ADRESSÉE A LA « REVUE BLEUE » DU 15 FÉVRIER
M. Bouge, député, rapporteur du budget de l'Instruction publique pour l'exercice 1898, ayant signalé en termes pressants la crise ouverte, disait- il, dans l'Université par la concurrence de l'enseignement libre, son rapport jeta dans les milieux intellectuels une très vive émotion. Le Directeur de la revue politique et littéraire , connue sous le nom de Revue bleue, ouvrit une enquête sur la question et pria M. de Mun de donner son avis. Il répondit par la lettre suivante :
Monsieur,
Je viens de lire votre très intéressant article sur la crise de l'Université, et, puisque vous voulez bien me demander mon avis, je vais essayer de vous le donner en quelques mots.
La question est parfaitement posée. Vous établissez, d'après le rapport de l'honorable M. Bouge sur le budget de l'Instruction publique de cette année, que « dans la lutte entre renseignement secondaire de
De MuD. — Discours. VI. — 8
l'Université et reiiseigiiciiiciit coiiyré^aiiisto, celui-ci gagne du teri'ain... Tandis que l'elVectif de la population universitaire se maintient, ou gagne quelques unités avec peine, celui de la population congréganiste s'élève. Il a passé de 75 038 en 1892, à 70 718 en 1896... » Le cliidre total des élèves des lycées et collèges, augmenté de celui des établissements libres laïques très peu nombreux, donne une proportion de 54 pour 100 : celui des établissements congréganistes et des petits séminaires est de 46 pour 100. ce II ne faudrait, dites -vous, qu'un déplacement de quelques fractions pour complètement intervertir l'ordre actuel des concurrents. »
Voilà la situation.
Je comprends l'émotion jetée dans l'Université par les constatations de M. Bouge et les questions pressantes qu'elle fait naître sous votre plume : quelle est la cause de la crise et quel en est le remède ?
Quoi ! depuis plus de quinze ans, la nation française consent, par ses représentants, d'énormes sacrifices pour le dévoloppement de l'enseignement universitaire ! Sous l'énergique et puissante impulsion de ministres passionnément dévoués à l'Université, convaincus des droits souverains de l'État sur l'éducation des citoyens, et pénétrés de confiance dans ses doctrines et ses méthodes, des efforts immenses ont été entrepris et menés à bonne fin : les lycées et les collèges ont été multipliés, transformés; Paris en a vu croître le nombre plus rapidement en ces quinze années, que dans le demi -siècle qui les a précédées; rien n'a été épargné pour améliorer les conditions matérielles des établissements, pour relever, pour
grandir la condition morale des niaitres; et, après tout cela, après tant de sacrifices et de peines, après tant d'années consacrées à cette grande œuvre, sans entraves, sans résistance, dans la plénitude de la puissance publique, voici qu'une statistique brutale, mise au jour par la clairvoyante franchise d'un ami, apprend à tous que l'enseignement, si puissamment favorisé, bien loin d'avoir conquis l'unanimité de la nation, est à la veille d'y perdre même la majorité et de se voir battu, par l'enseignement rival, dans la confiance des familles! Et quel rival? ce rival congréganiste, contre qui, depuis quinze ans, ont été dirigés tout l'arsenal des lois, toutes les ressources du budget, toute l'activité de la propagande officielle.
L'aveu est dur et la constatation amère !
Si encore on pouvait dire que c'est l'effet d'une contiance excessive dans la liberté et le fruit d'un régime où la concurrence, délivrée de tout obstacle, s'exerce aux dépens de l'État, prisonnier d'obligations particulières! Mais non. C'est le contraire qui est vrai. M. Bouge ne le dit pas et il faut bien cependant en convenir. Sans parler des facilités budgétaires et des faveurs gouvernementales, sans parler de l'inévitable pression morale qui pousse vers l'Université les enfants de tous ceux qu'enlace le vaste réseau du fonctionnarisme, ce n'est pas, nul ne peut le nier, en se contiant à la liberté que l'État laïque a, sous l'inspiration de Gambetta, de Jules Ferry et de Paul Bert, abordé la lutte contre les collèges et les écoles congréganistes.
