‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 24 sur 43 · ARTICLE PUBLIÉ DANS « LE CORRESPONDANT » (-25 MAI · texte numérisé non relu

ARTICLE PUBLIÉ DANS « LE CORRESPONDANT » (-25 MAI

A propos de la récente publication de deux vies du comte de Montalembert , Tune par M. le vicomte de Meaux, son gendre ; l'autre par le Père Lecanuet , de l'Oratoire , dont le premier volume, intitulé : la Jeunesse de Montalembert ^, avait paru l'année précédente , M. de Mun écrivit dans le Correspondant l'article suivant :

C'est la marque de la grandeur, que réloignement la fait mieux paraître : ainsi le temps, en s'avançant, donne aux hommes leur véritable mesure.

Nul n'a plus besoin que les combattants de la vie publique de ce long regard de l'histoire, parce qu'ils sont, plus que d'autres, exposés aux ferveurs passionnées de leurs amis et de leurs adversaires. Quand les feux en sont éteints, quand les disputes sont taries et les discordes oubliées, alors seulement se lève sur certains noms, pour les consa-

^ Paris . librairie Poussielgne.

crer à jamais, l'auréole d'une calme et immuable juslice.

Devant ce tribunal du temps, ni les applaudissements, ni les succès, ni même l'illustration du passé, ne sont, pour la gloire, des témoins suffisants. Elle n'attache de durable couronne qu'au front de ceux dont une grande idée a possédé les âmes. Ceux-là peuvent avoir été des vaincus : ils sont les vainqueurs de la postérité.

Montalembert est un de ces hommes. Célèbre à vingt ans, illustre à trente, il a connu les triomphes de la parole et la noble joie des enthousiasmes soulevés à sa voix ; il a vu, joie plus noble encore, son nom devenir un drapeau et rallier autour de lui ceux dont il proclamait les croyances, comme des soldats autour d'un chef aimé : longtemps vaincu, ses adversaires, vaincus à leur tour, et avec lui, par d'autres ennemis, ont recherché son alliance pour demander à ses idées le salut commun. Ce fut sa seule victoire, après laquelle il n'y eut pour lui, pendant vingt années, que la défaite et la souffrance, avec l'amertume des disputes où se rompait l'éphémère union des cœurs dévoués à la même cause.

Il mourut quand elles duraient encore, se soumettant d'avance, par un dernier effort de sa foi, au jugement suprême qui les allait terminer contre lui, comme, dans l'ardeur de sa jeunesse, il s'était, au prix d'un débat tragique, soumis à celui qui brisait ses premiers élans. Qu'elle était loin, à cette heure dernière, l'unanime admiration des jours anciens!

Cependant, plus d'un quart de siècle a passé sur cette mort, et le nom de Montalembert, entré dans la

postérité, demeure riin de ces noms souverains, comme dit Lacordaire, dont le règne ne doit pas périr.

Son liistoire passionne encore ceux qu'enchaîne, apj'ès lui, la cause immortelle qu'il a servie, et ce n'est pas seulement le récit d'une lutte, sous d'autres formes toujours renouvelée, qui les appelle d'un invincible attrait : c'est lui-même, c'est son âme qu'ils cherchent à travers le temps.

Le R. P. Lecanuet avait, l'année dernière, éveillé cet intérêt puissant par son livre sur la jeunesse de Montalembert. Celui que vient, avec un soin pieux et filial, de consacrer à sa vie le vicomte de Meaux est assuré du même accueil.

Les lecteurs du Correspondant connaissent le premier et ils ont eu les prémices du second. Ce n'est pas pour les leur signaler qu'usant d'une hospitalité gracieusement offerte, je m'adresse à eux.

Je voudrais dire ce que fut, pour quelques hommes de mon âge, le prestige de Montalembert, et pourquoi, malgré des idées qui , sur certains points , ne furent pas les siennes, il est demeuré pour eux le modèle de l'homme public, plus que d'autres qui, près de lui, le surpassèrent par l'éclat de la parole.

Dans les assemblées comme au barreau, Berryer n'eut point d'égal : on dit que notre génération ne garde de ses discours qu'une pâle image ; je le crois : c'est le destin de l'orateur de ne laisser après lui que la moitié de lui-même; Mais, en cette moitié de Berryer, la vie éclate encore, pleine d'une incomparable puissance : il n'y a pas, au drame de la tribune, une plus grande initiation.

Lacordaire a franchi les limites de l'éloquence humaine, el, pour lui, la lecture n'amoindrit pas l'éblouissante magie de cette langue; enivrante.

