur œuvre perfide de déchristianisation?
Votre attention s'est portée , en particulier, sur les marins, et vous avez eu bien raison. Nulle part l'association n'est plus nécessaire et, justement, cette association chrétienne, gardienne de la foi, qui affermit les cœurs et les prépare pour les catastrophes soudaines, pendant que le dévouement y procure les services, l'aide et le bienfait matériels. J'en ai chaque jour le spectacle sous les yeux : je vois ces hommes simples et droits, soumis par leur rude profession à tous les caprices de la mer, et, par là même, trop
souvent éloignés de l'atmosphère paroissiale où les âmes se conservent; je les vois, faciles à toucher, le cœur ouvert à qui les connaît et sait leur parler, ayant dans l'Ame la vieille foi dont ils répètent le perpétuel aveu quand ils mettent la voile au vent, en disant : A Dieu vât! et qui demeure en eux debout, malgré les défaillances et les longs oublis, recours suprême de leur vie traversée de périls, comme par -dessus les rocs de la grève se dresse dans l'orage la chapelle aux murs blancs ou la flèche à jour du grand cloclier. Ils ont besoin, ces hommes, que la terre qui les reçoit au retour de la mer leur soit hospitalière : un foyer réchauffant, une bonne causerie, une lecture attrayante, sont un repos salutaire; et puis, causer des choses du métier! leurs intérêts, leur subsistance sont le jouet des vagues; et les nouvelles des absents! la mère, la femme, est au logis qui les attend anxieuse, la moitié de son cœur est par delà l'Océan. Qui leur donnera tout cela? Trop souvent, hélas ! vous le savez mieux que moi, ceux qui ne leur parlent pas de Dieu ou qui même les détournent de lui; la franc -maçonnerie, qui s'insinue si facilement dans la vie maritime par les relations commerciales, et aussi, — il faut bien le dire, quoique en vérité ce soit dans la catholique Bretagne un sujet de douleur et d'humiliation, — la maison protestante avec son attrait, ses livres et ses conférences. Eh bien! notre sailor's home, à nous, c'est le cercle catholique des marins : il devrait y en avoir partout.
Certes, nul plus que moi n'admire ces œuvres magnifiques qui vont porter au loin, dans la mer d'Islande ou sur le banc de Terre-Neuve, le ministère
da prêtre et sa charité, avec la croix et l'image de la patrie a})sente. C'est un cercle catholique porté sur les flots. Mais il en faut un autre à terre pour ceux qui restent ou qui reviennent, pour ceux aussi qui ne l'ont que la petite pêche journalière; et c'est une des résolutions qui, je l'espère, sortiront de cette assemblée.
Messieurs, j'ai retenu votre attention sur les associations rurales, parce qu'elles intéressent particulièrement votre région.
Sans doute, vous vivez sur une terre privilégiée, et ce n'est pas moi qui pourrais l'oublier, moi qu'une expérience déjà longue a conduit des bords de l'EUë aux rives de l'Elorn, livrant mon âme au spectacle fortifiant du peuple chanté par Brizeux, et portant tour à tour mon admiration, du gai Gornouaillais qui prie
le bon saint Corentin
Avec sa mitre d'or et sa crosse d'étain,
au grave Léonard, quand, le dimanche, après ses durs travaux,
dans la langue antique,
A saint Pol, son apôtre, il entonne un cantique.
Mais, sous cette foi qui résiste, le mal, vous le savez, fait son lent et constant travail : la terre de granit est minée; le poison de l'éducation sans Dieu, dissimulé souvent, par un art perfide, dans l'innocence même des mains qui l'administrent, la presse, habile à distinguer, dans une savante équivoque, la religion et
rÉglise, Dieu et ses prêtres, rémigration périodique et forcée du service militaire, celle, plus durable et plus dangereuse, dont la misère des campagnes fait une irrésistible tentation, tout concourt, avec la propagande venue des villes et le funeste encouragement des administrations publiques, à corrompre, à diminuer, à ruiner enfin dansl'àme des paysans le robuste christianisme transmis par les aïeux!
Voilà le grand péril : contre lui, ce n'est pas trop de toutes les forces réunies de la foi, du dévouement et de Fassociation.
Pour cette lutte, l'Œuvre des Cercles vous apporte un secours puissant : c'est l'organisation, sans laquelle il n'y a pas d'action durable. Dans chaque ville, dans chaque canton, dans chaque paroisse, il peut y avoir des hommes de dévouement qui, sur place, autour d'eux, dans le cercle de leur influence, fondent des associations et les soutiennent. Mais pour susciter ces initiatives , pour les déterminer, pour répandre l'idée générale des œuvres sociales, pour en faire connaître les formes diverses, renseigner, conseiller au besoin ceux qui les entreprennent, il faut des hommes de propagande , dévoués à cette tâche , en faisant le but , l'objet de leur vie, et servant, entre tous, sous une inspiration commune, de trait d'union constant.
C'est le rôle de ce que l'Œuvre des Cercles a nommé son secrétariat général * .