Je ne veux pas faire ici une revue d'histoire contemporaine ; mais il y a un point sur lequel il me
parait nécessaire d'iiisisler un peu, afin d'établir loyalement les véritables conditions du débat. Non seulement renseignement libre n'est maître ni des programmes ni des examens; non seulement il est obligé, sur ces deux points essentiels, de subir la loi, le contrôle et le jugement de ses rivaux, — ce serait assez déjà pour qu'il n'eût qu'une liberté relative, — mais il n'a même pas le libre choix de ses maîtres.
On croit trop communément que le rejet du célèbre article 7 a délivré de toute contrainte les congrégations enseignantes : on oublie que les décrets du 29 mars 1880 subsistent et qu'ils ne permettent pas aux collèges libres de recruter, au gré de leurs directeurs, leurs professeurs et leurs surveillants parmi les membres des congrégations non autorisées. Je; sais, par expérience, combien les gêne cette persistante attitude de l'administration et de quelles difficultés intérieures elle est, pour eux, l'occasion. Ainsi il n'est même pas possible d'imputer à la liberté absolue de la concurrence la (( crise de l'Université )).
Sans doute, ce n'est pas en la restreignant davantage, et moins encore en l'abolissant définitivement, que vous voudriez porter remède au mal qui vous inquiète, vous repoussez, avec une juste indignation, l'idée qui s'est présentée à quelques cerveaux jacobins, d'interdire l'accès des fonctions publiques à quiconque n'aurait pas fait un stage dans les établisments de l'État. Le temps est heureusement passé où de semblables conceptions auraient pu trouver, dans les assemblées politiques, une majorité pour les convertir en lois. Puisse -t- il ne pas reparaître !
Le remède ne serait, d'ailleurs, qu'apparent : il
délivrerait, pour un temps, l'Université de ses concurrents ; il ne la guérirait pas de son mal, parce qu'il ne lui vient pas du dehors, mais qu'elle le porte en elle-même.
Où est- il donc?
Dans la qualité de l'enseignement? Bien loin de là; tout le monde est unanime à rendre hommage au mérite scientifique ou littéraire de l'enseignement universitaire, à la haute valeur des professeurs, à l'étendue de leur savoir, à l'énergie laborieuse dont ils offrent, à leurs élèves, le vivant exemple; ce sont des qualités qu'on peut et qu'on doit reconnaître très sincèrement, sans en faire Fobjet d'une comparaison désobligeante pour l'enseignement libre : les preuves d'infériorité que le rapporteur du budget de l'Instruction publique a prétendu découvrir, pour celui-ci, dans les statistiques des concours d'admission aux grandes écoles du gouvernement, ne me paraissent pas en effet aussi irréfutables que vous semblez le croire. Car vous n'ignorez certainement pas que, si beaucoup de lycées, sans compter les établissements comme Sainte -Barbe et le Prytanée militaire de la Flèche, préparent à ces concours, il n'existe, dans l'enseignement religieux, que quelques écoles préparatoires, dont trois ou quatre seulement ont un nombre d'élèves vraiment considérable. Il est donc impossible d'établir légitimement, entre les deux ordres d'enseignement, une comparaison fondée sur la relation entre le chiffre des admissions et celui de la population scolaire ; mais cette réserve faite , au risque d'enlever à l'Université, alarmée sur la quantité, la consolation qu'elle tire de la qualité, je le
répète, aucun doute ne peut être élevé quant à la valeur de son enseignement.
Le mal n'est pas là. Est-il donc dans plus la grande abondance des bourses qui permettraient aux collèges congréganistes d'attiroi' des élèves pauvres en plus grand nombre que les lycées? C'est encore une consolation qu'il me faut vous enlever.
