‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 22 sur 43 · AU BANQUET DE CLÔTURE · texte numérisé non relu

AU BANQUET DE CLÔTURE

DE l'assemblée Générale

DE l'œuvre des cercles CATHOLIQUES d'oUVRIERS LE 4 AVRIL 1897

Au banquet qui, suivant l'usage, termina l'assemblée générale de 1897, M. de Mun, élu depuis trois jours membre de l'Académie française, répondit par le toast suivant à celui de M. Léon Harmel, alors président du comité général :

Mes chers amis,

J'ai toujours professé, comme chacun le sait ici, la plus grande admiration pour notre vénéré président. Mais cette admiration s'est encore accrue tout à l'heure en l'entendant, avec cette belle confiance qui ne lui fait jamais défaut, boire au deuxième jubilé de l'Œuvre.

Le deuxième! si je compte bien, cela veut dire

cinquante ans après notre l'onclation. Vinf^t-cinq années encore! J'admiro la confiance de notre président... [Rires.)

Pour nnoi, je vous avoue que je n'ai pas une ambition si lointaine et, tout en étant convaincu que dans vin^t-cinq ans d'ici il se trouvera une génération qui célébrera notre mémoire et nous rendra justice... (Rires et protestations.)

Cette universelle protestation fait honneur à la vigueur dont se sentent animés... (Applaudissements) ceux qui sont ici. De la place où je me trouve, les fronts que je découvre devant moi ajoutent une saveur particulière à cette manifestation juvénile... (Rires et applaudissements.)

Une voix. Vous êtes immortel !

M. DE MuN. Je vois que j'avais bien raison de penser que la distinction qui m'a été accordée serait ressentie par l'Œuvre tout entière... (Applaudissements)', car, non contente de s'être associée, avec une sympathie à laquelle je suis très sensible, aux honneurs qui m'ont été décernés, elle a pris cette promesse d'immortalité avec un sérieux que j'admire. (Nouveaux rires et applaudissements.)

Donc, Messieurs, soit. Au revoir dans vingt- cinq ans. Nous nous retrouverons tous, je n'en doute pas, avec la même verdeur. J'espère néanmoins que nous serons alors environnés d'une jeunesse empressée qui marchera sur nos traces. Ce sera plus sûr.

Très sérieusement. Messieurs, puisque vos joyeuses interruptions m'y ont amené, je vous dirai, du fond du cœur, combien je suis heureux de la coïncidence qui a placé mon élection pendant l'assemblée gêné-

raie, et qui m'a permis de la fêter au milieu de mes vieux amis.

J'ai eu la joie ainsi, dans la même journée, de recevoir à la fois les félicitations de mes deux familles, la mienne et celle de l'Œuvre. (Vifs applaudisseynents.)

Rien ne pouvait m'être plus sensible. Au moment où m'est donné ce couronnement de ma carrière déjà longue, je reporte, avec une reconnaissance émue, ma pensée vers cette vieille Œuvre des Cercles, dans laquelle j'ai fait mes premières armes et où, vous le savez, je suis venu si souvent, au milieu des combats politiques, retrouver la force, l'énergie et la confiance.

Je regrette de ne pas voir ce soir au milieu de nous un jeune et brillant écrivain qui, au lendemain de mon élection, lui a consacré un article admirable dans le Figaro K Je veux cependant le remercier cordialement devant vous, j'allais dire en votre nom, non pas seulement à cause des éloges que son amitié m'a accordés, mais parce qu'il a fait comprendre en termes éloquents, à un public qui ne le sait pas, ce qui, pendant vingt- cinq ans, a rempli notre vie et fait battre nos cœurs... (Applaudissements.)

Il a eu raison de le dire : j'ai une confiance inébranlable, croissante, dans les idées que nous avons servies, que nous avons cherché à semer à travers le monde, et qu'aujourd'hui nous voyons, avec une intime et profonde satisfaction, si bien répandues que chacun s'en empare comme de son bien propre.

* M. Georees Goyaii.

Au lieu de nous plaindre de voir ainsi démarquer nos œuvres, il faut nous en réjouir. {Apjjlaudisscmeiits.)

Des hommes séparés de nous par de profondes divergences de vues tiennent maintenant un langage qui est comme l'écho de nos propres paroles. (Applaudissements.)

Nous entendons des orateurs éloquents, venus des points les plus divers de l'horizon politique, préconiser comme le grand moyen de la réforme sociale l'association et la représentation professionnelles, ces idées que nous propageons depuis longtemps et que notre président saluait tout à l'heure comme les idées du siècle futur. {Applaudissements. )

Eh bien ! réjouissons-nous de ce grand mouvement d'opinion. Mais, je vous en conjure, restons cependant nous-mêmes: et, au milieu de tous ceux qui cherchent à arracher ce pays aux maux de l'individualisme, demeurons une troupe étroitement unie. {Applaudissernents.)

