‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 17 sur 43 · PRONONCÉ AL* CERCLE SAINTE- GENEVIÈVE , A PARIS LE 27 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ AL* CERCLE SAINTE- GENEVIÈVE , A PARIS LE 27 DÉCEMBRE

Le mois de décembre 1896 amenait la date du vingt- cinquième anniversaire de la naissance de l'Œuvre des Cercles , fondée en la nuit de Noël 1871. A cette occasion, une fête solennelle mais intime fut célébrée au cercle Sainte - Geneviève, dans la chapelle où le comité avait pris Thabitude de se réunir pour la messe mensuelle. Autour du secrétaire général étaient groupés le comité général de l'Œuvre, les présidents des conseils de quartier des cercles parisiens, les représentants des fondations de province , les dames patronnesses , les délégations des cercles et des associations ouvrières. Avant TÉvangile, le R. P. du Lac prononça une allocution émouvante, et après la cérémonie religieuse, dans la grande salle du cercle , M. de Mun prit la parole :

Messieurs et vous, mes chers amis,

Je ne vous retiendrai pas longtemps, mais il faut que je vous adresse quelques paroles : il le faut,

d'abord, parce que vous attendez de moi que j'exprime tout haut les sentiments intimes dont voscœurs sont pénétrés; il le faut, aussi, parce que j'en suis pressé par ma propre émotion, si profonde, en ce jour qui nous rassemble, dans ce lieu où nous venons de prier.

Vingt-cinq ans ont passé depuis celte journée de Noël qui a décidé de notre vie ! Quel souvenir et quel lieu pour le méditer, que cette chapelle, pleine pour nous de la mémoire de nos morts, cette chapelle de Jésus ouvrier, dont le nom dit toute notre histoire, découverte un jour, presque par hasard, en ce coin de Paris, dans son abandon, avec son sanctuaire profané, ses tombes brisées, les restes de ses prêtres épars! En ce dénùment cependant, elle gardait une vieille et auguste tradition, et nous en avons fait, en la rendant à Dieu, en y rappelant la vie surnaturelle, le symbole que notre aumônier vient d'évoquer si éloquemment, quand il nous montrait, dans ces ossements restitués à la vivante communauté chrétienne, l'image, semblable à celle d'Ézéchiel, du peuple ranimé par le souffle divin.

Ici, nous avons célébré nos joies, chanté nos espérances et pleuré nos deuils; c'est un lieu sacré, et c'était bien là qu'il fallait nous assembler pour revivre, en un moment, ce quart de siècle. Si nul d'entre vous n'a pu, tout à l'heure, s'agenouiller devant cet autel où le divin apprenti d'Overbeck atteste la pensée du premier jour, que dirais -je des souvenirs qui ont assiégé mon cœur ? Combien en est-il parmi vous qui aient vécu l'heure décisive de Noël 1871? Peut-être suis -je le seul ! C'était dans l'humble chambre où se

cachait, au cercle Moiitpanias.se, la sainte vie de Paul Vrigiiault, partagée entre le bureau des Affaires étrangères où l'attachait son devoir professionnel , et ce cercle d'ouvriers où le retenait sa soif de dévouement, dont il avait fait sa demeure pour lui appartenir tout entier ; Paul Vrignault, que l'Œuvre n'a pas le droit d'oublier, parce qu'il lui a donné le lien religieux qui fut sa sauvegarde surnaturelle, et comme le sceau de cette âme dévorée d'amour divin, pareil à l'empreinte de Jésus dont il a chanté, dans notre cantique, l'ineffaçable trace sur les outils du travail.

A côté de lui, c'était l'inspirateur même des grandes choses qui allaient s'accomplir, celui que nous appelions déjà notre maître, Maurice Maignen, dont le cœur tout vibrant d'amour pour le peuple nous avait séduits, plus encore que son éloquence passionnée, dans ce salon du Louvre où, cherchant pour son œuvre en détresse des secours et des bonnes volontés, il avait, sans le savoir peut-être, ouvert les ûmes des deux soldats qui l'écoutaient à d'autres et plus vastes ambitions ; Maurice Maignen, dont je ne puis saluer ici la mémoire sans remercier du fond du cœur le Révérend Père Supérieur Général des Frères de Saint-Vincent de Paul d'être venu aujourd'hui, en s'associant à notre anniversaire , manifester, une fois de plus, l'antique et cordiale affection dont sa congrégation honore notre œuvre depuis son berceau.