Non, rien, dans les collèges libres, dans l'enseignement libre en général, n'approche des sacrifices que l'État demande aux contribuables pour soutenir, encourager l'enseignement universitaire, pour le sauver au besoin, comme on l'a fait, en achetant, afin de la transformer en lycée, l'école Monge qu'aucune subvention n'avait pu remettre à flot, comme on va le faire pour le collège Sainte -Barbe, dont le ministre de l'Instruction publique propose , en ce moment même , de racheter les bâtiments en y laissant, comme locataire, moyennant un franc par an, la société qui continuera d'y exploiter son établissement d'enseignement , et en s'engageant à lui accorder chaque année des bourses suffisantes pour l'aider à « retrouver sa prospérité et son éclat passés ».
L'enseignement libre ne connaît pas ces libéralités. Je préside le conseil d'administration d'une des plus grandes écoles libres de France, et je puis vous assurer que, sur une moyenne de cinq cents élèves, on n'y accorde pas chaque année plus de cinq bourses entières. Si telle est la situation dans une école aussi importante, je vous laisse à penser ce qu'elle est dans les moindres collèges, dont chacun doit suffire, par lui-même, à ses propres besoins.
Non, ce n'est pas encore l'abondance des bourses qui explique les succès de l'enseignement libre.
Est-ce donc l'instabilité des programmes, comme le dit M. Charles Dupuy? Mais vous observez, avec une évidente raison, que, si elle gêne l'Université, elle gêne également l'enseignement libre, obligé de se conformer, on raison des examens, aux programmes officiels. Le défaul de solidarité entre les membres du corps enseignant, comme le dit encore l'ancien président du Conseil ? La compétence me manque pour sonder ici la profondeur de la plaie, mais je me demande ce que doit être, dans la pensée de M. Dupuy, cette solidarité dont le défaut a, paraît-il, de si graves conséquences, et, me souvenant de certain débat de la Chambre des députés, oîi M. Mirman et ses collègues socialistes revendiquaient, eux aussi, la plus grande solidarité des fonctionnaires de l'enseignement, et la liberté, pour eux, d'y faire appel pour constituer des associations et tenir des congrès, je doute que ce soit vraiment là le moyen le plus sûr de porter remède à la crise de l'Université. M. Rambaud, ministre actuel de l'Instruction publique, en doute évidemment aussi, puisqu'il vient précisément de dissoudre la principale de ces associations.
Non, ce n'est pas l'isolement ou la tendance individualiste des professeurs, ce n'est pas l'instabilité des programmes, ce n'est pas l'insuffisance des bourses, qui suffisent à expliquer, malgré tant d'efforts accomplis, la décroissante faveur de l'enseignement universitaire, ce que vous appelez « l'indéfinissable sentiment de défiance qui paraît planer, depuis cinq ou six ans, sur nos lycées et sur nos collèges ».
Et personne, je le crois, ne voudra accepter l'explication, quelque pou pai-adoxale, de M. Georges Lyon, qui attribue les succès de l'enseignement religieux au désir de la bourgeoisie « de faire la nique aux idées de la Révolution, en se décernant, à soimême et aux siens, presque un quartier de noblesse ». La bourgeoisie ne me paraît pas, à ce point, insensible aux avantages que peut procurer la faveur du pouvoir, qu'elle pousse le snobisme jusqu'à fuir les écoles qu'il couvre de son patronage : on trouverait, je pense, dans ses rangs, plus de familles contraintes , par la crainte de déplaire à l'administration, ou portées, par l'espérance de lui plaire, à mettre leurs enfants au lycée, que de parents disposés, pour satisfaire à la mode, à les envoyer au collège libre au risque de se faire mal noter. La cause est plus noble et plus profonde, de la défiance qui vous alarme.
(( On a invoqué, dites -vous, la supériorité de V éducation congréganiste... »
Vous touchez, ici, au fond de la question. Permettez-moi d'y entrer un peu davantage.
