PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 21 JANVIER
MM. Gérault- Richard et Rouaiiet, députés socialistes de Paris, ayant, dans la séance du 21 janvier 1897, déposé, en demandant l'urgence, une proposition de loi tendant à la désaffectation de la basilique du Sacré-Cœur par l'abrogation de la loi du 13 juillet 1873 *, une discussion très vive s'engagea, et M. de Mun y intervint par le discours suivant :
M. LE COMTE Albert de Mun. La Chambre peut être assurée que je ne chercherai pas à m'imposer
^ Voici cette loi :
Article premier. — Est déclarée d'utilité publique la construction d'une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande qui en a été faite par l'archevêque de Paris dans sa lettre du 5 mars 1873, adressée au ministre des cultes.
Cette église, qui sera construite exclusivement avec des fonds provenant de souscriptions, sera à perpétuité affectée à l'exercice du culte catholique.
à son attention par un discours. J'avais demandé la parole tout à l'heure, pendant que l'honorable M. Viviani était à la tribune; je la prendrai maintenant, si la Chambre le permet {Parlez! parlez !), plutôt pour expliquer mon vote que pour rentrer dans la discussion.
Les paroles de M. Rouanet m'obligent à cette explication. Il a replacé la question sur son véritable terrain, dont la discussion s'était écartée; car, au lieu d'examiner la question d'urgence, on a discuté la question de fond. Je ne parlerai que de l'urgence, et je ne dirai que quelques mots ; je les dirai avec toute la mesure dont la Chambre sait que j'ai l'habitude.
Il m'est impossible d'admettre que l'on présente à la tribune, devant la Chambre et devant le pays, les actes de foi que les catholiques vont accomplir à Montmartre comme des actes outrageants pour la patrie française. (A ppîattdisscmen^s à droite.)
Je ne puis pas l'admettre, parce qu'une telle accusation est une offense pour la dignité de ceux qui vont, dans la sincérité de leur conscience, dans la ferveur de leur foi, dans la fermeté d'un patriotisme qui ne le cède à aucun autre, remplir, à l'église du Sacré-Cœur, leur devoir de ca.iho\iques. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. René Goblet. Ils n'ont pas le droit de parler au nom de la France.
M. LE COMTE Albert de Mun. Pardon! toutes les fois que les représentants des divers partis prennent ici la parole, j'entends chacun d'eux s'arroger le droit de parler au nom du pays, et tous, pour l"e faire,
n'ont pas derrière eux Tautorité des huit millions de souscripteurs qui se sont associés à la construction (le réglise do Montmartre, non seulement par leur vœu formellement exprimé, mais en l'appuyant d'une offrande volontaire qui lui donne une sanction dont les autres partis ne peuvent pas montrer l'équivalent. {Applaudissements à droite.)
L'église du Sacré-Cœur a une histoire qui se rattache à de douloureux souvenirs. Quand au milieu des angoisses de la patrie meurtrie , ioulée aux pieds, abandonnée par ceux qui se disaient ses amis, des hommes se sont tournés, dans Tardeur de leur foi, vers le Dieu auquel ils croyaient pour invoquer sa miséricorde envers elle , ils ont fait ce jour- là... (Interruption à gauche. — Applaudissements à droite.)
Ah ! si vous croyez et si vous voulez dire que notre patrie n'a pas besoin de la protection de Dieu (Non! non! à Vextrême gauche), nous ne pouvons pas nous entendre. {Nouveaux applaudissements à droite.)
Oui, des hommes se sont tournés dans cette angoisse vers le Dieu des chrétiens, pour lui demander d'avoir pitié de ce pays ensanglanté, déchiré par l'invasion ; ils ont fait appel à son cœur, ils ont voué un temple spécial à cette ardente supplication. Et depuis ce jour déjà lointain, mais toujours présent, la même pensée de patriotisme et de foi pousse là- haut, sans discontinuer, la foule toujours croissante de ceux qui vont s'y retremper dans la prière et y chercher la consolation, la force et l'espérance; de ceux qui vont demander à Dieu de continuer sa protection à cette
patrie bien -aimée à laquelle ils ont consacré leur vie tout entière. {Vifs applaudi8scmcnt>^ n\u' Ins mêmcti bancs.)