Je vous Tai montré formant comme une chaîne immense d'œuvres diverses, unies par le principe et
* Il nest question , ici , que de la deuxième section du secrétariat gs^néral, chargée de la propagande et de la direction de 1 Œuvre hors Paris.
par le bol : c'est à relier les anneaux de la chaîne, à former entre les cœurs et les volontéîs le lien qui doit les rattacher qu'est destiné notre secrétariat général .
Six régions embrassant toute la b'i*ance, et se partageant en subdivisions provinciales , puis diocésaines, et, dans chaque région, dans cliaque province, dans chaque diocèse, un homme acceptant cette mission de propagande et de dévouement constant; ces hommes correspondant entre eux pour s'exhorter, se conseiller, s'aider les uns les autres, et faisant ainsi circuler dans le corps tout entier le sang d'une ardeur toujours renouvelée : voilà l'organisation qui, depuis vingt ans, a été notre grande force, notre grand moyen d'action, et pour moi, permettez -moi de le dire dans un sentiment d'affectueuse et profonde reconnaissance, la source des amitiés les plus fortes, des exemples les plus nobles. Et puisque le besoin de mon cœur m'emporte à le dire, laissez -moi, si je ne lasse pas trop votre patience, laissez -moi y insister un peu.
Vous devinez bien ce que peut faire une organisation semblable, pour la propagande d'une idée, pour la multiplication des œuvres, pour la mise en commun des renseignements utiles et des expériences pratiques.
Mais ce n'est que le petit côté de son rôle et le moindre de ses bienfaits.
Le grand service rendu par notre secrétariat général a été, dans une œuvre qui se donnait la Croix pour drapeau, le dévouement pour but et l'association pour moyen, d'offrir l'exemple d'une association ardemment catholique, étroitement unie, et n'ayant d'autre
objet, d'autre alimenl, que le dévouement désintéressé à l'œuvre commune.
Je voudrais, Messieurs, pouvoir vous raconter cette liistoire de vingt ans, vous dire ce que j'ai vu là de courage, d'abnégation et de sacrifices, vous montrer tous ces hommes de situation , d'habitudes, de carrières si diverses, se donnant tout entiers à l'idée qui les possédait, acceptant franchement, pour la servir, une discipline admirable, non pas l'atrophiante discipline d'une administration, mais la vivifiante discipline d'une association chrétienne, soutenue par la conviction, entretenue par la confiance, et laissant à chacun, dans l'œuvre commune, la plus large initiative. Ce furent d'abord des soldats, puis, quand la marche des événements le rendit impossible pour eux, des hommes appartenant aux carrières libérales, des propriétaires, des industriels, des prêtres même, ajoutant à leur dévouement sacerdotal cet apostolat d'un nouveau genre, des jeunes gens, jetant là le feu de leurs plus belles années. Et, entre ces hommes, comment vous dire quelle affection simple et louchante, quelle intime confiance allant jusqu'au partage, comme dans une famille, des joies et des douleurs, et quelle force alors, quelle consolation dans cette amitié ! Ah ! j'en ai le cœur rempli, et, aussi, des larmes dans les yeux; car, dans cette troupe d'amis, la mort a fauché largement! et combien sont partis, des meilleurs, des plus aimés!...
Mais, dans les œuvres de Dieu, la mort est un lien : ceux qui n'y sont plus gardent ceux qui restent; le temps, l'âge, les soucis de famille, les devoirs d'état, ont beau faire leur part et laisser leur trace, l'amitié
demeure, et quand les plus jeunes, remplaçant les absents, entrent dans nos rangs, ils y trouvent toujours ardent ce foyer qui ne s'éteint jamais.
J'ai dit : ce foyer qui ne s'éteint pas, et il faut que je vous dise où il s'allume. C'est dans nos retraites annuelles. Là, pendant trois jours, devant Dieu, sous la direction d'un prêtre rompu à la manœuvre des âmes, nous nous rassemblons, nous prions, nous méditons, nous essayons de fouler aux pieds les difficultés, les obstacles semés sur la route, d'arracher les épines, compagnes inévitables du travail humain; puis nous échangeons nos idées, nos craintes, nos espérances, nous disons les résultats obtenus, les échecs essuyés ; nous apaisons nos coeurs s'il le faut, nous fortifions nos âmes, et nous renouvelons nos serments à Jésus crucifié ; et nous sortons de là plus forts, plus joyeux, plus résolus, nous en sortons aussi nous aimant davantage, et, par ce temps de luttes stériles et de tristes discordes, il n'y a pas, pour le cœur, de plus douce et plus salutaire émotion.
Il y a vingt- deux ans qu'a eu lieu notre première retraite : nous aurons au mois de novembre prochain la vingt -troisième; mais, sur ce long chemin, la semence jetée en 1874 a germé de toutes parts : il y a maintenant des retraites de l'œuvre partout, dans toutes les régions, et, — aucun de ceux qui les suivent ne me contredira, — c'est là qu'est notre vie, notre force et le constant aliment de notre propagande, c'est là que les hommes se révèlent, entrés indécis à la maison de retraite, et devenus apôtres avant d'en sortir; c'est là que se nouent les affections
indestructibles, entre des hommes qui s'ignoraient et qui se sont pris au cœur.
