‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 23 sur 43 · AUX MEMBRES DU PARTI DÉMOCRATIQUE CHRÉTIEN (3 MAI · texte numérisé non relu

AUX MEMBRES DU PARTI DÉMOCRATIQUE CHRÉTIEN (3 MAI

A la séance de clôture de l'assemblée générale de 1897, M. de Mun, dans un discours qui ne fut pas reproduit in extenso , mais seulement résumé par la presse , avait adressé aux démocrates chrétiens quelques conseils amicaux. Ses paroles , diversement interprétées et commentées , avaient jeté quelque émotion parmi les membres du parti démocratique chrétien, formé l'année précédente à la suite du congrès ouvrier de Reims. Le président du groupe lillois écrivit à M. de Mun, à ce sujet, une lettre publique à laquelle celui-ci fit la réponse suivante :

Mes chers amis,

Je tiens à vous remercier de votre lettre et de la manière dont vous y appréciez le discours que j'ai prononcé à la clôture de l'assemblée générale des Cercles catholiques.

Vous en rapportant au texte même de ce discours , vous avez très bien vu qu'aucune de mes paroles

n'inipliquaiL un désaveu des efforts généreux entrepris par les ouvriers chrétiens groupés dans les associations démocratiques, mais que, sans rien abandonner de mes sentiments d'affection pour eux, j'avais voulu leur donner, dans l'intérêt même de leurs associations, quelques conseils amicaux. La cordiale simplicité avec laquelle vous les avez accueillis est la meilleure récompense de ma franchise.

J'en userai donc encore une fois, si vous le voulez bien, pour préciser ma pensée, afin qu'aucun malentendu ne puisse subsister entre nous.

Lorsqu'on m'a demandé , il y a quelques années, de venir encourager de ma parole les associations naissantes de Lille et de Roubaix, je n'ai pas hésité à le faire, parce que j'ai pensé que la constitution des syndicats ouvriers, si elle ne réalisait pas pleinement le but social de l'organisation professionnelle, pouvait être, dans les milieux industriels, un moyen de l'atteindre, par la formation de conseils communs, composés des délégués de syndicats séparés, plus faciles, en certains cas, à établir pratiquement que les syndicats mixtes.

Je le pense encore et je n'ai rien à retirer des encouragements que je vous donnais alors.

J'ai voulu aussi, en répondant à l'appel des ouvriers du Nord, témoigner publiquement ma très vive sympathie pour la courageuse initiative qui les portait à affronter les réunions socialistes, afin d'y combattre les doctrines collectivistes et d'y défendre leurs convictions religieuses.

Cette sympathie est plus ardente que jamais.

J'ai tenu enfin à renouveler devant cette réunion

populaire l'adhésion que, devant d'autres auditoires, devant la Chambre des députés elle-même, j'avais donnée aux légitimes revendications de la classe ouvrière et aux réformes sociales que l'organisation professionnelle est le seul moyen de réaliser pratiquement.

Cette adhésion demeure entière. Je reste fidèle au programme que j'ai proposé, en 1892, à Saint- Étienne, et qui m'a valu, de la part du Souverain Pontife, une lettre publique d'approbation et d'encouragement.

Il y a donc, entre nous, plus qu'un lien formé par le souvenir d'une manifestation de confiance réciproque : il y a la solidarité d'une idée commune.

Mais laissez -moi vous le dire franchement, il me semble que nous n'avons plus, de cette idée commune, tout à fait la même conception.

Je crains, d'une part, qu'entraînés par l'action politique, par l'ardeur des polémiques et l'agitation des réunions publiques, vous ne perdiez un peu de vue ce qui devrait, à mes yeux, être le grand objet de vos préoccupations, l'organisation professionnelle et les œuvres sociales qui , par les services rendus , en sont le plus ferme point d'appui.

Je crains aussi, d'autre part, qu'ébranlés dans vos intentions par les difficultés que rencontre leur mise en pratique , vous n'abandonniez un peu trop le but initial de nos efforts, la constitution des groupes communs qui doivent manifester et rendre efficace le rapprochement des patrons et des ouvriers.

Les deux périls sont liés : l'un conduit à l'autre. Ils exposent votre œuvre à dévier, et, malgré

vos propres résolutions, malgré la fermeté de vos sentiments catholiques, à perdre, au point de vue social, son caractère chrétien.

Voilà mon inquiétude.

Elle se résume dans cette double pensée : vous faites trop de politique et vous vous éloignez trop des classes élevées.

Je pourrais, pour la justifier, invoquer et citer des paroles et des écrits qui, à mes yeux, compromettent votre œuvre. Je ne le ferai pas. Je ne veux mettre personne en cause, et, d'ailleurs, les unes et les autres n'engagent que leurs auteurs.

Mais je tiens à vous signaler le fait capital qui, à mon avis, pourrait, si vous n'y prenez garde, détourner de sa voie pratique et féconde le mouvement social dont vous et vos amis avez pris l'initiative.

C'est la constitution , suivant moi , très prématurée €t mal conçue, du parti démocratique chrétien. Lorsque je suis venu, l'année dernière, au congrès ouvrier de Reims, j'ai tenu, vous vous le rappelez peut-être, à marquer à cet égard la plus grande réserve : j'ai dit que je ne voulais pas parler de votre œuvre électorale, bien qu'elle fût dans votre droit, parce que cette action spéciale m'apparaissait, non comme un but, mais comme ce le résultat d'un effort social patiemment accompli ». C'est ma conviction. Vous risquez de paralyser votre œuvre sociale en la transformant en une œuvre politique.