On a tout à l'heure rappelé les votes de 1873. Je n'appartenais pas alors à l'Assemblée nationale ; je n'étais pas dans la vie politique; j'étais dans la vie militaire, et, du fond de mon cœur de soldat, je me suis associé à l'acte de foi accompli par les représentants de la France. (Très bien! très bien! à droile.) Je m'y suis associé ; et personne n'a le droit de dire que, ce jour-là, j'ai manqué à la foi patriotique qui, avec la foi chrétienne, a dominé toute ma vie. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
La Chambre dira maintenant s'il est vraiment urgent de jeter l'émotion, une émotion violente, dans la conscience de huit millions de catholiques qui ont voulu et assuré par leurs souscriptions la construction de cette église ; elle dira s'il n'y a rien pour elle de plus urgent à faire, et si le grand péril qui menace aujourd'hui la société, la patrie française, vient des hommes qui s'en vont là -haut prier pour la France !
Quant à moi, je voterai contre l'urgence avec la ferme conviction non seulement que j'accomplis un devoir patriotique en conservant ce lieu de prière à mon pays, mais aussi que j'accomplis un acte de justice.
La Chambre n'entend pas qu'après ces quelques paroles je rentre dans la discussion juridique à laquelle elle s'est livrée. Elle connaît aussi bien que moi la question de droit : elle a été exposée il y a quinze ans par M. Goblet. Seulement, au lieu des quinze millions dont il reconnaissait alors la nécessité pour effectuer l'expropriation, c'est aujourd'hui trente
millions qu'il faudra trouver, si vous voulez accomplir suivant les lois de l'équité l'acte qu'on vous propose, et ne pas lui appliquer les procédés d'expropriation sans indemnité et sans remboursement qui constituent le fond du programme collectiviste. {Très bien ! très bien ! à droite.)
J'ai fini. Messieurs, et il ne me reste plus qu'à recommander à M. Rouanet, député du dix -huitième arrondissement de Paris, et à mes collègues socialistes une dernière observation.
Pendant les vingt -trois années qui viennent de s'écouler depuis la loi de 1873, deux millions de journées d'ouvriers ont été employées à la construction de la basilique de Montmartre, tant sur les chantiers mêmes de la colline que dans les carrières de Château-Landon, d'où on extrait la pierre nécessaire. Ces milliers de travailleurs ont trouvé là un salaire toujours assuré. Et aujourd'hui que les travaux, plus avancés, ne nécessitent plus un aussi grand nombre d'ouvriers, à l'heure même où je parle, où la saison ralentit nécessairement l'activité des chantiers, il y a pourtant là des ouvriers toujours employés qui, en été, seront quatre ou cinq cents, et pour lesquels il n'y a pas de chômage ; pour ne pas les renvoyer, on les emploie, quand il n'y a rien qui presse, à des travaux secondaires et sans urgence , pour lesquels aussi il n'y a pas d'insécurité, car lorsqu'ils sont malades, on les traite gratuitement à l'hôpital Saint- Joseph.
M. Emile Villiers. Gela prouve que nous sommes aussi démocrates que les socialistes !
M. LE COMTE Albert de Mun. Je recommande ces
observations «^ mes collègues socialistes, si soucieux des intérêts populaires. La Channbre dira aussi s'il y a urgence à mettre sur le pavé les ouvriers qui travaillent à Montmartre. ( Vifs applaudissements à droite.)
La proposition de MM, Gérault- Richard et Rouanet fut repoussée par 322 voix contre 196.
ALLOCUTION