‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 14 sur 43 · PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DEPUTES LE 3 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DEPUTES LE 3 NOVEMBRE

Pendant Tannée 1896, des massacres épouvantables ensanglantèrent TArménie. Sous l'œil complaisant des fonctionnaires ottomans, les chrétiens y furent victimes, de la part des Kurdes et des soldats turcs , de violences abominables ; 130000 Arméniens furent égorgés ; des villages sans nombre furent pillés et brûlés, au milieu des scènes les plus sauvages. A Gonstantinople même, il y eut du sang versé. Le sultan autorisa, s'il n'ordonna, ces massacres : l'inertie que son gouvernement apporta à leur répression permit , du moins, de le croire. Toutes les nations civilisées s'émurent : le système général d'oppression établi , en Asie Mineure, contre les populations arméniennes fut dénoncé par la presse de tous les pays. Les journaux catholiques se trouvèrent d'accord avec ceux du parti socialiste pour flétrir ce régime barbare et condamner l'attitude indifférente des cabinets européens. Dès l'ouverture de la session d'automne, cette indignation universelle se traduisit au Parlement par des interpellations déposées en même temps, au nom des partis les

plus opi)Osés. Après M. Denys Gochiu, M. de Muu prit l;i parole :

M. LE COMTE Alhert DE MuN. Messieurs, je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que je parle dans le même sens que l'honorable M. Gochin. Aussi peutêtre aurais-je mieux fait d'attendre, pour monter à la tribune, que M. le ministre des affaires étrangères lui eût répondu. Cependant, puisque M. le ministre préfère entendre d'abord tous les interpellateurs, je me rends à son désir et je demande à la Chambre la permission d'ajouter quelques paroles à celles qu'a prononcées mon honorable ami M. Cochin, d'abord afin de m'y associer et aussi afin de préciser du mieux que je le pourrai ce que je demande au gouvernement.

Je ne reviendrai pas sur l'historique des massacres d'Arménie. M. Gochin en a présenté à la Chambre en termes saisissants l'épouvantable tableau. Il y a, à mes yeux, d'ailleurs, quelque chose de plus triste encore que les massacres eux-mêmes; c'est l'inertie dans laquelle l'Europe y assiste. (Applaudissements à droite et à l'extrême gauche.)

Et je me félicite, dans un sentiment patriotique, . que M. le ministre des affaires étrangères ait accepté les interpellations d'aujourd'hui, parce que j'espère, je suis sûr que, par quelques paroles fermes, précises et énergiques, il viendra dégager la position de la France et montrer qu'elle est, qu'elle a toujours été, au cours de ces douloureux événements, à la hauteur! des devoirs et des traditions que M. Cochin vient dej rappeler.

Messieurs, pour bien étal)lir la nature et la raison d'Aire de mes observations, je demande la permission d'insister iiii niomenl, en la précisant, quoique M. Cocliin en ait déjà parlé, sur la responsabilité du {gouvernement ottoman. Je dis a le gouvernement ottoman », et je ne vais pas plus loin, par un sentiment de réserve que tout le monde comprendra. Je ne sais pas où est, à l'heure actuelle, le gouvernement ottoman; je ne sais pas quel est le lieu qui l'nhrito. et jo ne veux pas le savoir.

Quel qu'il soit, ses agents, ses représentants, les journaux qu'il inspire, ont cherché à nier ou ii dissimuler sa responsabilité, et les mêmes efforts ont été tentés dans les communications officielles , dans les échanges de propos qui ont eu lieu entre les ministres du sultan et des ambassadeurs étrangers.

Pour le dire en passant, si je fais allusion à ces entretiens diplomatiques, ce n'est pas que j'aie pu en trouver la trace dans les documents français. (Très bien! très bien! à Vextrème gauche.)

Je regrette, monsieur le ministre, que, dans des questions aussi graves, qui touchent de si près les intérêts de la France, qui ont une si grande importance dans l'orientation de sa politique générale, vous n'ayez cru pouvoir mettre aucun document à notre disposition.

M. Jaurès. Nous n'avons que les documents anglais!

M. LE COMTE Albert de Mun. Nous n'avons aucun Livre jaune sur les affaires d'Orient; nous n'avons, comme le dit M. Jaurès, que les Livres bleus.

L'Angleterre a publié une grande abondance de documents qui vont jusqu'au mois de lévrier 1896, c'est-à-dire jusqu'au moment où je voudrais pouvoir dire qu'ont pris fin les massacres d'Arménie; mais je ne puis, hélas! déjà plus le dire, car, sans parler des journées sanglantes de Constantinople, depuis, il y a quelques semaines, l'Arménie a vu se renouveler à Eghin les mêmes horreurs.

Je regrette que le gouvernement français ne nous ait pas offert les mêmes sources d'informations. Mais, sans même recourir aux publications privées, il existe un document officiel qui ne peut être révoqué en doute par aucun gouvernement; c'est le rapport rédigé au nom des ambassadeurs des six grandes puissances à Constantinople à la suite de l'enquête faite, sur leurs ordres, par les consuls : l'enquête a été conduite dans les conditions d'impartialité les plus grandes, car on n'a admis ni les témoignages des Arméniens, ni ceux des membres du clergé grégorien, qu'on n'a pas voulu entendre comme témoins dans leur propre cause ; on n'a accepté que les témoignages des témoins oculaires et quelquefois, — très rarement, — ceux des missionnaires.