Jeunes gens, c'est pour vous surtout que je raconte ces choses, c'est vous que je voudrais toucher et convaincre : et, non pas seulement parce que vous êtes la sève que notre vieil arbre appelle à lui pour vivilier ses rameaux, ou parce que j'obéis à cet instinct de toutes les œuvres, qui veulent survivre aux hommes et pour qui la conquête de la jeunesse, maîtresse de l'avenir, est la suprême ambition, mais bien plus iicore parce qu'un invincible attrait tourne vers vous mes mains chargées des promesses du cœur, et me presse de dire à vos vingt ans ce qu'ils trouveront, parmi nous, de force et de joie.
Ah î vous souffrez quelquefois d'une inaction qui \ous pèse. Vous cherchez à votre activité, à votre intelligence, à votre imagination, un débouché qui lui manque. Vous vous plaignez de la tristesse envahissante d'un temps qui n'ofîre plus à vos bras et à vos poitrines l'occasion des chevaleresques dévouements! Et votre souffrance, et votre inquiétude, et la tristesse de vos âmes, j'en sais la longue et commune histoire; je n'ignore rien des difticultés et des amertumes que peut garder une vie sans grandes actions qui la passionnent, sans objet précis qui l'occupe, ou celles d'une carrière dont les prosaïques devoirs laissent le cœur vide et l'iniEigination stérile. Je sais tout cela et je vous dis : Venez dans nos rangs !
Vous y trouverez ce que vous cherchez , sans rompre
avec votre vie , sans discontinuer votre carrière ,
mais parce que vous jetterez sur l'une et sur l'autre
e rayon d'enthousiasme qui manque à leur obscurité.
Ali! vous voulez dos rêves, et vos esprits sont en travail, vers les temps nouveaux! Mais quel rêve vous faut-il, plus glorieux et ))lus noble, et quelle nouveauté plus séduisante, que de rendre à la France le Christ arraché de son sein'?
Jeunes ^ens, j'ai rêvé pour vous celte illustre histoire, et, comme des fils aux mères, et des frères aux sœurs, le passage est naturel, c'est vers vous, Mesdames, que je me tourne pour vous demander de leur en donner la gloire. Car ce n'est pas seulement dans vos oeuvres propres, dans les associations de femmes fondées sous votre patronage, que peut s'exercer votre dévouement! Votre action est plus large, votre mission plus haute; la propagande est votre lot naturel, et c'est pourquoi, dans notre secrétariat général , votre place est marquée près de chacun de nos secrétaires de région, de province et de diocèse.
C'est que vous avez, pour faire aimer les idées généreuses, pour jeter à leur service ceux qui vous sont chers, des armes que nul ne peut vous enseigner. Vous décidez d'une parole, et souvent d'un sourire, les jugements du monde : et votre sympathie fait plus pour populariser une œuvre , votre exemple pour lui gagner des cœurs, que ne font les plus beaux discours. Quand vient l'occasion des actions héroïques, c'est vous qui soutenez l'âme des héros, comme aux jours sanglants où, malgré vos larmes, vous donniez sans compter à l'Église vaincue, puis à la patrie mourante, vos époux, vos fils et vos frères; et s'il faut à la charité de l'or pour payer sa gloire, c'est vous qu. le tirez du labeur de vos mains, comme vos aïeules
— IGl
achetaient , en filant leur quenouille, la rançon de (lu Guesclin.
Mesdames, l'heure est venue du combat pour le Chrisl, et l'enjeu n'en est plus seulement l'Église dont vous êtes les servantes fidèles, ni la patrie dont vous préparez au foyer les destins sacrés, ni la pauvreté dont vous aimez à calmer la plainte : ce sont les âmes de ces jeunes gens, dont vous avez la charge, et que vous garderez à Dieu en les donnant aux œuvres.
Hier, à Roscofî, où l'évéque du diocèse bénissait l'école chrétienne, des jeunes gens portaient sur leurs épaules, de l'église à la maison nouvelle, les crucifix qu'on y allait placer. Tandis qu'ils marchaient, fiers et graves, entre les champs où le travail s'arrêtait et que le flot montant baignait de sa houle profonde, je les regardais le cœur plein d'émotion ; car il me semblait voir passer la jeunesse de France, chargée, comme d'un glorieux fardeau, de la Croix triomphante, et la portant au-devant du peuple, signal de paix et d'amour qui commandait au flot des tempêtes sociales de mourir à leurs pieds.
Je suis venu vers vous bercé par ce beau rêve, et pendant un moment, au contact de vos âmes, je l'ai cru réalisé.
Puisse, du moins, cette belle assemblée être le présage du glorieux avenir dont elle a fait passer sous mes yeux l'image et l'espérance!