Tous deux furent plus éloquents que Montalembert, et cependant, j'ose le dire, dans tout mon respect pour ces grandes mémoires, même après le bel ouvrage de M. de Lacombe, où Berryer resplendit d'un si noble éclat, même après ces Vies de Lacordaire, où la sainteté du moine clTace presque sa gloire, Montalembert, peut-être moins illustre, m'apparaît plus grand.

C'est que Berryer fut surtout un homme politique , et Lacordaire un prédicateur. Montalembert fut un soldat, et c'est par là qu'il nous ravit.

Nul n'a plus fortement ressenti que l'auteur de ces pages ce charme vainqueur.

Je n'ai point connu Montalembert, ou, du moins, je n'ai de lui que le souvenir fugitif d'une trop courte vision. Au printemps de 1864, venu d'Algérie, où j'étais sous -lieutenant de chasseurs d'Afrique, pour passer à Paris quelques jours de permission, je fus un soir conduit chez Montalembert par celle qu'unissaient à lui tant de pieux souvenirs, pour moi-même touchant héritage de famille, dont elle allait, dans le Récit d'une Sœur, révéler au public les trésors intimes.

Le salon de la rue du Bac était rempli de ses visiteurs habituels. Montalembert, entouré d'un groupe d'hommes et causant avec animation, ne prêta, comme il était naturel , qu'une attention distraite au nouveau venu qu'on lui présentait rapidement. Resté à l'écart, ne connaissant presque personne dans ce milieu si différent de celui où s'écoulait alors ma vie, je fus bientôt embarrassé de mon personnage, et.

quand la convenance nie le permit, je me retirai discrètement. Je sortais, lorsque, dans le vestibule, une voix me rappela : c'était Montalembert qui courait après moi, et, presque ému d'avoir laissé partir un jeune homme sans quelques mots propres à toucher son cœur, m'en exprimait ses regrets, avec le désir de me revoir, en termes qui achevèrent mon trouble et ma contusion.

Peu de jours après, je repartais pour l'Afrique. Je n'ai plus revu Montalembert, et rien ne m'est resté de cette courte rencontre que l'humiliation de ma retraite et celle, plus grande encore, de son bienveillant adieu.

Quand, plus tard, après la grande guerre et les grands deuils, je fus, à mon tour, mordu au cœur par l'enthousiasme catholique, d'autres images avaient, dans mon esprit, remplacé celle de la rue du Bac. Le Montalembert que j'avais devant les yeux, c'était celui de 1834, assis, entre Albert et Alexandrine de la Ferronnays, sur les rives recueillies de l'Arno et dans la paix des monuments illustres, se passionnant avec eux pour Dante et « la doctrine cachée sous le voile des vers étranges * », découvrant à leurs yeux ravis la poésie des Fioretti et le mystérieux secret de l'âme franciscaine, ou leur lisant, presque amoureusement, l'histoire ébauchée de la (( chère sainte Elisabeth ».

C'était le moment où, de cette retraite de Pise, il venait d'envoyer à Rome sa soumission solennelle aux deux Encycliques qui censuraient l'Avenir et condamnaient Lamennais : ce cœur de vingt-quatre ans, brisé

» L'Enfer, chant X, v. 21.

dans la plus chère de ses affections, dans la plus ardente do ses espérances, avait lait à sa foi un sacrifice héroïque !

Naguère, foulant la trace de Savonarole et s'enfermant dans la retraite, entre les fresques du couvent de Saint-Marc, pour lire, sur les manuscrits inédits, ses (( admirables invectives », il s'abandonnait encore aux plus fougueuses pensées. Jusfju'au bout, il voudrait accorder les généreuses ardeurs de son esprit et les fermes résolutions de sa foi : un long combat le partage entre la tendresse qu'il garde pour le maître bien-aimé et l'effroi dont le remplissent ses orgueilleux desseins : il a rêvé de servir l'Eglise avec l'audace d'un réformateur, et voilà qu'à ses premiers pas l'Eglise lui demande l'abnégation d'un fidèle! Je ne sais rien de plus émouvant, dans l'histoire d'une âme, que le drame de ces deux années, où, pour convaincre son ami, Lacordaire dépensait, « à l'insu du monde entier, les plus riches trésors de son éloquence. »

C'est fini : Montalembert s'est soumis, et, de cette glorieuse défaite, il est revenu soldat aguerri. L'année ne s'écoulera pas qu'il ne prenne, à la Chambre des pairs, le poste où il se tiendra pendant treize ans, combattant pour celle qu'il aura bien le droit de saluer comme une femme et comme une mère ; car, s'étant armé pour elle avec la ferveur d'un chevalier, il lui a obéi avec la docilité d'un enfant.