Qu'est-ce que l'éducation? est-ce seulement un régime, un ensemble de règlements, strictement disciplinaire dans l'Université, plus paternel dans les maisons religieuses, et, par là même, plus attrayant pour les enfants? Assurément non. L'éducation est avant tout la formation de l'âme et du caractère, et c'est pourquoi l'heure où le père se décide à déléguer à un autre le soin d'élever son fils est une des plus graves de sa vie : ce n'est pas la seule préoccupation des examens futurs qui déterminera son choix ; il
voudra savoir quelle éduratiou douneront à son enfant ses nouveaux maîtres, c'est-à-dire sur quels principes et sur (pielles idées reposera la lorniation de son Aine et de son earaetère.
!/lJnivei*silé ne peut se dérober i\ cette (piestion, et c est elle qu'en réalité soulèvent votre article et le rapport de M. Ilon^'e. Il y a longtemps qu'elle est posée. Cl' fut une (\vs jncmiéres auxcpielles s»» heurta Jules Ferry, ipiand, parvenu au i)ouvoir, il entreprit, avec son énergie tenace et passionnée, l'cinivre des réformes universitaii-es. Pressé dt^jà^ il y a quinze — ^ ans, par cette inquiétude, sans cesse renaissante, de la concurrence des étaMiss^'ijieîiî^^nfVî?^*^ont n'avaient pu le délivrer ni Uy^^^ié iu les décrets<v^ cherchait à s'en aiVranchir ei|45*ssuscilant le certifie^.' d'aptitude, sous le nom d'exAnon di* cîrfiacitô f)édagogique, et tout aussitôt la ^leslion (rédiicatioii ^e^/T dressait devant lui : a Le chef d'^tMUi^.semeuL, dti?ailil, n'est pas seulement un pn^w — < nr, c'est... un éducateur; eh bien, nous nous sommes demandé... si l'on ne pouvait pas instituer dans ce pays un examen d'Ktat, un examen d'éducateur... m
L'n examen d'éducateur! au nom de quels principes? au nom de quelles idées? on le demandait alors à l'Université et à son chef, on le lui demande encore aujourd'hui, et c'est, soyez -en sûr, la préoccupation qui hante l'esprit des parents au moment de choisir entre l'enseignement public et l'enseignement libre. Quelle éducation l'Université donnera-t-elle à leurs enfants? Ils ne le savent pas ou ils craignent de trop bien le savoir.
Mais ce qu'ils ne peuvent ignorer, c'est le trouble
où celte terrible question jette ceux-là mêmes qui ont la charge d'y répondre.
Un des hommes dont le récent passage au ministère de l'instruction publique a laissé la trace la plus profonde, et qui semble encore réservé au plus brillant avenir, M. Poincarré, a ])rononcé au Havre, le l®*" septembre 1895, alors qu'il était grand maître de l'Université, un discours singuliérementsuggestif: a Jamais plus qu'aujourd'hui, disait- il, le passionnant problème de la formation intellectuelle et morale de la jeunesse n'a été à l'ordre du jour de l'opinion publique... » Et cherchant à creuser ce problème, montrant la nécessité de « grouper autour de l'enfant le plus grand nombre possible de forces éducatrices », de placer avant tout et de maintenir l'enfant et l'adolescent (( dans un milieu éducateur », il terminait en s'écriant : « Que signifierait ce mot éducation , s'il ne voulait pas dire en réalité le noble souci du lendemain, l'aspiration vers le mieux, et s'il ne contenait pas tout ce qu'il y a de mystère, d'attrait et de rayonnement dans ce que nous appelons l'espérance? » Belles et généreuses paroles, assurément, mais impuissantes à calmer la perplexité des parents qui les entendent ou qui les lisent ; car l'inéluctable question reparaît toujours : de quels principes découle cette aspiration vers le mieux? Vers quelles idées s'orientera ce noble souci du lendemain, et quel sera l'aliment de cette mystérieuse espérance?