Puis c'était ce frère bien-aimé, qui fut le vôtre par l'intime communication de son cœur, par le don de tout lui-même, comme il était le mien par la tendresse et par le sang, et, près de lui, le camarade des combats de la veille , compagnon des œuvres du len-

(loniain, René de La Tour-du-Pin, seul reste avec moi *lu premier lai sceau.

Autour de nous, quelques hommes, éprouvés déjà dans le service de Dieu, de l'Église et de la France : Emile Kellei-, dont un livre récent avait préparé nos intelligences à la doctrine catholique; Léon Gautier, tout bouillant, pour l'histoire des âges chrétiens, d'un enthousiasme qui débordait dans sa parole ardente ; d'autres encore, comme ceux-là nos témoins et nos répondants devant les anciens de l'armée des Œuvres.

Telle fut cette petite assemblée du jour de Noël de 1871, dont nous fêtons la commémoration. Mais les fondateurs de l'Œuvre ne furent pas seulement les quelques hommes réunis dans la chambre de Vrignault. D'autres leur étaient associés par la volonté, par le cœur, par l'énergique résolution, je veux dire les ouvriers du cercle Montparnasse, déjà nos amis depuis que Maignen nous avait conduits vers eux, initiés aux pensées qui nous agitaient, et pressés de les voir éclore : je veux, je dois leur donner aujourd'hui, dans nos vieux souvenirs, la place qui leur appartient ; car eux aussi, ils furent les fondateurs de l'Œuvre. Sans eux, elle n'eût été qu'une idée généreuse ; par eux , elle devint immédiatement une réalité pratique : ils furent, ce jour-là, dans leur maison qui nous rassemblait, les représentants de ces travailleurs que nous voulions appeler à l'Œuvre commune, et ils lui donnèrent sa marque, en affirmant au premier jour, quand nos mains se tendirent vers les leurs après l'acte décisif, l'union active et féconde de la classe élevée et de la classe populaire.

Car c'était bien là ce (jui venait de se conclure dans la petite clianibre où, aj^^enouillés, nons avions signé notre premier procès -verbal. Au-dessus, bien audessus de Fobjet qui d'abord nous avait réunis, de la vie matérielle d'une Œuvre ouvrière menacée de périr; au-dessus, bien au-dessus du remède héroïque qui, dans cet embarras, s'était offert à nos esprits enthousiastes, du projet, décrété tout aussitôt, de fonder dans Paris vingt cercles semblables à celui qui paraissait en ruines; au-dessus de ces plans d'action immédiate, une idée nous était api)arue, très haute, très vaste, et aussi très nette et très précise : la réconciliation des classes par le retour commun à la loi de Jésus-Christ, par l'exemple du dévouement, par le respect de la justice, et la paix rétablie dans le monde du travail par l'action tutélaire de l'association professionnelle.

En cette idée maîtresse, fortifiée d'une déclaration de pleine et irrévocable soumission à l'Kglise et à son chef, se formula toute notre Œuvre.

Nous n'étions plus de tout jeunes hommes : nous étions à cet âge où la maturité de l'esprit garantit la fermeté des résolutions, où le corps et l'esprit offrent à la volonté leur pleine activité , où l'expérience a déjà, par la réflexion, formé le caractère. Et pour nous, quelle expérience! celle de la guerre, celle de la Commune, l'une et l'autre gravées dans nos âmes, avec le sentiment profond des régénérations nécessaires.

C'est ainsi que nous nous sommes donnés à la cause de Dieu, de la France et du peuple, dans un élan d'enthousiasme dont le souvenir lointain fait encore

frissonner mon ànie, mais aussi dans la gravité virile d'une immuable décision.

Et aujourd'hui, a[)rès ces vingt-cinq années, dans révocation de ces heures passées, une question me presse, qui tout à l'heure se posait à ma conscience devant cet autel où se répétaient nos serments du premier jour : Avons-nous été fidèles?