Voilà le Montalembert que je connaissais il y a vingt-six ans. Étranger par ma profession aux grands débats du monde catholique, dont la guerre avait d'ailleurs détourné mon esprit, je fus soudain jeté dans l'action des œuvres militantes avec des habitudes

d'esprit et de pensée que le temps a fortifiées et qui tournaient naturellement vers l'infaillible autorité du chef de l'Église ma foi et ma raison : ainsi placé, du premier jour, dans les rangs oii marchaient devant moi les plus ardents adversaires du comte de Montalembert, je gardais cependant le culte de son nom, car il apparaissait à ma jeunesse avec l'incomparable prestige de ses premières années. Tel il m'apparait encore, dans le recul de l'histoire, comme le vit M. Guizot (c avec ses grands désirs et ses beaux instincts' )), et je ne crois pas, en le disant, faire tort à sa mémoire. Car, ainsi qu'on découvre dans l'adolescent les traits de l'âge mûr, c'est au début de leur vie qu'il faut chercher les hommes publics , à ces heures enchantées par l'enthousiasme et la confiance, où, -dans l'illusion du succès, éclate l'ardeur des combats désirés : c'est dans ce beau décor qu'il faut ressusciter leur image.

Montalembert, à vingt ans, debout en face des pairs de France, plaidant pour l'Eglise et pour la liberté, et surprenant les augustes gardiens de l'ordre établi par l'audace imprévue du ce dernier-né de leur hérédité^ », Montalembert, ce ramassant dans son cœur la croix profanée par l'émeute et jurant de la défendre, » n'est-ce pas, dans un court tableau, sa vie tout entière? Plus encore, n'est-ce pas l'image du temps qui s'ouvrait alors, oi^i, devant les témoins de l'ancienne société, un moment préservée par la vieille

1 M. Guizot, Réponse au discours de réception de M. de Montalembert à l'Académie française.

2 Sainte-Beuve, Causeries du lundi : M. de Montalembert orateur.

race de ses rois du flot de la société nouvelle, allait, sous un abri passajj^er, naître, parmi les convulsions, l'âge démocratique, avec ses tentations et ses périls, offrant aux chrétiens, dans l'invincible puissance de l'Eglise affranchie, le magnifique espoir d'une libre conquête des cœurs, des intelligences et des âmes?

Pour nous, jetés au milieu de la démocratie souveraine, ce rêve grandiose est demeuré le tourment de nos âmes, et la vision nous reste de ce fils de la vieille France,, encore investi d'un dernier privilège, mais n'en voulant tirer que l'honneur de servir la nouvelle en la présentant au baptême.

En cette idée maîtresse, on dirait qu'il se fait, pardelà l'obstacle des discordes humaines, une communion des âmes qu'elle a dominées. Il y a, dans cet Avenir, où se consumait, d'un feu rapide, la juvénile ardeur de Montalembert, des pages brûlantes qui semblent, à nos oreilles surprises, un écho soudain de nos propres paroles. Emportés par le fiévreux désir de rendre à l'Église son action sur leur pays, ces hommes ont abordé, de plein vol, tous les sommets que nous cherchons douloureusement à gravir.

Tout y est : l'avènement espéré de la justice sociale, l'amère critique des économistes et de leur « théologie des intérêts matériels » , la revendication du droit , pour les ouvriers, « de s'associer, de s'entendre, de résister en masse aux exigences des capitalistes, » et la (c corporation », réclamée comme la réforme fondamentale d'une société où il ne reste que « l'individu et l'État, c'est-à-dire l'anarchie et le despotisme... »

— 2Di) —

Tout y est : jusqu'à la rencontre, sur ce terrain commun, des traditions aristocratiques de Montalembert et des aspirations démocratiques de Lacordaire, qui les mettaient aux prises dans de vives disputes, bientôt paciliées par l'égal amour de l'Église et de la vérité, de cette vérité dont M'"^" Swetcliine leur disait qu'il fallait « l'aimer comme on aime d'amour une personne y>, et dont le lier compagnon du moine futur se gloriliait de a porter le joug avec orgueil ».

La vérité, elle leur est venue dans un dur avertissement! L'Église, qui laisse à ses fils la libre hardiesse des opinions, ne leur donne pas cependant le droit de l'entraîner à leur suite sur des chemins mal frayés : elle ne leur permet pas de confondre les principes et les faits, et d'étendre jusqu'à la témérité les conséquences de sa doctrine. L'Avenir fut condamné pour l'avoir essayé, et le sacrifice de Montalembert a fécondé l'œuvre prématurée.