Et voulez- vous que je vous fasse toucher du doigt le danger de cette transformation ?

Le congrès de Reims a décidé que le nouveau parti serait dirigé par un conseil exclusivement composé de

salariés ; par là même, il en a fait, quoiqu'il ne lui en ait pas donné le nom, un parti exclusivement ouvrier : or vous admettez bien que si tout le monde peut entrer dans le parti démocratique, il est juste que tout le monde ait part à sa direction , à moins que l'on ne veuille taire de la classe ouvrière une nouvelle classe dirigeante, prenant la place des anciennes.

La tendance ainsi manifestée par la création et l'organisation du parti démocratique me paraît caractéristique. C'est cette tendance, accusée d'ailleurs par bien d'autres indices, que je crois périlleuse. C'est contre elle que j'ai voulu vous mettre en garde, vous et vos amis, à la clôture de l'assemblée générale des Cercles, en vous recommandant de ne pas méconnaître le rôle social des classes élevées.

Ai -je besoin de vous dire que je ne songe pas à vous reprocher de vouloir organiser une lutte de classes? Vous me connaissez trop bien pour me croire capable de vous adresser une aussi injuste accusation : si quelqu'un a pu supposer que telle était ma pensée, il n'a pas lu mes paroles.

Ce que j'ai dit, c'est qu'à la lutte de classes, surexcitée par le socialisme, il fallait opposer l'union des classes, seul remède capable d'éteindre l'antagonisme créé par le régime individualiste. Et j'ajoute, ici, qu'en écartant, en paraissant dédaigner la classe élevée, on tomberait, inversement, dans la déplorable faute commise par ceux qui ont, trop souvent, écarté ou dédaigné la classe ouvrière..

Vous m'opposerez peut-être que vous avez des attaques imméritées à subir, que vous ne trouvez pas toujours, chez les grands patrons, le concours néces-

saire à une action commun(3, que vous ne jencontrez pas toujours, non plus, dans la classe élevée, l'appui et la sympathie désirables. Nul, vous ne l'ignorez pas, ne s'en est plaint plus hautement que moi, quand il l'a fallu.

Mais je vous répondrai par le mot d'un auteur religieux du xvir- siècle : ce II ne faut prendre conseil ni de sa passion ni de colle d'antriii. ))

C'est le secret de la modération et de la justice, aussi nécessaires dans les œuvres politiques que dans les œuvres sociales ; et la seconde partie de la maxime est plus difficile à mettre en pratique que la première.

Voilà donc, mes chers amis, ma pensée bien précisée.

Dans le discours que j'ai prononcé à l'assemblée des Cercles de Landerneau, au mois de septembre dernier, je disais : ce Le péril, c'est que, par l'effet d'une certaine lassitude après des efforts infructueux, d'un certain découragement devant des malentendus longtemps prolongés et des méfiances difficiles à dissiper, on n'en vienne, dans les œuvres sociales, à négliger l'action des classes élevées, à renoncer à leur concours... et à croire qu'elles peuvent se fonder, vivre et porter leurs fruits par la seule action de la classe populaire. »

C'est la même idée que j'ai exprimée à l'assemblée générale. Je la recommande instamment à toute votre attention.

Dans ce même discours de Landerneau je citais un extrait d'une déclaration publiée dans le Peuple'^

1 Journal des démocrates chrétiens <le Lille.

du 24 juin 1894, ainsi conçue : v II s'agit de la création régulière de deux syndicats , l'un patronal , l'autre ouvrier, distincts, mais unis par le lien tout naturel d'une commission ou conseil mixte composé de représentants régulièrement délégués aux deux groupes. »

Et j'ajoutais : « Tant que les syndicats ouvriers resteront fidèles à cette déclaration et chercheront pratiquement à la mettre en œuvre, il n'y a pas de raison pour nous séparer d'eux : il y en a beaucoup, au con- U*aire, pour leur rester unis et pour faciliter, par notre sympathie, par notre influence, par notre action sur les patrons et sur les ouvriers, l'établissement de ces conseils communs qui, à côté des syndicats mixtes, accompliront la même tâche de rapprochement et de paix sociale. »

Je renouvelle ici, afin de dissiper tous les malentendus, cette très nette déclaration, et j'y ajoute, pour terminer, afin de bien vous montrer que mon affection demeure entière, ces paroles que j'adressais, il y a un an, aux ouvriers du Congrès de Reims, après les avoir félicités de l'exemple qu'ils donnaient par la courageuse affirmation de leur foi et par le spectacle de ce très intéressant essai de représentation professionnelle : ce C'est là, dans ces idées fondamentales, le retour de notre patrie à la foi de son baptême par la proclamation publique des droits de Dieu, et l'organisation de la société future par l'association naturelle des intérêts communs, que nous sommes assurés de nous rencontrer toujours dans une intime union de sentiments et d'action, quelles que puissent être, parfois, nos appréciations diverses sur des points

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de détail, des questions de conduite ou de circonstance. »

J'en conserve aujourd'hui la ferme confiance et je vous prie, mes ciiers arnis, de me croire toujours votre bien cordialement dévoué.

3I0MALEMBERT

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