Et pour tout dire en un mot, puisque l'éducation est avant tout une œuvre morale, sur quelle morale repose celle que l'Université offre à la nation?
Vous souvenez -vous du mémorable discours que
M. Jean Jaurès prononça à la Chambre des députés, au début de cette législature, en décembre 1893, et qui fut comme la proclamation d'entrée en campagne du parti socialiste :
(( Vous avez voté des lois d'instruction, vous avez voulu que... l'instruction fût laïque et vous avez bien fait... Ce que vous avez proclamé, c'est que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de la vie... et si vous vous épouvantez aujourdlim , c'est devant votre œuvre. ))
Relisez ce discours, et, aussi, celui que le même orateur prononçait dans la discussion du budget de l'Instruction publique de 1895, où, dénonçant, dans l'enseignement laïque, Finsuffisance de la philosophie, la médiocrité générale de l'enseignement moral, il en montrait le véritable sens et la grandeur initiale dans l'orgueilleuse négation de toute vérité sacrée, de toute vérité qui ne vient pas de nous-mêmes.
Relisez ces discours et vous y trouverez peut-être la réponse que vous cherchez à la crise de l'Université.
La bourgeoisie, soyez -en sûr, en a entendu les échos; elle s'effraye de voir la jeunesse studieuse, intellectuelle, séduite par cette implacable logique de la philosophie évolutionniste qui, de l'ignorance voulue du Dieu inconnaissable, en vient ouvertement à la révolte réfléchie contre le Dieu inutile : elle s'inquiète aussi de la démoralisation croissante , du progrès de la criminalité, des divorces, des suicides ; elle se demande où la mène cette morale indépendante qu'on lui a présentée, il y a quinze ans, comme le fondement de l'enseignement public, et si c'est bien,
comme ou le lui a dit, « la vieille morale de nos pères, » ou si ceux-là n'avaienl pas plutôt raison qui lui répétaient comme Jules Simon, comme M. Bardoux, tous deux ministres républicains de l'Instruction publique, que, sans Dieu , il n'y a pas de moiale certaine et définie.
C'est à peu près le langage d'Edmond Schérer dans son étude sur la Crise actuelle de la morale : (( Sachons voir les choses comme elles sont : la morale, la vraie, la bonne, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu... Elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu. » M. Brunetière a rappelé cette pensée, en s'y associant comme à une vue lointaine et profonde, dans son célèbre article de la Revue des Deux- Mondes sur la science et la religion.
Pensez -vous que la bourgeoisie reste insensible à de telles manifestations? Pensez- vous aussi qu'elle n'entende pas les voix graves, autorisées, qui s'élèvent de l'Université elle-même, et qui l'avertissent du péril, comme celle de M. Ernest Lavisse, quand il écrivait :
(( Qu'avons -nous fait pour l'éducation de la jeunesse ? Nous avons créé des milliers d'écoles ; nous y avons introduit toutes sortes d'enseignements ; nous les avons mis à la portée de tous , à bon compte , voire même gratuitement, voire même en payant ceux que nous instruisons... Nous avons rédigé bien des programmes , institué bien des examens et des concours ; mais enseigner et examiner, ce n'est pas l'éducateur...
(( Nous avons oublié l'éducation.
(L Nous l'avons oubliée : toute notre machine est organisée pour fabriquer des diplômes ; mais ni l'école n'est un milieu moral, ni le collège, encore moins les Facultés. Oh ! je sais bien que je dis là une parole très dure et qui paraîtra injuste pour les bonnes volontés individuelles des bons maîtres; mais cette parole que, ni l'école primaire ni le collège n'est un milieu moral, encore moins les Facultés, est absolument vraie ^ »
Comment, après cela, des parents consciencieux pourraient -ils ne pas hésiter et ne pas tourner les yeux vers les écoles où l'éducation est la grande, la principale préoccupation ?