Je le sens en ce moment profondément, il n'est rien de meilleur dans la vie que d'en traverser les émotions, les épreuves et les joies, le cœur appuyé sur le cœur d'amis chrétiens et la main dans leur main. (Vifs applaudissements.)

L'année dernière, à la distribution des récompenses de la Société de sauvetage des naufragés, M. Lavisse racontait l'histoire d'un pilote qui avait accompli avec son canot des merveilles d'héroïsme et qui, comme on s'empressait à le louer , répondait simplement en montrant ses marins : « Avec des canotiers comme ça, c'est un plaisir de travailler. »

Travailler, cela voulait dire affronter le péril d'une mer furieuse, la brutalité terrible de la tempête et des flots.

Messieurs, nous aussi, nous avons travaillé ensemble au sauvetage de la société. Je ne suis pas sûr que nous réussissions, mais je suis sûr que nous avons fait tout ce que nous pouvions.

Aujourd'hui, confus de l'honneur que je reçois, je suis tenté de me tourner vers ceux qui me l'ont décerné, de vous montrer tous et de leur dire : Avec des compagnons comme ceux-là, c'est un plaisir de travailler.

Nous nous sommes jetés au milieu d'une mer agitée par une fuiieuse tempête, — et Dieu sait qu'elle n'est pas calmée ! — nous avons été ballottés à travers les récifs, et bien souvent nous avons vu la foule des indifférents et des sceptiques nous contempler de loin! Mais nous avons travaillé de notre mieux, et, aujourd'hui, voilà que les navires battus par les flots commencent à s'orienter, pour chercher le salut dans la direction de notre bouée. (Applaudissements.) C'est bon signe ! Espérons que le sauvetage sera prompt et complet !

Je bois à cette espérance, en vous remerciant de votre affection et en vous redisant comme le pilote, au moment où nous allons reprendre la mer : Avec des compagnons comme vous, c'est un plaisir de travailler. (Applaudissements prolongés.)

Le lendemain , 4 avril , à l'issue de lu cérémonie religieuse dans la basilique de Montmartre, en une salle trop étroite pour contenir l'assistance des hommes et des femmes de toutes conditions qui s'y pressait, sur une tribune improvisée, M. de Mun prononça le discours suivant :

Mesdames^, Mesdemoiselles % Messieurs,

Il y a trois mois, nous célébrions le vingt-cinquième anniversaire de la fondation de l'Œuvre : aujourd'hui, nous sommes, à trois jours près, au vingt-cinquième anniversaire de la fondation du Cercle de Bellevilie, le premier de nos cercles de Paris. {A}jplaudissenients.)

C'est une attention de la Providence d'avoir permis que la clôture de notre assemblée annuelle nous offrît l'occasion de fêter tous ensemble les noces d'argent de notre premier cercle. (Applaudissements.)

Ah! cette inauguration du Cercle de Bellevilie, le 7 avril 1872 ! il y en a ici, bien certainement, qui se rappellent cet inoubliable souvenir !

Nous étions un bien petit groupe alors, dont beaucoup, hélas! ont déjà disparu! Et voici, cependant, qu'aujourd'hui nous sommes ici une foule pressée qui vient, après vingt -cinq ans, attester la fécondité de cette petite semence jetée sur la colline voisine de celle de Montmartre. {Applaudissements.)

Ce matin, venant vers vous tout pénétré de ces

^ Dames patronnasses de l'Œuvre des Cercles. — Dames des confréries de Sainte-Anne.

2 Membres du syndicat de V Aiguille.

souvenirs, je relisais le discours que j'adressais en 1872 aux amis rassemblés dans l'humble jardin du Cercle. Je voulais savoir si, après vingt -cinq ans écoulés, nous étions demeurés pareils à nous-mêmes et fidèles à nos origines, et si nous pouvions sans crainte contempler dans l'œuvre aujourd'hui répandue par toute la France l'image agrandie, mais exacte, de l'œuvre fondée sur la colline de Belleville. (Applaudissements.)

J'ai eu cette joie. Le langage que je tenais alors, c'est celui-là même que j'adressais hier soir à notre assemblée générale pour clore les travaux : c'est celui que je vous apporte ce matin. (Applaudisse- ■ments.)

Il y a vingt- cinq ans, ayant rappelé les souvenirs sanglants de l'année précédente, les crimes commis sur la place, encore chaude du sang des victimes, où nous venions planter le drapeau de la Croix, je disais aux ouvriers devant ces images tragiques , que nous paraissions au milieu d'eux non comme des ennemis, non comme des vengeurs, mais comme des pacificateurs venant au nom de Jésus- Christ sceller, dans l'union des classes élevées et des classes ouvrières, la paix sociale de notre pays. {Vifs applaudissements.)

Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions alors, ce que nous avons été pendant tout ce quart de siècle.

Oui, au milieu des ouvriers de nos Cercles comme devant les grands auditoires populaires, comme en face des adversaires de notre foi et de nos idées, nous n'avons jamais paru en ennemis, mais toujours en hommes de paix, de concorde et d'union sociale. [Applaudissements.)

EL cette pensée rondanieiitale de notre Œuvre, dont je retrouvais le souvenir écrit dans le récit de notre ï)remière rencontie, c'est justement celle qu'hier même je présentais à notre assemblée comme Timpélissable lien de notre faisceau. {ApyjlaudissementH.)

Que disions- nous encore, il y a vingt -cinq ans?

Nous disions que notre Œuvre était une œuvre de toi chrétienne et une œuvre de progrès matériel, que le Cercle était une réunion d'hommes groupés autour de la Croix, et que de ce foyer rayonneraient toutes les institutions destinées à donner au peuple une amélioration toujours plus grande de sa condition matérielle. Tout l'avenir de l'Œuvre était dans cette double déclaration.

Nous avons gardé notre programme et tenu nos promesses, j'ai le droit de le dire. (Applaudissements.)

Aujourd'hui, comme alors, nous pensons que la réconciliation sociale ne se fera que par le christianisme. (Applaudissements.)

A Dieu ne plaise que je blâme ceux qui essayent de lutter contre l'antagonisme qui déchire la société, par des œuvres et par des conseils purement humanitaires et philanthropiques : ce sont des hommes de bonne volonté; éclairés par le péril commun, ils viennent peu à peu sur le terrain où nous les appelons, où nous les attendons depuis un quart de siècle : Dieu me garde de les décourager et de les repousser !

Mais pour nous, il n'y a qu'un remède au mal social : on peut l'amoindrir, on peut en atténuer les effets par les moyens humains ; on ne le guérira que par la vertu du Christ {Applaudissements), et la der-

nière sauvegarde de noire société, si profondément troublée, n'est que dans cette religion qui a jeté dans le monde les paroles de paix, de justice et de charité. (Applaudissements.)

C'était notre langage il y a vingt -cinq ans : nous le répétons aujourd'hui.

Et maintenant, faut- il parler des institutions économiques promises au Cercle de Belleville? La France en est couverte : secrétariats du peuple, caisses de secours, de famille, de retraite et de crédit, sociétés coopératives, que sais -je encore? Tout ce qui, il y a vingt -cinq ans, apparaissait dans un avenir lointain comme les compléments nécessaires de notre Œuvre, tout cela existe et se multiplie de toutes parts, et c'est à qui s'emparera de nos exemples pour les reproduire comme des œuvres nouvelles. {Applaudissements.)

Mais ce ne sont là, pour ainsi dire, que les petits cotés du grand mouvement social sorti du Cercle de Belleville.

Ayant défini le caractère moral et matériel de notre CP^uvre, je disais au petit auditoire de 1872, comme dans un pressentiment de l'avenir : Nous voulons, sans méconnaître les nécessités modernes, renouer la chaîne brisée des traditions populaires en reconstituant dans le monde du travail les associations professionnelles. (Applaudissements.)

Ah! Messieurs, l'homme qui avait jeté cette idée dans nos cœurs, vous le connaissez : c'était notre vénéré maître, Maurice Maignen. Il n'est plus parmi nous, mais à sa place je veux saluer en le remerciant do sa présence le R. P. Leclerc, supérieur général

des Frères de Saint -Vincent de Paul (Ajtplaudissements), qui perpétue au milieu de nous, par sa fidèle sympathie pour notre Œuvre, les traditions qu'elle a trouvées au premier jour dans le cœur d'un des plus illustres fils de sa famille religieuse. (Vifs apjdaudissenients.)

Eh bien! je vous le demande, avons -nons le droit de dire que nous sommes fidèles à nos origines, que nous sommes toujours les hommes de la première heure? avons -nous le droit de dire que cette idée de l'association professionnelle, que cette idée corporative, alors formulée dans une allocution sans éclat devant quelques hommes ignorés, et bientôt raillée comme un rêve suranné ou combattue comme une entreprise dangereuse, avons- nous le droit de dire qu'elle fut une idée féconde? {Vifs applaudissements.)

