‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 19 sur 43 · SOUS LA PRÉSIDENCE DU COMTE ALBERT DE MUN LE 2 FÉVRIER · texte numérisé non relu

SOUS LA PRÉSIDENCE DU COMTE ALBERT DE MUN LE 2 FÉVRIER

Pour protester contre les massacres accomplis en Arménie, avec la complicité du gouvernement ottoman, encouragé par l'inertie des gouvernements européens, une conférence fut organisée à Paris, par le comité arménien. Elle fut donnée, le 2 février 1897, dans la salle de la Société de géographie, par M. Albert Vandal, de l'Académie française, et présidée par M. Albert de Mun, entouré d'une foule de personnages considérables, parmi lesquels MM. le marquis de Vogiié, membre de l'Institut, ancien ambassadeur de France k Gonstantinople ; le comte Benedetti , ancien ambassadeur de France à Berlin; le comte d'Haussonville , le vicomte de Vogiié, Lavisse, Gaston Paris, membres de l'Académie française; Paul et Anatole Leroy-Beaulieu , Levasscur, Paul Viollet, membres de l'Institut; Denys Gochin, Jules Delafosse, députés, etc..

M. de Mun prononça, à l'ouverture de la séance, l'allocution suivante :

Mesdames, Messieurs,

Je n'aurai pas l'indiscrétion de vous présenter M. Albert Vandal, vous connaissez trop bien les œuvres qui ont illustré son nom pour ne pas attendre sa parole avec un empressement dont je n'ai garde d'oublier l'impatience. Mais je sens trop vivement l'honneur qu'il m'a fait en me demandant de l'assister ce soir pour ne pas l'en remercier devant vous, et, puisque la présidence qu'on m'a confiée m'en donne le privilège, j'en veux user aussi en offrant à l'historien, dont la plume a si merveilleusement servi l'étude et la pensée, l'hommage de ses lecteurs d'hier et de ses auditeurs d'aujourd'hui.

Laissez- moi donc, avant de lui donner la parole, saluer, en votre nom comme au mien, l'écrivain dont ses contemporains avaient pressenti la gloire quand il les entraînait « en Karriole » , dans les pays Scandinaves, et qui depuis, s'acheminant à sa rencontre à travers l'Orient et la Russie, l'a conquise décidément sur cette route tour à tour grandiose, émouvante et tragique , qu'il a tracée pour nous, des rêves de Tilsitt et des enivrements d'Erfurt, aux épouvantes de Moscou. (Applaudissements.)

Jamais peut - être le savoir et le talent n'avaient eu fortune plus heureuse; car jamais, sans la chercher, ils n'avaient plus fortement saisi cette actualité qui leur est, pour le grand public, un cortège presque nécessaire.

Si nul n'a découvert plus profondément dans l'histoire de la première alliance franco-russe les pensées de l'avenir et dégagé du passé un plus salutaire enseignement, en montrant les causes qui peuvent déjouer ou rendre infécondes les vastes espérances, nul aussi n'a mieux dit ce que furent jadis dans les Échelles du Levant le rôle et l'action de la France, et quel héritage glorieux de droits imprescriptibles, de devoirs inoubliables, le temps lui a légué sur ce promontoire illustre par où l'Asie s'avance dans l'Europe. {Applaudissements.)

C'est de cette terre que vous allez nous parler, Monsieur, de cette terre assise dans la prestigieuse lumière de l'Orient, sous sa couronne de souvenirs liéroiques ou sacrés, au fond de la mer dont vous avez décrit, d\in trait si puissant, la position politique qui la fait sujette de ses propres rivages ; de cette terre où, pendant de longs siècles, le nom chrétien s'abrita sous notre drapeau, où, malgré la différence des temps et des situations, nos missionnaires font toujours, — c'est encore vous qui rappelez ce mot d'un homme d'État de l'empire ottoman, — (c germer la France sous leurs pas » {vifs applaudissements), de cette terre enfin, toute palpitante dans son linceul sanglant, de misère, de douleur et d'effroi, qui attend, anxieuse, ce que saura, ce que voudra faire pour elle, pour son honneur et sa sécurité, la diplomatie de TEurope.

