ET DÉDIÉ A M. DE MUN (OCTOBRE
Mon Révérend Père
Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en inscrivant mon nom à la première page de votre beau livre, et je le reçois, non comme un hommage que je ne mérite pas, mais comme un témoignage rendu par un juge autorisé au sentiment profond qui a nourri toute ma vie publique, à l'inébranlable foi de mon cœur dans les destinées providentielles de notre chère patrie.
Car telle est bien la pensée dominante de votre
^ Clovis et la France au baptistère de Reims, par P. Tournier, de la Compagnie de Jésus, 1 voi. in-8^. Desclée.
œuvre, dont la publicalion va clore dignement l'année pendant laquelle la France a vu tous ceux de ses fils demeurés fidèles à leur baptême se succéder en un dédié d'ambassades solennelles, aux lieux témoins de sa naissance, et renouveler, autant qu'il était en eux, le pacte conclu dans le baptistère de Reims entre l'Eglise catliolique et la nation cboisie par Dieu pour sa fille aînée.
Le magistral ouvrage de M. Godefroy Kurth avait, au premier jour de ce quatorzième centenaire, montré, dans une savante étude, le cadre historique où, parmi les luttes confuses d'un temps obscur et troublé, l'événement de Tolbiac éclate comme un signe lumineux, et révèle à l'Église incertaine l'appui qu'elle cherchait entre le paganisme encore vivant et l'arianisme triomphant, entre le vieil empire de Pvome épuisé et les monarchies nouvelles, corrompues par l'hérésie.
Votre livre, éloquent épilogue de ce beau travail, vient en tirer la philosophie, et faire ressortir le plan divin où apparaît, en traits irrécusables, la vocation spéciale de la patrie française. Je me disais, en l'achevant, le cœur rempli d'une pieuse émotion, qu'il faudrait le distribuer et le faire lire à la jeunesse de nos collèges et de nos écoles, pour lui enseigner ce que l'éducation classique lui laisse ignorer, ce qu'oublient trop souvent les catholiques eux-mêmes, et qui seul peut expliquer à travers tant de malheurs, constamment mêlée à sa gloire, l'étonnante vitalité d'une nation depuis quatorze siècles debout dans le monde au milieu des empires écroulés autour d'elle.
Ce serait le vrai manuel civique qui, parlant au
cœur des eiilants et à leur imai^inatioii, leur donnerait l'intelligence des glorieux destins de leur race, et les préparerait à les poursuivre fidèlement. On apprend à nos fils, par une sèche et froide nomenclature, les faits de l'histoire nationale; on ne leur en montre pas, dans une mission mystérieure, l'enchaînement providentiel. On leur répète qu'ils sont les descendants d'un grand peuple; on ne leur dit pas qu'ils sont les derniers d'un peuple choisi par une élection surnaturelle : et voilà comment si peu d'entre eux, dans ces longs récits des actions accomplies par les Francs, savent encore lire l'histoire des grandes choses faites par Dieu au moyen de la France, Gesta Dei per Francos!
C'est pourtant le secret de notre épopée quatorze fois séculaire, depuis l'arianisme vaincu dans les champs de Vouillé et chassé de la Gaule, jusqu'à l'islamisme arrêté devant Poitiers et refoulé vers sa source, jusqu'au protestantisme rejeté de la nation et détourné du trône par le soulèvement de l'âme populaire.
C'est le secret du grand élan des croisades, parti de Clermont à la voix d'un pape et d'un moine français pour s'éteindre avec le dernier soupir de saint Louis, mais en léguant à la postérité dans une moisson de souvenirs héroïques une civilisation épanouie au souffle de l'Orient.
C'est le secret aussi de ce fait unique dans l'histoire du monde : Dieu, par un de ces coups extraordinaires 01^1 il veut que sa main paraisse toute seule, suscitant, après cent années de désastres et de souffrances, à notre patrie foulée sous les pas de l'étranger, tout
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près de s'abandonner elle-même, la vierge lorraine dont les deuils de notre âge ont réveillé le culte dans les cœurs, agités par l'instinctif besoin du secours divin; le secret (encore, (pialre siècles plus tard, de ce retour inattendu du Dieu de Clovis sur les autels renversés dans le sang de leurs prêtres, et relevés par l'ordre d'un soldat de génie à qui l'âme de la France chrétienne avait, au milieu de sa gloire, fait entendre sa voix.