Ce rapport a été communiqué aux Cabinets européens et à la Porte ; nous le savons de source certaine par une lettre de sir Philip Currie, ambassadeur d'Angleterre, que les journaux anglais ont publiée. Or il établit de la manière la plus indéniable la responsabilité, la part que les agents, les fonctionnaires du gouvernement ottoman ont prise aux massacres qui ont ensanglanté l'Anatolie.

Partout, comme par l'etTot d'un mot d'ordre, les choses se passent de même. M. Cochin l'a rappelé tout A riieure, le sijznal de la tuerie est donné pour ainsi dire otTiciellement : ici, par un coup de canon, comme à Diarl)ékir et à Orfa: là, comme dans presque tous les villages, par une sonnerie de clairon, ou, comme hier à Eghin, par une salve de coups de fusil militairement exécutée. Et quand, enfin, après deux, trois, quatre jours de meurtres et de violences, on se décide à en finir, le même signal, aussitôt obéi, arrête ces exécutions.

Les massacreurs, il est entendu pour le monde européen, pour l'opinion publique, que ce sont des bandes de barbares sanguinaires et indisciplinés, contre lesquelles le gouvernement est impuissant et désarmé, des Kurdes, des Lazes sauvages et pillards, des Tcherkesses qui vivent de rapines.

Oui, mais parmi ces Kurdes, il y a ceux que le sultan a lui-même organisés en milice régulière, il y a les hamidieh qui portent son nom et, par là, ont reçu une espèce d'investiture officielle. Je ne veux pas mettre en doute l'intention dans laquelle a pu être fait cet effort de discipline; mais, en fait, il paraît bien ressortir de tout ce que j'ai lu qu'on a surtout réussi à transformer les Kurdes en massacreurs organisés. {Très bien! très bien!)

M. Jaurès. Officiels!

M. LE COMTE Albert de Mux. Mais il n'y a pas que les hamidieh; il y a aussi les rédifs, qu'on trouve partout la main dans les massacres : ceux-là sont des soldats turcs, ce sont des hommes qui appartiennent à l'armée territoriale; il y a même très souvent des

zaptieli, c'est-à-dire des gendarmes chargés du service de police et du service de place.

Et les gouverneurs, les valis, les mutessarifs, les caïmakans, qu'est-ce qu'ils ont fait? M. Cochin vous l'a dit.

Partout la mémo indigne comédie! Aux premières menaces, aux premières alarmes, un représentant des Arméniens, en général un membre de leur clergé ou un notable de leur nation, se rend chez le fonctionnaire turc et lui demande aide et protection.

On les lui promet ; on garantit la vie , la propriété de tout le monde. Le vali de Trébizonde déclare qu'on lui passera sur le corps plutôt que de toucher à un Arménien. Puis, pour enlever, dit -on, tout prétexte à l'agression des Kurdes, on désarme la population chrétienne, et quand tout est ainsi bien préparé, le gouverneur assiste , les bras croisés, à l'odieuse boucherie : à Diarbékir, il la regarde du haut d'une terrasse en fumant des cigarettes, jusqu'à ce qu'en ayant assez, il y mette fm d'un signe; à Orfa, il s'en va non sans avoir persuadé aux chrétiens de se réfugier dans cette église dont on vous a parlé, qui doit leur servir de lieu d'asile, et où trois mille malheureux sont, un moment après, brûlés vifs.

Et on n'a pas le droit de dire qu'il était impossible de maîtriser les brigands, que les fonctionnaires étaient sans force, sans puissance : non, partout où on a voulu le faire, on y a réussi. Il y a eu quelques fonctionnaires honnêtes qui ont résisté, qui ont empêché les massacres. A Akbès, au fond du golfe d'Alexandrette, un monastère de Trappistes a été, un jour, cerné, assiégé par les Kurdes. Le vali a traversé,

au péril de sa vie, les rangs des assiégeants : il les a menacés, leur a coniniandé de se retirer, et ils ont ol)éi. Il est vrai que cela se passait près de la côte; que peut-être on avait appris qu'il y avait là un aviso français mouillé dans la rade d'Alexandrette, et que, sans doute, on a ciaint, si on allait trop avant, de se compromettre daiïs quelque aflaire par trop dangereuse.

De ce fait, de quelques autres analogues, malheureusement trop rares, on peut conclure qu'avec de l'énergie et une honnête résolution, les fonctionnaires ottomans eussent empêché au moins la plus grande part des massacres.

Et à Constantinople, dans cette effroyable journée du 26 août, qui a massacré, qui a fusillé huit à dix mille innocents, surpris, traqués dans les rues et dans les maisons? Il n'y avait pas de Kurdes, pas de de Lazes ni de Tcherkesses, ou, s'il y en avait, c'était donc qu'on les avait amenés d'avance pour une besogne préméditée? {Très bien! très bien!)

Mais non! ceux qui ont commis ces atrocités en pleine Europe, à deux pas des stationnaires, représentants immobiles de l'Europe impuissante, sous les yeux de nos officiers frémissant d'indignation et des passagers de la Gironde, dont j'ai lu les lettres partagées entre l'angoisse et la colère, ce sont des soldats réguliers, commandés par des officiers, — les récits de tous les témoins oculaires en font foi, — c'est la population turque transformée en bande d'assommeurs armés de gourdins, tous pareils et distribués d'avance, et si bien préparée à sa besogne que, par line étrange coïncidence, le massacre commençait à

Stamboul à l'iieure même où, après l'agression de la Banque ottomane, il éclatait à fJalata, qui est sé|)aré de Stamboul par une énorme distance!