S'il paraissait au milieu de nous, il reconnaîtrait sans doute avec quelque émotion les généreuses pensées de sa jeunesse dans le mouvement social, cette fois suscité par l'Église elle-même, qui emporte des hommes dont il ne désavouerait peut-être ni les œuvres ni les idées. Sans doute aussi, il leur dirait que la mesure est la condition même de leur succès, et qu'à vouloir trop hâter leur marche ils risquent de s'égarer.

Mais qui songe, en notre temps rapide, à ces recommencements de l'histoire? Qui, parmi les catholiques épris de l'action sociale, s'attarde à saluer dans Montalembert un maître et un précurseur?

Nous connaissons mal nos propres gloires, et c'est

la leiitalioii de notre race de croire, à chaque effort nouveau, qu'à nous seuls nous en avons tout l'honneur. Nos générations pressées ne sont pourtant que des équipes jetées, dans un mystérieux enchaînement, sur une l'oute inconnue que trace la main divine et dont chaque tournant nous cache le travail de la veille.

Cependant le chemin s'avance et déroule lentement la marche des siècles. De place en place quelque ouvrier d'une plus haute stature domine les autres et marque, d'un doigt levé, la direction du lendemain. Montalembert fut l'un de ces jalons.

Il y a soixante ans, il écrivait : « Elle reparaîtra victorieuse, cette foi à qui Dieu n'a pas donné pour un jour ce monde où nous vivons... La voilà qui, toute meurtrie qu'elle est, rebondit, victorieuse et immortelle, au sein de la société épuisée... » 11 écrivait ces choses en un temps où l'incroyance était, dans les classes élevées de la nation, presque générale, et bientôt ce fut l'œuvre définitive de sa vie, de préparer les jours qu'annonçait ainsi sa superbe confiance.

Cette œuvre s'appelle, dans l'histoire, la loi de 1850. Nous vivons de ses fruits , nous attachant à ses débris, dans l'irréligion officielle, comme des naufragés au radeau sauveur.

Par elle, nous avons vu se transformer l'éducation publique, le christianisme reprendre possession de la bourgeoisie, la jeunesse croyante peupler les carrières de l'État, le respect humain disparaître et la foi s'affirmer au grand jour.

La parole de Montalembert s'est vérifiée : a. La foi

- ;iui —

rebondit victorieuse, immortelle, au sein de la société épuisée, » ot, dans les rangs mêmes des incrédules, un mouvement se fait, chaque jour plus puissant et plus large, qui ramène vers l'idéal chrétien les cœurs lassés des stérilités du doute.

L'art, les lettres et l'histoire sont emportés, dans ces voies nouvelles, d'une marche irrésistible.

Et de quel tressaillement ne doit-il pas, au bruit qui lui vient de notre temps, frémir [en son âme, lui, l'amant passionné de l'art chrétien, ravi, dès son premier regard, par le mystérieux symbolisme du moyen âge, alors incompris et dédaigné, lui qu'une peinture du Beato Angelico transportait en extase et qui rêvait, au clair de lune, devant les fresques d'Orcagna; lui, le preux chevalier des monuments de l'âge féodal , en qui, dans ses grands coups d'estoc contre les modernes Vandales, s'annonçait déjà le patient historien des vieux moines et des virginales fiancées de l'invisible époux !

Quel tressaillement, s'il peut voir les restes du moyen âge fouillés, avec une infatigable ardeur, par une critique impartiale, et les vestiges du passé restaurés avec un soin jaloux, et les débris des vieux siècles recherchés comme des trésors, et le quattrocentisme devenu la mode universelle ! s'il peut voir, du sein de notre matérialisme, la pensée religieuse se lever comme une radieuse aurore, inspirant d'un souffle inattendu les peintres et les littérateurs, la foule courir au drame de la Passion, la Samaritaine lui crier, en vers magnifiques, l'amour du Christ, et l'image éternelle du divin Crucifié tourmenter, chaque année davantage , le front des artistes !

Qu'est-ce que cela, sinoa a la toi qui rebondit, victorieuse, immortelle, au sein de notre société épuisée », reprenant peu à peu, par des détours imprévus, possession des classes élevées? C'est le morceau de route, tracé par MontalemlDcrt avec le regard perçant de la jeunesse.

Il avait vu bien au delà, et, découvrant à l'horizon la démocratie grandissante, il avait compris que, désormais, l'Église serait la seule force capable de guider sa marche, en modérant sa puissance, comme elle avait contenu naguère la puissance des rois. Mais c'étaient de lointains espoirs! Pour restaurer dans la masse l'influence de l'Église, il fallait d'abord faire surgir, au sein des milieux intellectuels, des hommes prêts à seconder son action bienfaisante.