Eh bien, oui, j'ose le dire, sans trouble comme sans fierté, devant Dieu qui vient de nous entendre, devant vous, mes amis, mes compagnons et mes témoins, j'ose le dire, oui, nous avons été fidèles.

Oui, l'idée qui, au jour de Noël 1871, prenait possession de nos âmes, de nos intelligences, de nos volontés, cette idée les possède et les domine encore : c'est elle seule, et elle seule, que nous avons servie avec toutes les forces de notre être , sur tous les terrains où Dieu nous a placés, les uns par l'étude, les autres par l'action, ceux-ci par la parole et ceux-là par la plume, d'autres, et combien nombreux! dans le modeste labeur des œuvres cachées : tous, et ceux que le travail de l'esprit a conduits à chercher, sur l'horizon lointain d'une meilleure organisation sociale, les applications théoriques de l'idée première, et ceux que le devoir de la vie publique forçait à la plier dans un effort constant aux possibilités de l'heure présente, et ceux qu'ont entraînés des formes nouvelles de la même pensée, et ceux qu'a retenus le cadre ancien où elle s'enferma d'abord, et ceux même, enfin, j'en aperçois ici, que la discrétion commandée par le légitime souci de leur carrière condamnait, dans l'Œuvre, à l'inaction; tous, oui, j'ose le dire, malgré les vicissitudes d'un temps agité et les responsabilités qu'elles

entrainent, à travers les exigences des situations les plus diverses, les charges et les épreuves de toute vie qui s'avance; tous, nous sommes restés fidèles à l'idéal de foi, de dévouement, de justice et de patriotisme, qui a ravi nos âmes il y a un quart de siècle.

Et ce témoignage rendu, d'un cœur ému, à tous, présents et absents, amène à mon esprit une autre question : Avons -nous réussi?

Eh bien, mes amis, là encore, devant Dieu et devant vous, j'ose le dire, sans vaine présomption comme sans injuste défaillance, oui, nous avons réussi.

Sans doute, nous n'avons fondé que dix cercles, au lieu de vingt, dans Paris, et tous n'ont pas, dans la masse ouvrière, le rayonnement et l'action que nous rêvions pour eux; sans doute, aussi, en province, malgré le rapide développement de nos fondations, toutes n'ont pas la surface et l'influence que nous leur voudrions, et, dans la classe élevée, les dévouements actifs et persévérants nous font trop souvent défaut.

Gela est vrai : nous n'avons point transformé , par nos Cercles, l'état moral et social de notre pays.

Mais nous avons, par notre Œuvre, exercé sur lui une influence profonde , et déterminé, dans les idées, dans les méthodes, dans les faits, un mouvement qui ne s'arrêtera plus.

La conception des Œuvres sociales, fondées sur le rapprochement des classes et sur l'association professionnelle, s'est emparée de tous les esprits; la nécessité des réformes commandées par la justice et réalisées par l'action corporative s'est imposée à tous les intelligences; la vieille doctrine de lindividualisme

social a été vaincue, et de Loiiles parts des œuvres se sont créées, des associations se sont établies, des idées se sont formées et manifestées, œuvres, idées et groupements d'hommes plus ou moins entraînés par le courant démocratique de notre temps, mais toutes dominées par le principe fondamental posé par notre Œuvre il y a vingt-cinq ans, et sortant d'elle, comme de la source counnune les ruisseaux ot les torrents descendent des sommets.

Ces œuvres, ces associations, elles couvrent la France : quiconque se sent pressé par le besoin de l'action sociale donne cette forme à son activité, et, s'il fallait nous plaindre, ce ne serait pas d'un insuccès, ce serait plutôt de voir chacun s'emparer de nos idées et de nos méthodes, et se couvrir, comme de son propre drapeau, de nos programmes et de nos formules. Mais cette plainte, à Dieu ne plaise qu'elle sorte de mes lèvres ! Ce serait avoir l'esprit bien étroit et comprendre bien mal la puissance d'une idée. Son expansion même, et l'ardeur qu'apportent à la revendiquer ceux qui la propagent, est la marque de sa force; et c'est pourquoi j'ai le droit de dire : Oui, nous avons réussi !