Ce qui achève de rendre irrécusable la participation, la préméditation des autorités ottomanes, c'est la promptitude presque instantanée avec laquelle les massacres ont cessé quand les six ambassadeurs, révoltés de ces scènes épouvantables, se décidèrent enfin à remettre au gouvernement du sultan une note ouverte, exigeant la fin de la tuerie. Je ne connais pas les termes de cette note; mais elle parut sans doute singulièrement inquiétante, car aussitôt le massacre s'arrêta, les soldats ayant reçu l'ordre de ne plus tirer, et la police ayant retiré les bâtons des assommeurs. (Très bien! très bien!)

Voilà les faits! Nul ne peut les contester, tous les documents publics et privés les établissent.

Et la complicité n'est pas seulement dans les massacres. La répression, jusqu'ici, où a-t-elle été? A-t-on appris que ces valis, ces mutessarifs d'Anatolie, qui ont ordonné le brigandage, qui y ont assisté, impassibles et satisfaits, aient été châtiés? que le sang d'un seul d'entre eux ait payé pour celui des milliers de victimes égorgées avec leur connivence?

Non! pas un seul n'a été même réprimandé. En revanche, les plus coupables, les plus compromis sont traités avec faveur, récompensés, quelques-uns même appelés à Gonstantinople et comblés d'honneurs! En revanche aussi, ceux qui ont fait à peu près leur devoir, qui ont essayé de résister, ont été blâmés, disgraciés, quelquefois punis plus sévèrement, et le Ternies de ces jours derniers nous appre-

liait encore que le maréchal Fuad- pacha, dont la courageuse conduite avait sauvé les Arméniens de Kadi-Keuï, en face de Constantinople, de l'autre côté du Bosphore, venait d'être arrêté et enfermé en prison !

Ah! il est vrai, on a fait des enquêtes, des perquisitions, des arrestations! Mais chez qui a-t-on perquisitionné? qui a-t-on arrêté, mis en prison? Les Turcs, les incendiaires, les pillards? on s'en est bien gardé : on a perquisitionné chez les Arméniens, on les a arrêtés en masse, on les arrête tous les jours, on les jette dans des prisons malsaines, étroites, où ils sont entassés dans le plus affreux dénûment, livrés au froid, à la nudité, soumis à des tortures dont les lettres publiées par les journaux donnent d'effroyables récits. Et pendant qu'on institue des prétendues commissions d'enquête, d'une partialité si publiquement dénoncée d'avance que les hommes honorables refusent d'y siéger, on embarque par centaines les Arméniens qu'on n'emprisonne pas, on les transporte de Constantinople en Asie, où ils vont retrouver la mort et la misère. Quant aux autres, ceux qui peuvent, ils émigrent et s'en vont par bandes misérables chercher un asile en Grèce, en Bulgarie, en Macédoine, partout où on veut bien les accueillir : c'est l'exode lamentable d'un peuple sans foyers et sans espérance. (Très bien! très bien!)

Voilà la répression.

Et, pour se justifier de toutes ces horreurs, on imvoie dans les villes d'Anatolie des fonctionnaires spéciaux qui, par la menace, par la terreur et la torture, arrachent aux malheureux débris de la popula-

De Mun. — Discours. Vl. — 6

tion massacrée des déclarations écrites où ils reconnaissent que les Arméniens sont les vrais, les seuls coupables, et où, pai' un comble d'ironie, ils adressent au sultan des remerciements pour la protection dont son gouvernement les a couverts.

Veilà la resi)onsabililé du gouvernement ottoman.

Je ne chercherai pas à savoir quels mobiles peuvent l'inspirer. Je ne me demande pas si les horreurs d'Anatolie et de Gonstantinople sont l'effet d'un plan général et préconçu, et si, en face de la question arménienne, il s'est trouvé des hommes, des conseillers assez fous ou assez pervers pour concevoir et faire admettre l'odieuse pensée de la résoudre par l'extermination, par la dispersion des Arméniens, en réduisant leur pays à n'être plus, suivant le mot d'un grand-vizir, ce qu'une expression géographique. »

Je n'examine pas, je ne discute pas ces accusations, .le veux même ne pas les admettre.

Au surplus, la question n'est pas là. Faiblesse ou complicité, plan préconçu ou surprise des événements, ])eu importe en vérité !

La question, la seule, et elle suffit à émouvoir les âmes, c'est que pendant treize mois une population tout entière a été mise en coupe réglée, avec les atrocités que vous savez, les enfants tués ou écrasés avant d'avoir vu le jour, les femmes, les filles exposées aux plus odieux outrages , comme les trois cents malheureuses de Tamrosa, au vilayet de Kharpout, enfermées et prisonnières dans la ville, aux mains des Turcs ivres de carnage, après que tous les hommes ont été massacrés, réduites à envier, sans doute, le sort des trente -cinq jeunes paysannes de Palou qui se jettent

dans le fleuve et y cherchent la mort pour échapper à leurs bourreaux ; pareilles à celles de Marasch,qui se précipitent héroïquement d'un roc escarpé et se brisent dans l'abîme ! La question, c'est que toutes ces horreurs se sont accomplies avec la connivence d'une grande partie des autorités chargées de les réprimer ou de les prévenir, sous leur regard bienveillant et à leur signal, et que c'est là, de toute évidence, une explosion épouvantable du fanatisme musulman, dans ce qu'il a de plus absolu, de plus rétrograde, de plus violent! Car partout, il importe de le dire, on a tué, on a massacré, en criant : Mort aux chiens de chrétiens! Partout on a fait de l'abjuration, de la conversion forcée, l'accompagnement des massacres, et, quand ceux à qui l'héroïsme avait manqué pour résister aux tortures ont voulu, le péril passé, protester et reprendre leur liberté religieuse, on les a massacrés à leur tour.