J'oserai le dire : c'est l'explication, aux heures mêmes où la France est gouvernée par les ennemis les plus déclarés du Christ et de son Église, de l'étrange contradiction qui les force, comme pressés par le poids auguste du dépôt dont ils ont la garde, à maintenir au dehors le renom de la nation française avec ses traditions : telle la Convention chargeant son ambassadeur à Constantinople de revendiquer les droits séculaires de la France à la protection des chrétiens d'Orient, tels les ministres de la troisième République se refusant à faire de l'anticléricalisme une matière d'exportation.
Ainsi, malgré tout, se poursuit à travers les âges la mission de la France; toujours debout dans l'armure chevaleresque où elle apparut au poète anglais comme le (( soldat de Dieu », tour à tour glorieuse et humiliée, maîtresse du monde ou meurtrie par la main d'un vainqueur, tantôt déchirant son propre sein, tantôt rassemblant ses fils dans l'amour commun du sol sacré, la nation française demeure, à travers tant de fortunes diverses, grande malgré ses abaissements, forte malgré ses faiblesses, unie malgré ses divisions, sujet d'étonnement pour tous, de jalousie
l»our les uns, d'espérance pour Jos autres, de culte passionné pour ses enlanls, objet constant des sollicitudes de TEglise qui fut sa mère ot qui ne veut pas, même reniée, se détourner d'elle.
A ses côtés, combien sont tombées dont la puissance étonna la terre! le saint Empire, à qui Rome prêtait une part de son immortalité, et l'Empereur, c( cette moitié de Dieu, » la monarchie de Charles- Quint, que jamais n'abandonnait la lumière du soleil, et l'Espagne, et le Portugal, dont le génie enfantait des mondes, et ces tières cités, maîtresses de l'univers : Florence, reine de l'industrie et des arts; Venise, reine des mers î
Pendant qu'ils tombaient ou languissaient amoindris, d'autres empires, sans doute, s'élevaient ou grandissaient à leur place : celui-ci, à peine entré dans l'histoire, étendant déjà ses bras immenses sur l'Europe et sur l'Asie; celui-là, jetant sur tous les rivages les rejetons puissants de sa race, mais tous deux séparés de l'Église catholique. Puis des nations nouvelles se formaient, incertaines encore de leur lendemain, mais l'une fondant son unité sur la sacrilège spoliation du patrimoine donné par la France au successeur de saint Pierre, l'autre courbant sous l'hégémonie protestante la confédération des États qui la forment; et si, près d'elles, l'Autriche demeure fidèle à rÉglise, on peut dire qu'elle forme moins une nation que le fragile assemblage des races les plus diverses, associées dans une perpétuelle rivalité. Voilà l'état de l'Europe : seule, la nation française garde, dans sa compacte unité, le titre glorieux, témoin de sa filiation catholique, que nul n'a pu lui
ravir et que lui conservent, malgré les apostasies commises en son nom, la générosité de ses œuvres, rintensité de sa vie chrétienne, et la pei'sistante conliance de l'Église elle-même.
Il faut une explication à ce fait merveilleux : comment la trouver dans le seul examen de causes purement humaines? Vous citez bien à propos, mon Révérend Père, une phrase remarquable d'un éminent historien de nos jours, qui, montrant avec un accent de fierté patriotique l'admirable survivance de notre France, (( maintenant la plus ancienne nation vivant dans le monde, » en cherche la raison et la trouve, avec les qualités propres à sa race, dans « l'indéniable nécessité » du rôle qu'elle remplit parmi les autres nations. Mais d'où vient cette indéniable nécessité? M. Hanotaux ne le dit pas. Ni la situation géographique, ni la richesse du sol, ni le génie littéraire, ni la beauté de la langue, ni même l'instinct des idées généreuses, ne suffisent à l'expliquer. D'autres ont connu toutes les splendeurs de l'esprit humain et jeté dans le monde l'expansion de leur génie; d'autres ont possédé la prépondérance commerciale et la puissance matérielle ; d'autres ont été les pivots, souvent déplacés, de l'équilibre commun, qui n'ont point cependant reçu la marque de l'indéniable nécessité. Qu'est-ce donc, sinon la mission divine donnée par Dieu à la nation franque, qui fait d'elle le soldat nécessaire à l'Église, elle-même nécessaire au monde?