Car c'est la loi de l'histoire que le peuple est toujours conduit par des élites, et sa souveraineté ne le soustrait pas à son inéluctable destin. Former dans la nation, par l'éducation supérieure et secondaire, des chrétiens d'élite, tels furent donc la conception réfléchie et l'efl'ort principal de Montalembert.

Les nôtres, — si j'ose, après les grands noms dont le bruit remplit ces lignes, parler de ce qu'essayèrent en ce temps, pour leur pays et pour leur Dieu, quelques hommes de bonne volonté, — les nôtres furent d'appeler ces chrétiens d'élite, nés des œuvres de leurs devanciers, à tourner vers le peuple, dans un grand élan de dévouement et d'amour, toutes les énergies de leur âme, pour gagner son cœur en lui donnant la justice.

L'avenir dira si nous avons tracé notre part du che-

min. Nous touchons à un tournant nouveau : Dieu garde le secret de la route. Je n'essayerai pas d'en percer l'obscurité. Mais, quelques orages qui s'y cachent, j'ai loi dans le lendemain qu'elle nous dérobe.

Au terme de sa vie, Montalembert, brisé par la souffrance, écrivait cette brochure qu'il ne publia pas el qui porte pour titre : l'Espagne et la Liberté. J'en ai là, sous les yeux, l'épreuve, jaunie par le temps et corrigée de sa main, souvenir conservé pendant vingt ans par la piété d'une amie fidèle dont la mort me l'a transmis. De ces pages, écrites dans l'amertume et dans la fièvre , la dernière seule retient ma pensée , saisie d'émotion devant ces mots tracés d'une main presque mourante :

c( Nous sommes tous des vaincus, et nous avons presque toujours trébuché de défaite en défaite. Et néanmoins je ne puis me défendre d'une invincible confiance. »

Plus vaincu que ne le fut Montalembert, qui, du moins, connut, pour ses idées, un jour de victoire et sortit de la vie meurtri par ses propres défaites, sans avoir subi la douleur suprême des défaites nationales, je répète avec lui sa dernière parole.

Hier, la France représentée par tout ce qu'elle a de grand et d'auguste, offrait, aux yeux de l'Europe assemblée, le tableau magique des traditions du passé, des illustrations du présent et des puissances du jour, groupées autour du cerceuil, enveloppé des couleurs nationales, où dormait un prince illustre, à qui l'armée, découronnée de son nom, rendait un suprême hommage.

Lo duc d'Aumale riil, ù l'Académie, le successoiir d(} M. do Montalembert. Les derniers mots de son (liscouis de réception seront, à ces quelques |)aL^es, le plus éloquent épilogue. Je n'y ajouterai rien.

(( Parcourant un jour les environs de Subiaco, saint Benoît rencontre un de ses frères, un barbare converti, qui se lamentait au bord du lac où sa faux venait de tomber. A la voix du saint, l'onde ramène l'outil aux pieds du frère : « Ramasse ton fer, lui dit (( Benoît, travaille et prends courage. Ecce Jahora et (( noli contrislari. »

(( Messieurs, à une époque de découragement, sous un ciel sombre, au milieu de ce xv« siècle, âge de fer et de sang, qui n'était pas le temps moderne et qui n'était plus ce poétique moyen âge cher à M. de Montalembert, quand la croix disparaissait des rives du Bosphore, quand le roi de France, fou et détrôné, était remplacé dans Paris par un prince étranger ; quand tous les fléaux, tous les genres de guerre, dévastaient notre pays, aux temps de l'invasion anglaise, de la peste noire, des Jacques et des grandes Compagnies, un de mes aïeux, un cadet de race royale, donna pour cri de ralliement à ses compagnons ce seul mot : Espérance! Montalembert aussi espéra toujours. Il n'a pas connu nos suprêmes douleurs.

(( S'il avait survécu à notre malheur, il se serait souvenu de saint Benoît et du convers de Subiaco, et je crois l'entendre dire : (( Ramasse le tronçon de ton c< épée brisée, pauvre France! panse tes blessures, (( travaille et prends courage ! Lahora et noli con-

a tristari. n Et, de sa puissante voix, qui, même altérée par la soulTrancc, aurait un bien autre retentissement que la mienne, il répéterait le eii que Bourbon poussait au lendemain d'Azincourt, le cri chrétien et français : Espérance ' ! »

* M. le duc ilAumale. Discours (/«' réception à l'Académie française.

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