Voilà la vérité. On a lâché la bride au vieil esprit turc, et je dis (( le vieil esprit turc » à dessein, parce que je suis persuadé, comme M. Cochin, qu'il faut faire cette distinction, et qu'il y a en Turquie beaucoup d'homnies qui déplorent cette politique de violences, à commencer par quelques-uns des hommes d'État formés à l'école de ceux d'autrefois, et dont il semble bien que les conseils soient aujourd'hui dédaignés^ l'autorité méconnue et l'influence repoussée.

Vous avez tous pu lire l'histoire caractéristique du cawas de l'ambassade de France : elle a été publiée partout. Une sœur garde-malade, de service chez M. Cambon, sort avec le cawas. En chemin, celui-ci

lui (lit : « Ah ! ma sœur, on coupe bien là-bas. — Où, là-bas ? Dans l'inLérieur, on Analolio. — Et qn'est-co qu'on coupe là-bas? - Des têtes de chrétiens; je voudrais bien y être et en couper aussi; il y a là trop de chrétiens à présent. » La sœur effrayée raconte, en rentrant, cette conversation à l'ambassadeur. Un moment après arrive chez lui l'ambassadeur d'Autriche. (( Savez-vous, lui dit celui-ci, ce que mes cawas disent entre eux? — Oui, ils disent qu'on coupe là-bas et qu'ils voudraient bien y être pour couper aussi. » — Et l'ambassadeur d'Autriche, étoimé, de dire : a C'est exactement cela; on dit donc la même chose chez vous? — Oui. ))

Voilà, pris sur le fait, dans une anecdote caractéristique, le vieil esprit turc auquel, depuis deux ans surtout, on a laissé libre carrière en Anatolie et à Gonstantinople , auquel on a sacrifié, immolé plus de cent mille victimes, qui sont, entendez-le bien, des clients protégés de l'Europe !

C'est pourquoi, au-dessus de la responsabilité du gouvernement ottoman, il y en a une autre, plus haute, plus lourde et plus grave encore, c'est la responsabilité de l'Europe, et cette responsabilité, elle est dans une inertie de dix-huit ans! (Très bien ! très bien! sur divers bancs.)

Ce n'est pas seulement l'humanité qui est en cause ici, ce n'est pas seulement la pitié qui doit parler : il s'agit de l'honneur de l'Europe, engagée envers les peuples d'Arménie par les traités les plus solennels!

Ah ! je sais bien qu'il y ace que j'appellerai la thèse de la rébellion arménienne. On dit : Ce sont des

révoltés, des insurgés, poussés, organisés par des comités révolutionnaires; la Turquie n'a fait qu'user du droit de répression qui appartient à tout gouvernement régulier.

Messieurs, je le dis très nettement, je réprouve de toutes mes forces les doctrines et les procédés des comités hintchakistes ; j'ai lu dans les documents publiés en Angleterre des détails abominables sur leur organisation, sur leurs statuts, sur la manière dont ils entendent, par la menace, obliger tous les Arméniens à leur obéir, et, par des attentats répétés, déterminer l'Europe à l'action ; je suis persuadé qu'ils font le plus grand mal à la cause arménienne, en fournissant par leurs violences un prétexte à des massacres présentés comme une répression nécessaire.

A l'extrême gauche. Ces attentats sont antérieurs à la propagande des comités.

M. LE COMTE Albert de Mun. Permettez-moi d'aller jusqu'au bout.

Je trouve que les Arméniens n'auraient rien de mieux à faire que de séparer leur cause de celle des révolutionnaires hintchakistes et autres; car, outre qu'ils les compromettent, ils sont aussi menaçants |)0ur eux-mêmes que pour les Turcs : témoin le placard affiché par leurs soins l'année dernière à Trébizonde, où, s'adressant aux Osmanlis, pour les entraîner dans leur parti, ils se vantent d'avoir fait périr surtout des Arméniens !

Et c'était avant les massacres de Constantinople, qui ont été pour les Arméniens une leçon de choses assez cruelle. Ce jour -là, les seuls, — et cela mérite

ifêtre signalé, — les seuls qui aient reçu une protection efficace sont précisément les envahisseurs de la Banque ottomane. J'imagine que, lorsque les dix-sept survivants ont été transportés en sécurité à bord de la Gironde, ils ont dû faire, en se trouvant sains et saufs, pondant qu'on entassait les victimes dans les rues de la ville, de douloureuses réflexions sur le sort affreux dont leur attentat avait été le prétexte pour leurs compatriotes.

Ce n'est pas seulement en fournissant un prétexte aux massacres que les comités révolutionnaires font du mal, c'est aussi en compromettant la cause arménienne devant l'opinion publique dont elle a besoin , et devant l'Europe à laquelle on demande de la soutenir.