M. Lavisse termine cet article, qu'il faudrait citer tout entier, par ces mots :
(( Si nous nous apercevons aujourd'hui que la jeunesse a d'inquiétantes et bizarres allures, avonsnous le droit de dire qu'elle nous échappe? Nous ne l'avons jamais tenue et n'avons jamais essayé de la tenir. »
Yoilà l'explication de la crise révélée par M. Bouge. Elle n'a pas d'autre cause.
En vain essayera -t- on de la ralentir en maintenant les aumôniers dans les lycées, de peur que leur suppression ne soit pour les familles le signal de la désertion, comme M. Berthelot, lorsqu'il était ministre de l'instruction publique, le confessait à la Chambre avec l'honnête franchise d'un savant peu coutumier des habiletés parlementaires: en vain conservera-t-on avec un soin jaloux, comme une sauvegarde et un
* Journal des Débats, 12 octobre 1894 (édition du soir}.
témoignage, l'unique proviseur ecclésiastique dont le mérite a déjà conjuré plus d'un naufrage!
Ce sont là des expédients : ni les aumôniers des lycées ni le proviseur ecclésiastique n'empêcheront que la doctrine qui gouverne l'enseignement public ne soit une doctrine profondément inquiétante pour la morale et, partant, pour l'éducation.
M^"" Perraud, évêque d'Autun, recevant à l'Académie française M. Duruy, lui rappelait le temps où il fut investi de cette autorité « avec laquelle on peut faire tant de bien ou tant de mal, suivant qu'on rattache l'éducation de la jeunesse aux principes de la morale éternelle, ou qu'on l'abaisse à être l'instrument d'un parti ».
C'est à ceux qui, depuis quinze ans, ont été les dépositaires de cette autorité, qu'il faut demander compte du mal qui vous inquiète.
J'ai essayé de le définir, tel que je l'aperçois. S'imaginer qu'il est dans une question de programmes, de bourses, de détails matériels, ou dans une puérile tentation de snobisme, c'est s'illusionner gravement.
Il est autrement sérieux et profond.
Ce qui manque à l'Université d'aujourd'hui, c'est le Dieu intérieur dont parlait Pasteur, qu'il voulait que portassent en eux-mêmes tous les hommes de science : et ce qui se passe autour de nous, cette crise qui vous inquiète, c'est le commencement d'une profonde et inévitable évolution.
(( Une rumeur court, écrivait M. Ollé-Laprune dans les Sources de la paix intellectuelle ; une rumeur court : la pensée moderne retourne au Christ... »
Elle y retourne, parce qu'elle cherche la vie. C'est
l'éternelle puissance, l'invincible attrait du christianisme.
Au commencement du v*^ siècle, la société civile, toute -puissante, était largement pourvue de tous les moyens d'instruction et de développement intellectuel : les institutions, les lois, la faveur des empereurs, tout concourait à la soutenir. Dans son propre sein, la société chrétienne se développait péniblement, sans liberté, sans ressources, sans écoles et sans institutions ; elle n'avait que ses idées et la force de ses croyances.
Cependant les écoles civiles tombaient en décadence; la vie s'en retirait; elle allait par une pente rapide à la société chrétienne, dont bientôt les institutions et les écoles devaient couvrir la Gaule.
C'est une des plus belles leçons de M. Guizot.
Nous assistons en cela, comme en d'autres choses, à un recommencement de l'histoire.
L'Université, sans doute, aura quelque peine à s'en convaincre. Il est toujours dur de revenir en arrière.
Sed revûcare gradum,..
Hoc opus , hic îabor est.
Ce mouvement se fera cependant, parce qu'il est nécessaire, et qu'il sortira, poussé par une force irrésistible, des aspirations profondes de l'humanité.
Le rapport de M. Bouge, l'émotion qu'il a soulevée, votre article et vos questions sont des indices certains du changement qui s'apprête.
Veuillez agréer. Monsieur, mes sentiments les plus distingués.
A. DE MUN
TOAST
PRONONCÉ