Voulez -vous sortir des rangs catholiques et du milieu des Œuvres? Écoutez ce qui se dit, lisez ce qui s'écrit, dans les réunions, à la tribune, et dans les livres et dans les journaux! Sous la menace de la poussée socialiste, quels remèdes, quelles idées invoque-t-on autour de vous? Ah! personne, si ce n'est quelques attardés dans leurs invincibles répugnances, personne ne défend plus la vieille forteresse de l'individualisme! Personne ne rit plus, comme c'était la

mode il y a vingt ans, des traditions corporatives! Personne ne crie plus au scandale des réformes législatives! Ah! bien au contraire, c'est à qui parlera d'association professionnelle, de rapprochement des classes, de groupement des intérêts, de syndicats et de lois sociales !

Mon collègue, M. Deschanel, dont j'honore l'éloquence et le courage, est aujourd'hui à Carmaux, pour y combattre à son foyer la doctrine socialiste. Je ne sais pas ce qu'il dira, mais je suis bien sur qu'il ne lui opposera pas la doctrine de l'économie libérale ! Je suis bien sûr qu'il la combattra, en demandant des réformes sociales et en les appuyant sur la force de l'association, autant que sur celle de la législation. C'est ce que nous disons depuis vingt -cinq ans. Et c'est pourquoi j'ai le droit de répéter : Oui, nous avons réussi !

Ah! sans doute, tous les esprits gagnés aux réformes sociales ne le sont pas encore au principe catholique qui les rend fécondes, et beaucoup cherchent encore, dans la seule puissance des lois humaines, le fondement caduc d'une justice qui ne peut trouver que dans la loi divine sa source et sa mesure. Mais, là même, est-ce que vous ne voyez pas chaque jour grandir, dans le chaos du désordre moral , l'universel besoin d'un retour vers les croyances positives et l'idéal chrétien? C'est le souffle de Dieu qui commence à animer les ossements ; et là encore , j'ose le dire, par la constante affirmation de notre foi, nous avons réussi.

Et je n'ai parié que de la France! Voulez-vous franchir les frontières? Demandez aux catholiques d'Italie,

d'Allemagne, d'Autriche, de Suisse et de Belgique, ce qu'ils pensent de notre action et du mouvement déterminé par notre Œ]uvre, dans les esprits et dans les faits ! Lisoz leurs écrits, leurs programmes, leurs manifestes, tous pénétrés des idées que nous détendons depuis vingt-cinq ans, et, si vous doutez quelquefois de vous-mêmes, si vous soulïrez d'être méconnus, calomniés ou travestis, l'hommage venu des nations voisines vous consolera de cette amertume.

Ce n'est pas moi qui puis vous le dire ; mais j'aperçois ici notre ami, M. le baron de Montenach, représentant le peuple suisse, et l'un des chefs du mouvement social de son pays. Il ne me démentira pas !

Messieurs, mes chers amis, après ces longues années de travail commun, aujourd'hui que l'âge et la fatigue ralentissent notre marche sans amoindrir notre courage, devant les jeunes gens qui se lèvent autour de nous, emportant nos idées dans le tourbillon de leur généreuse ardeur, il est juste qu'en cette fête jubilaire je vous apporte, avec le témoignage du labeur accompli, un sujet de confiance et de reconnaissance envers Dieu.

Ah! oui, bien loin de nous plaindre, il faut louer Dieu de ce que nous pouvons, après vingt-cinq années, contempler un tel spectacle.

Notre œuvre est tombée sur la terre de France, comme le grain jeté par la main du semeur : la pluie d'hiver a effacé sa trace, la tempête a balayé ce qu'il n'avait pas assez profondément planté, la gelée a durci le sol et la neige l'a couvert; mais voici le soleil de la saison nouvelle, et la moisson se lève, forte et pleine de vie ! Nous avons semé des œuvres : qu'importe que

le vent en ait renversé quelques-unes, trop hâtives ou trop fragiles !

Nous avons semé des idées. Qu'importe que la tourmente ait effacé nos traces, ou que la dure indifférence ait, un moment, glacé notre essor!

Amis, la moisson se lève riche et puissante ! Quand sera-t-elle mûre, et qui en fauchera les gerbes fécondes? Je l'ignore; mais je sais, et cela suffit à notre récompense, que la récolte, préparée par nos mains, sera cueillie, un jour, pour la gloire de Dieu et le salut de notre pays.

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