Mais, Messieurs, la folie, le crime même des uns ne justifie pas la barbarie des autres; et d'ailleurs, il faut envisager la question dans toute sa sincérité. Les Turcs n'ont pas attendu la formation des comités hintchakistes pour commencer les violences, et on avait le droit tout à l'heure, en m'interrompant, de faire entendre que l'organisation révolutionnaire a été une riposte plutôt qu'une provocation.

Et puis enfin. Messieurs, rébellion, c'est bientôt dit! Mais les Grecs aussi ont été des rebelles en 1822, au temps où la France se soulevait d'horreur en apprenant les massacres de Ghio. Et combien d'autres après eux! Est-ce que tous les peuples successivement détachés de l'empire ottoman, et les Serbes, et les Bulgares, n'ont pas été des rebelles avant de former des États indépendants et d'entrer dans la famille européenne? Trouvez -vous vraiment bien extraordinaire

que les Arméniens, exposés à toutes les souffrances, persécutés de toutes manières, soient tentés par tant d'exemples récents et par cet encouragement répété de Fhistoire contemporaine?

Oui, il y a eu des révoltés; il y en a eu à Toleri, dans le Sassoun, qui ont entraîné les premiers massacres! Il y en a eu à Zeïtoun aussi , qui ont été pour les Arméniens un exemple et un encouragement nouveau. Et pourquoi y avait-il des révoltés? Il y faut une explication autre que la tardive pression des comités. Les Arméniens sont un peuple doux, pacifique, laborieux, qui n'a pas d'habitudes guerrières; pourquoi essaye -t- il de se révolter? Mais, vous le savez bien, on vous l'a dit : c'est que la position de ces malheureuses provinces est intolérable; c'est que non seulement elles ont affaire à des voisins pillards et barbares, mêlés à leur population, à leur vie de chaque jour, Kurdes, Lazes ou Tcherkesses, qui ont retlué sur le sol arménien à mesure que leur territoire était annexé à la Russie et qui, là, vivent de rapt et de brigandages. Les provinces d'Arménie ont à subir les effets de ce terrible voisinage; elles ont encore à supporter tout le poids d'une administration qui fait peser sur elles toutes les duretés, toutes les vexations, toutes les inégalités : le chrétien y est envisagé comme un paria; son témoignage est sans valeur contre celui d'un musulman; il paye au fisc non seulement un impôt foncier établi sur la valeur du sol, dont l'estimation est abandonnée aux fantaisies des traitants chargés de le percevoir, mais, en outre, le huitième de sa récolte, après moisson faite, augmenté de tous les huitièmes supplémentaires qu'il

plaît aux agents plus ou moins officiels de s'attribuer! Et puis, il y a l'impôt d'hospitalité, qui oblige le cultivateur arménien à recevoir sous son toit tous les voyageurs turcs ou kurdes, et vous savez, sans que j'aie besoin de le dire, ce qu'est cette hospitalité et jusqu'où elle peut aller. Je ne parle pas de tous les impôts de vexation que prélève, sans aucun recours possible, la rapacité des Kurdes.

Voilà la situation des provinces arméniennes. Tout cela est public; ce ne sont pas seulement les écrivains anglais, comme M. Malcolm Mac Coll, qui le rapportent : on pourrait les accuser d'exagération; ce sont tous ceux qui ont écrit sur l'Arménie après l'avoir visitée, et ceux mêmes qui sont portés à juger les Arméniens assez sévèrement et l'administration ottomane avec beaucoup de faveur.

J'ai vu des Arméniens, j'ai causé avec eux, j'ai écouté leurs récits; ils m'ont paru très calmes et très mesurés. L'un d'eux m'a dit : ce Monsieur, j'ai voyagé dans les six provinces, il y a quelques années, bien avant les massacres; j'ai vu, de mes yeux vu, les Turcs installés chez les habitants, les chassant de leur logis et s'y installant en maîtres, et des cultivateurs abandonnant toute leur récolte aux traitants pour acquitter la taxe, et un jour, un pauvre paysan, dont la moisson était insuffisante, inondé de pétrole et brûlé vif par les agents du fisc. )) Il ajoutait : a Ce sont des faits courants. Quand on nous tue en masse, on en parle un peu; mais quand on nous tue individuellement, on n'en parle pas. »

Eh bien! que voulez- vous que fassent, que voulezvous que pensent des hommes soumis à un pareil

régime? Quoi! Oifils se détendent? Mais les Turcs ont pris soin de les désarmer par mesure administrative, en même temps qu'ils ont armé leurs exploiteurs et leurs bourreaux!

Il y a bien l'exemple de Zeïtoun : et apparemment, la rébellion n'a point semblé aux gouvernements de l'Europe aussi criminelle que le prétend la Turquie, puisqu'elle est intervenue en faveur des rebelles.

C'est une histoire très frappante, et très instructive aussi, que celle de cette petite population, retranchée, comme dans un nid d'aigle, sur ce rocher perdu dans le Taurus de Cilicie, forçant à se rendre une garnison turque composée de soldats d'élite, puis, maîtresse de la place, tenant tête aux troupes régulières qui viennent l'assiéger, et se défendant avec tant d'énergie qu'à la fin l'Europe, touchée, est intervenue et a obtenu pour les habitants de Zeïtoun, avec une honorable capitulation, la faveur d'un statut spécial. Un statut spécial, comme au Liban! C'est précisément ce que demandent toutes les provinces d'Arménie, qui ne peuvent pas faire comme à Zeïtoun, parce qu'elles n'ont pas d'armes et parce qu'il n'y a pas partout des forteresses naturelles, mais qui ont droit au même traitement.