Ah! combien plus belle, plus satisfaisante pour l'esprit, plus fortifiante pour le cœur, cette raison donnée par notre foi aux destinées de notre patrie, que tous les timides essais des historiens qui, refusant
d'admettre une prédestination surnaturelle, cherchent dans les combinaisons de la nature ou des événements une explication elle-même humainement inexplicable !
Et comme votre livre fait bien apparaître cette action de Dieu sur les nations, semblable à celle qu'il exerce sur chacun de nous, poursuivant l'humanité à travers l'histoire pour la conquérir par sa liberté respectée et son amour mis à l'épreuve, choisissant un peuple pour en faire le sien, puis, trahi par lui, se tournant vers les Gentils, offrant à Rome, au pont Mil vins, une mission nouvelle, bientôt répudiée, et la portant alors à ces peuples barbares dont la venue épouvantait le vieux monde !
Et quel spectacle alors , émouvant entre tous pour notre âme française, que celui de ce v^ siècle de notre ère, où, le christianisme ayant courbé les fronts des nouveaux conquérants, l'offre divine parut un moment partagée entre les puissants royaumes établis sur le sol de la Gaule, de l'Espagne, de l'Italie et de la Germanie? Qu'étions -nous alors? une petite peuplade obscure et ignorée, qu'allait sans doute engloutir le Ilot montant où sombrait déjà l'Empire romain. Qui pouvait prévoir son étonnante fortune? A Toulouse, la cour du roi des Wisigoths attirait à elle par son éclat, sa richesse et sa puissance, l'attention du monde ; Théodoric le Grand gouvernait glorieusement l'immense empire des Ostrogoths; le sage Gondebaud donnait aux Burgondes des lois que la postérité devait longtemps admirer.
Pourquoi l'essor de cette civilisation se fût-il arrêté soudain?
Cependant Dieu veillait. Infidèles à leur tâche, ces Harbaies, suscités par lui, l'avaient déjà trahi. L'arianisme, destituant le Christ de sa divinité, avait corrompu leurs âmes en flattant leur orgueil : l'J^^glise était abandonnée, ses lois violées, le culte de son maître déshonoré. Dieu n'avait plus de peuple!
C'est l'heure de Tolbiac! Dieu s'est tourné vers les Francs : par lui Clovis a vaincu. Il est libre; sera-t-il fidèle? La mission de son peuple en dépend : il le conduit au baptistère de Reims; et Clovis régnait encore que ces empires ariens, si puissants hier, disparaissaient de la Gaule ou tombaient dans l'irrémédiable décadence.
Voilà le berceau de notre histoire nationale : quel peuple peut en montrer un semblable? La nôtre, pendant quatorze siècles, a vécu de cette gloire.
Et maintenant, encore une fois, se dresse la question redoutable, entre nous et le moderne arianisme qui repousse la divinité du Christ et renie son Église.
Nous sommes libres, serons -nous fidèles? Notre mission en dépend et, avec elle, l'indéniable nécessité de notre rôle entre les nations.
Une fois encore, de la cité de saint Rémi, les enfants chrétiens de la nation franque ont répondu pour elle, interrompant ainsi, par un acte spontané, la prescription qui pourrait éteindre sa destinée, si la rupture officielle de l'antique alliance s'accomplissait jusqu'au bout.
La nation le désavouera- t-elle? et pendant que nul, jusqu'ici, n'a pu nous arracher la divine investiture, nos propres mains vont-elles nous la découronner?
Angoisse poignante! question de vie ou de mort!
c'est assez de l'avoir posée, c'est trop de l'avoir pu faire.
Votre livre, mon Révérend Père, y répond avec une admirable puissance, et c'est pourquoi je me sens grandement honoré de pouvoir vous exprimer ici mon entière communion de sentiments avec vous, en même temps que mon respectueux dévouement.