Nous ne sommes point ici pour entraver par d'intempestives paroles Tœuvre qu'elle prépare, mais bien plutôt pour apporter à ceux qui, dans le conseil des puissances chrétiennes, parlent au nom de la

France, l'appui moral du sentimeiil public et la force d'une opinion rétléchie, consciente des obligations de l'heure présente, pour qui le souci des droits et des devoirs séculaires est la meilleure garantie d'une paix honorable et d'une alliance féconde. {Applaudissements.)

On dit qu'il y a i)rès d'un demi -siècle le père de Joseph Karam, de celui qui devait être le héros du Liban, se sentant mourir, dit à son fils : (( Yousef, quand les chrétiens de France viendront au secours de leurs frères du Liban, vas au cimetière, et, agenouillé sur ma tombe , tu me diras tout bas la bonne nouvelle pour que, sous la terre, je tressaille de la joie du pays! » {Applaudissements,)

Combien sont-ils du Taurus à l'Ararat qui donnent entassés dans un hideux mélange, victimes des massacres sans nom des deux dernières années, clients ou protégés indirects de la France, qui en mourant ont prêté l'oreille à la voix de l'Occident et attendent encore qu'elle les fasse tressaillir sous la terre! (Applaudissements.)

Trop longtemps cette voix est restée silencieuse ! Le charme singulier qui la tenait captive est heureusement rompu, et c'est pourquoi, répondant à l'appel du comité arménien, qu'il faut remercier de nous offrir l'occasion de telles manifestations, nous sommes ici, sans distinction d'opinions ni de croyances, tous animés de la même généreuse émotion, pour faire cortège à l'orateur qui va, dans le beau langage auquel l'historien nous a accoutumés, donner à vos pensées intimes l'expression qu'elles attendent, avec a mesure d'un esprit rompu à la science diploma"

tique, et la claiivoyaiUe siiiccnic d un cœur épri3 dv la grandeur natioiialt*. (F//s (iiijtlaHdisscmrjïts.) Je donne la parole h M. Alljerl Vandal.

Après la conférence do M. Alhert Vandal, qui fut saluée dune longue salve d'applaudissements, le président, avant de lever la séance, prononçîi encore ces quelques mots :

Je n'anaihiirai pas, par de longues paroles, rémotion dont M. Albert Vandal a rempli nos cœurs. Mais je dois à l'auditoire qui l'a écouté avec tant d'admiration de le remercier en son nom. Il n'a pas seulement parlé en orateur éloquent, en Français généreux et clairvoyant; il a fait plus : il a montré que l'étude sincère et loyale de l'histoire est la meilleure préparation d'une politique sage, prévoyante, généreuse et patriotique. {Ajtplaudissements.)

Je le remercie au nom de ce bel auditoire , qu'il a tour à tour intéressé, ravi et enflammé. Je le remercie, — qu'ils me permettent de le faire, — au nom des hommes publics qui sont ici, et dont l'action s'exerce, à des degrés divers, sur le gouvernement du pays. Au milieu des tristesses de la politique et des discordes inévitables qu'elle engendre, ce sont des heures fortifiantes que celles où chacun peut sentir battre à l'unisson le cœur de la Patrie. {Applaudissements.)

Vous nous avez donné, Monsieur, cette joie et ce réconfort, et je vous en remercie. Votre conférence, que vous voudrez, je l'espère, rendre publique, retentira bien au delà de cette enceinte trop étroite. Elle ira ébranler et former cette opinion à laquelle vous faites appel, et, par là, elle ira seconder ceux qui ont

la charge de la grandeur et de l'honneur de notre pays. Elle franchira les frontières, soyez -en certain , (^t l'écho en sera recueilli par les gouvernements de l'Europe comme un symptôme, peut-être comme un enseignement. Elle ira aussi, et ce sera votre récompense, elle ira consoler ceux qui pleurent ici les deuils de leur patrie, elle ira là -bas donner l'espérance aux vivants et faire tressaillir les morts. {Triple salve (F applaudissements.)

Je vous remercie, je vous félicite, je m'associe de tout mon cœur à votre langage. (Applaudissements prolongés.)

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