Elles le demandent à l'Europe, et l'Europe a le droit, le devoir de le réclamer, de l'exiger pour elles, parce qu'elle a pris solennellement l'engagement de le faire.

L'article 61 du traité de Berlin est formel. La Porte a promis d'introduire dans l'administration de ses provinces, notamment des provinces d'Arménie, des réformes sérieuses, efficaces et promptement accom-

plios; et de cette promesse, si souvent proclamée, toujours si mal tenue, renouvelée du hatti-chérif de Gulkliané, du hatti-lioumàioum de 1857, l'Europe, — et la France était assise dans ses conseils, — s'est portée garante en s'engageant à en surveiller l'exécution par ses délégués.

Dix- huit ans ont passé depuis le traité de Berlin. Qu'a-t-on fait? où sont les promesses? où les réformes? où la surveillance et le contrôle de l'Europe? Tout s'est évanoui : il ne reste que les abus perpétués et les souffrances accrues par le temps et l'impunité!

Et depuis deux ans, depuis les massacres de Sassoun, depuis les premières échauffourées de Constantinople, qu'a-t-on fait? On a négocié; mais qu'a-t-on obtenu? On a bien pu, avec beaucoup de peine, faire admettre dans le Bosphore les deuxièmes stationnaires. On a bien élaboré des projets de réforme. On a arraché au mois d'octobre 1895 une nouvelle, une centième promesse au sultan. Et puis? rien n'est fait, on emprisonne, on déporte les Arméniens, on va peut-être demain reprendre la série des massacres un moment interrompus!

Et l'Europe se tait !

Oh! j'ai été très touché, assurément, très ému par les cris d'humanité qui ont retenti de l'autre côté de la Manche. Les meetings de Ghester et de Londres ont été des manifestations de superbe indignation. La voix puissante du vieil et illustre homme d'État de l'Angleterre libérale n'a jamais retenti avec plus d'éclat.

Je rends à ces grands sentiments l'hommage qu'ils méritent; mais la position des Arméniens, l'amélio-

ration de leur sort, n'ont pas fait un pas de plus. Peut-être ont-elles reculé.

Oui, elles ont reculé, je n'hésite pas à le penser, parce que ces sympathies bruyantes ont été contre leur but, qu'elles ont paru, peut-être à tort, cacher des arrière -pensées inquiétantes et éveiller par là d'inévitables, de justes méfiances (applaudissements sur divers hancs), et qu'elles ont ainsi retardé, compromis, rœuvre même d'affranchissement que, très sincèrement, je n'en doute pas, elles voulaient provoquer.

Je regrette que les Arméniens n'aient pas entendu s'élever, en Europe, une voix plus calme et plus mesurée pour leur inspirer la confiance dont ils ont besoin. (Marques d'assentiment.)

L'Angleterre, d'ailleurs, a compris le danger d'une agitation trop passionnée : elle a un trop grand souci de la paix européenne, un trop juste sentiment des réalités pour s'être laissé emporter au delà des limites, et le langage de ses hommes d'État, de lord Rosebery, de sir Michael Hicks Beach, a été le témoignage de sa sagesse.

Il faut s'en féliciter, car c'est un grand pas vers la solution impatiemment attendue.

Messieurs, je dis la solution, et ce n'est pas le mot propre : ce n'est pas ce que j'attends, ce que je demande au gouvernement; je devrais dire l'arrangement.

Car je ne crois pas beaucoup, je l'avoue, à la solution de la question arménienne, parce qu'elle n'est pas une question isolée, mais un élément, un incident de cette vieille et redoutable question d'Orient, toujours présente sur le Bosphore, alors même qu'elle

paraît reculer vers les cxtréiuilés asiatiques, toujours posée devant l'Europe, tantôt endormie dans un oubli passager, tantôt réveillée par le bruit soudain d'un fiagment détaché du vieil édifice, et qui demeure, quoi qu'on fasse, l'énigme de l'avenir, que les hommes d'p]tat d'aujourd'hui peuvent bien méditer, mais dont il leur est, je pense, interdit, par l'expérience du passé et les obligations du préseni, de hâter, j'ose même dire de rêver la solution. (Très bien! très bien!) Quoi qu'on pense de l'empire ottoman, de son existence et de sa durée, qu'on l'appelle, suivant des mots célèbres, mais qui, après tout, n'ont été que des mots, un péché ou un châtiment, il est là. Et quelque ironie qu'il puisse y avoir à le dire, en face des royaumes et des principautés formés de ses débris, son intégrité reste, aujourd'hui comme il y a cinquante ans, qu'on s'en félicite ou qu'on s'en afflige , la nécessité de l'Europe, plus évidente, plus pressante que jamais, parce qu'elle est la garantie de la paix. Il faut la soutenir loyalement, sincèrement, et la France a trop et de trop graves raisons d'être attachée à cette politique pour ne pas lui rester fidèle en Asie Mineure, comme à Gonstantinople , comme sur les bords du Nil. (Très bien! très bieii!)