Aujourd'hui elle est partout, dans tous les livres, dans tous les discours, dans toutes les œuvres, dans toutes les institutions sociales : c'est l'idée de l'avenir, le programme du xx^ siècle! {Applaudissements,)

Ah ! réjouissez -vous et soyez fiers de vous-mêmes, humbles pionniers de l'Œuvre fondée il y a vingtcinq ans, courageux ouvriers des Cercles de Paris! Je vous salue d'un cœur ému et reconnaissant : les épreuves que vous avez traversées, épreuves morales de l'abandon et de l'impopularité, épreuves matérielles de la vie quotidienne, je les connais, je les ai vécues avec vous ! je sais ce qu'il vous a fallu de courage et d'énergie pour rester debout malgré tout, et pour demeurer, sous le vent et l'orage, groupés et fidèles au poste. {Applaudissements.)

Aujourd'hui, soyez à riionneur, comme hier à la peine. {Applaudissct)ie)it^.)

Voyez, regardez autour de vous : des œuvres sans nombre sont nées de la vôtre.

Les associations populaires ont germé comme des rameaux sur le vieux tronc de la vôtre : impatientes de chercher la lumière, elles se précipitent au dehors, mais le nœud qui les attache à nous ne peut pas se rompre. Et regardez encore! Gomme on voit, au printemps, les fleurs naître et s'épanouir autour des vieux arbres, ainsi les associations de femmes sont venues former autour de nous la plus belle, la plus gracieuse des couronnes. {Vifs applaudissements.)

Je vous salue au nom de tous. Mesdames et Mesdemoiselles, patronnes et ouvrières, qui occupez ici la place marquée du premier jour dans les desseins de notre Œuvre ; grâce à vous, notre tâche s'est élargie , notre horizon s'est agrandi, et nous avons connu l'ensemble des questions sociales.

Au début, frappés par les agitations du monde du travail , c'est vers les ouvriers que nous nous sommes tournés : nous avons voulu connaître leurs souffrances, étudier leurs revendications et les grouper pour leur défense. Puis vous êtes venues, et par vous nous avons pénétré dans la vie des ouvrières, dans cette vie silencieuse dont le grand public ignore les souffrances et les épreuves; nous les avons connues et, laissez -moi le dire, c'est l'honneur de celui qui vous parle d'avoir pu en porter l'écho à la tribune nationale et demander justice pour les ouvrières comme il l'avait fait pour les ouvriers. (Vifs applaudissements.)

Messieurs, quel [)his Ijeaii cortège pouvions -nous rêver pour nos noces d'argenl? (Applaudissements.) Quel spectacle plus beau, plus fortiliant pour nous, que cette grande réunion où apparaît comme la synthèse des travaux de ces vingt- cinq années, effet magnifique des bénédictions de Dieu sur l'effort de ses serviteurs! {Applaudissements jjrolongés.)

Mes amis, que ce soit votre récompense! Sortis d'ici et revenus à vos œuvres quotidiennes, hommes du monde et hommes de travail, patrons et ouvriers, patronnes et ouvrières, vous allez retrouver les peines, les difficultés et les luttes de la vie ! Emportez du moins de cette matinée, emportez au fond de vos cœurs un souvenir de joie et d'espérance! Ici, pendant quelques heures , nos cœurs ont battu à l'unisson, dans la concorde et dans l'amour de Dieu, et nos âmes ont frissonné d'un grand souffle de dévouement et de fraternité. (Vifs applaudissements.)

Ah ! ne nous laissons pas reprendre trop vite au dur combat de la vie! Ou du moins, retournons -y ayant au cœur ce viatique sacré ! (Applaudissements.) Et vous, mes confrères de la première heure, quand on vous demandera ce que vous avez fait et si l'Œuvre des Cercles vit toujours, racontez ce que vous avez vu ce matin. Voilà nos œuvres ! voilà ce que nous pouvons, après vingt-cinq ans, offrir à notre Dieu et à notre pays ! Que tous en fassent autant ! (Applaudissements.)

Tous, ayons foi dans notre Œuvre et restons fidèles à notre principe fondamental, au dévouement des privilégiés du sort envers les déshérités de la fortune.

On ne sait pas assez, ni dans les classes élevées, ni dans les classes ouvrières, quel bien peut sortir des rapports atTectueux et du contact constant entre les unes et les autres.

L'individualisme a élevé une muraille immense entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent, une muraille épaisse d'égoïsme et d'ignorance réciproque. C'est à l'abattre que nous travaillons depuis vingtcinq ans. Ne nous lassons jamais. Déjà elle commence à crouler : puisse le siècle qui vient la voir tomber tout à fait, et mériter dans l'histoire le nom de siècle de la paix sociale! {Applaudissonents.)

Pour nous, qui avons eu tant de peine à l'ébranler, tant de peine aussi à joindre nos mains par -dessus ses restes encore debout, ah ! ne les séparons jamais, et marchons étroitement unis à la conquête de la pacification chrétienne. {Salves d'applaudissements.)

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