Mais cette intégrité, garantie par les traités, par le respect de la paix universelle, par les intérêts de l'Europe, et, si on le veut, par des rivalités qu'on peut bien déplorer, qu'on peut même flétrir en termes éloquents, mais qu'enfin il n'est au pouvoir de personne de faire évanouir ; cette intégrité , elle a une conséquence, un corollaire nécessaire, qui est la condition même de son maintien : c'est la sécurité pour

les habitants de l'empire, particulièrement pour ceux dont la race, dont la religion, ne sont pas celles de ses maîtres, c'est la justice dans l'administration des provinces où ils sont répandus. (Applaudissenients.)

Voilà les termes de l'espèce de contrat qui lie l'Europe à l'empire ottoman. Quand il est violé, elle a le droit, elle a le devoir d'intervenir pour en rappeler et en maintenir les clauses; et nous avons, nous, le droit de nous plaindre, quand elle ne le fait pas avec une suffisante énergie. (Applaudissements.)

J'ai lu, j'ai entendu des protestations contre ce droit d'intervention. On a dit : a. Mais la Turquie est maîtresse chez elle, comme vous l'êtes chez vous. De quel droit prétendez -vous vous mêler de son gouvernement intérieur? »

Messieurs, l'objection est vaine; elle tombe d'ellemême devant les faits séculaires, devant les traités vingt fois renouvelés, le vœu des populations, et, — tant est grande l'évidence des situations, — devant celui du sultan lui-même qui l'a invoquée constamment, qui s'en couvre comme d'une protection toutes les fois que sa souveraineté est menacée par des entreprises inquiétantes , qui l'a réclamée pour mettre fin à la résistance de Zeïtoun , qui l'acceptait, hier, pour l'île de Crète.

Et puisque je parle de Tile de Crète, je voudrais saisir cet exemple , en rendant un très sincère et très patriotique hommage à l'heureuse et énergique initiative prise dans cette affaire par M. le ministre des affaires étrangères, pour y faire de nouveau un confiant appel à l'occasion des événements d'Arménie. (Très bien! très bien!)

Sans doute les situations ne sont pas les mêmes, ni au point do vue géo^i-apliiquo ni au point de vue ethnoj^i-aphique. C'est pourquoi, — je l'ai dit à ceux qui sont venus, lorsque j'ai annoncé l'intention de prendre part à ce débat, m'exposer les souffrances des Arméniens ot aussi les aspirations de quelques-uns d'entre eux, — c'est poui'quoi je crois que c'est se placer sur un mauvais terrain, c'est oiïrir à la population arménienne une dangereuse illusion, que de parler d'une Arménie autonome.

Je comprends très bien que l'idée en naisse dans des cœurs meurtris et tentés par l'exemple; mais, sans entrer dans les discussions de statistique que soulève le chiffre de la population arménienne, sans parler des obstacles, probablement insurmontables, que rencontrerait le groupement en une seule nation des éléments répandus, en proportions très inégales, entre le Taurus, l'Ararat et la mer NDire, et de la position spéciale de ce plateau d'Arménie, ouvert par les grands fleuves qui en découlent à l'invasion de tous les peuples voisins ; sans entrer dans le détail de cette question si complexe, qui ne voit, par un regard sur la carte et un moment de réflexion , les difficultés internationales que soulèverait une telle proposition, ne fût-ce qu'en songeant à ces centres arméniens établis sur le versant septentrional de l'Ararat, parmi lesquels réside le catholicos d'Etchmiadzin, patriarche suprême de la nation, et qui font aujourd'hui partie de l'empire moscovite?

La situation est donc bien différente, je le reconnais, de celle de l'île de Crète. Mais, là aussi cependant, il s'agissait d'une rébellion, et d'une rébellion

motivée comment? toujours par les mêmes causes. On avait violé le pacte d'Haï ipa conclu en 1878 avec les chefs candiotes, consacré, comme toutes les promesses du gouvernement ottoman, par la garantie des puissances. Les Candiotes se sont soulevés, des massacres ont eu lieu à la Ganée, et l'insurrection de Crète est venue troubler TOrient et inquiéter l'Europe.

Vous êtes intervenu. M. Cambon, notre ambassadeur à Constantinople, et M. Blanc, notre consul à la Ganée, vous ont secondé avec une énergie qui mérite l'expression d'une publique reconnaissance, et le concert européen , qui paraissait éteint ou singulièrement assoupi, s'est ranimé pour imposer à la Porte les conditions de la paix.

Or, cette œuvre salutaire, vous l'avez accomplie d'accord avec la Russie, offrant ainsi au monde attentif, sur un point de cet Orient où rien n'est secondaire, où rien n'est sans importance, l'exemple de ce que pouvait, pour la paix et la justice, l'entente des deux grandes nations qui allaient, deux mois plus tard , sceller ici leur amitié dans une inoubliable rencontre. (Vifs applaudissements.)

Eh bien ! ce que vous avez fait pour l'ile de Crète, je vous demande de le faire pour rArménie.

Ne me pressez pas de préciser la forme de l'arrangement que je désire : je n'ai pas les éléments nécessaires pour le faire. Mais les projets, les modèles, les précédents ne manquent pas. Qu'on prenne le statut du Liban . la convention de Zeïtoun , celle de la Crète ; qu'on cherche dans la nomination des gouverneurs, dans l'orfîTanisation de la gendarmerie et des

IriJniiiaux, les gai'aiiti(3s indisiiciiisables. Mais, (juoi qu'on lasse, qu'on fasse vite et qu'on aboutisse! Il va tout un [)euple qui soulïVe et qui attend! {l^onveaux applaudissements.)

La France, Messieurs, a dans cette œuvre de justice un rôle particulier et des raisons spéciales de parler avec autorité. Je pourrais vous rappeler qu'une partie des épargnes de la nation est engagée dans les affaires financières de la Turquie, et que, si la prudence est nécessaire pour ne pas les compromettre, l'énergie est peut-être le meilleur moyen de les sauvegarder. Je pourrais vous dire que la France est de toutes les nations de l'Europe celle qui, par sa position, peut être le moins suspectée de chercher, dans les affaires d'Orient, une occasion d'étendre la main sur des territoires nouveaux, et qu'ainsi elle a plus de facilité qu'aucune autre pour se faire entendre et écouter. (Applaudissements.)

Je pourrais aussi, — et j'avoue que c'est un argument qui me paraît singulièrement pressant, — je pourrais faire appel à notre antique renom de chevaleresque générosité, vous dire que la France a grandi dans le monde en s'offrant au service des nobles idées, à la défense des faibles et des opprimés, et que, si c'est une politique quelquefois accusée de vaine légèreté, c'est elle cependant qui tourne vers nous, par un invincible attrait, les regards et les bras de tous ceux que pressent l'injustice et la persécution. Si cela est vrai partout, combien plus sur ce coin de terre prédestiné, confluent de trois parties du monde, dont elle a semé les rivages de souvenirs héroïques, et qu'elle a si longtemps rempli du bruit de

son nom, qu'il était devenu la sauvegarde de toutes les nations chrétiennes! (Vi/s applaudissenanita.) Mais à ces motifs où vous pourriez, hélas! accuser le sentiment de tenir une trop grande place, il s'ajoute une raison de droit et de fait qui nous oblige : c'est que, parmi les chrétiens d'Arménie, il y en a qui sont les clients particuliers de la France, ce sont les religieux latins, à quelque nationalité qu'ils appartiennent. La France a sur eux un droit exclusif de protectorat, établi par les anciennes capitulations, en particulier par celle de 1740, que les traités postérieurs ont confirmée et qui est toujours en vigueur dans son ertsemble.

Or, le 22 novembre 1895, il y a un an, un religieux italien, le Père Salvatore, a été arraché de son couvent de Moudgiouk-Derezi, près de Marasch, dans le vilayet d'Alep, emmené par la troupe et tué à peu de distance à coups de baïonnettes par ordre d'un colonel turc, en même temps que plusieurs Arméniens.

L'ambassadeur de France a réclamé la mise en jugement du coupable : le gouverneur ottoman a demandé une enquête. Elle a eu lieu, et, si je ne me trompe , c'est notre attaché militaire à Gonstantinople, M. le lieutenant -colonel de Vialar, qui a été délégué pour y représenter la France. Son rapport est certainement entre les mains du gouvernement ; j'espère qu'on voudra bien nous le communiquer ; il sera sans doute très instructif, non seulement pour ce qui regarde le cas particulier du Père Salvatore, mais aussi pour l'ensemble de la question arménienne.

Mais je demande davantage. Voilà un an que le meurtre a été commis, cinq ou six mois que l'en-

quête est terminée. C'est trop, c'est beaucoui) trop. La France ne peut pas accepter cette situation. Si, comme je le crois, la culpabilité du colonel a été établie, quelle satisfaction avons-nous reçue? quelle sanction a été donnée à l'enquéle ?

Je demande à M. le ministre des affaires étrangères de nous le dire, et, si aucune sanction n'est intervenue, j'espère qu'il déclarera ici sa ferme résolution d'obtenir, à bref délai, un jugement réparateur.

Il y va de notre intérêt national ; car le premier, le plus grand, presque le seul, des intérêts de la France en Orient, c'est son influence (Très bien! très bien!), et son influence est liée au maintien de notre protectorat catholique.

S'il était permis de dire qu'un des clients, qu'un des protégés de la France a été massacré sans que justice fût faite, son autorité, sa force et le respect de son nom en recevraient une atteinte cruelle. Gela ne peut pas être.

Je suis sûr que M. le ministre des affaires étrangères partage mon sentiment sur ce point.

Il n'y a pas ici de question générale et européenne : nous sommes seuls en cause, personne ne conteste nos droits, nous n'avons à prendre conseil de personne. Il faut agir.

Ce sera d'ailleurs, — et c'est pourquoi j'ai voulu insister sur ce point en terminant mes observations, — ce sera la meilleure manière de maintenir notre autorité dans le concert européen, et, par l'énergie que nous mettrons à faire respecter nos propres droits, d'accroître l'influence que nous apporterons au service des intérêts communs pour la défense des

autres populations chrétiennes de l'empire ottoman. {Applaudissements à droite et sur plusieurs bancs au centre.)

Après un discours de M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères , s'associant en termes réservés aux sentiments exprimés par les orateurs, la discussion fut close sur un ordre du jour encourageant le gouvernement à faire entendre au sultan d'énergiques représentations. Mais ces encouragemonts devaient rester stériles comme les promesses des ministres. L'Europe eut l'humiliation de se trouver réduite k l'impuissance, en face de ces monstrueux attentats.

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