‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 28 sur 43 · LE 5 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 5 SEPTEMBRE

Au commencement de septembre 1897, des fêtes religieuses solennelles em'ent lieu à Saint -Pol de Léon à l'occasion de l'inauguration dans la cathédrale de cette ville d'une châsse nouvelle destinée aux reliques de saint Pol-Aurélien. Une foule considérable de pèlerins accourut de toute la contrée. Les fêtes durèrent trois jours, sous la présidence de Sou Eminence le cardinal Labouré, archevêque de Rennes, entouré de Tarchevêque de Sens,- des évêques de Quimper, de Moulins, du Révérendissime Père abbé de Thymadeuc, etc. Le dimanche 5 septembre , un banquet fut offert aux prélats par la municipalité dans la grande salle du collège de Saint -Pol de Léon. M. de Mun, député de l'arrondissement, répondit en ces termes à M?r lévêque de Quimper :

Émixence , Messeigneurs ,

Malgré le caractère exclusivement religieux des belles fêtes qui \-alent à la ville de Saint -Pol Thon-

iieur do votre présence, et dont rien ne doit troubler la pieuse et sereine harmonie, vous pardonnerez, j'en suis sûr, à celui dont une affectueuse confiance a fait dans l'assemblée de la nation le représentant do cette contrée, de vous adresser à son tour quelques paroles de reconnaissance et de respect.

Je m'y sens encouragé par le langage trop flatteur dont vient de m'honorer M»'" l'évêque de Quimper, et dont je le remercie avec émotion, car il est pour moi, avec les applaudissements qui l'ont accueilli, la plus belle récompense du peu que j'ai pu faire pour l'Église et pour la France.

Aussi bien, ce n'est pas l'homme politique qui parle ici, c'est le chrétien étroitement uni à la joie de tout un peuple, transporté par la gloire rajeunie de son saint et illustre patron : ou pour mieux dire, ici comme ailleurs, l'homme politique et le chrétien se confondent dans l'expression d'un même sentiment en vous offrant, par l'hommage qu'ils vous rendent, un témoignage nouveau de foi, d'amour et de soumissisn envers l'Église catholique, dont vous êtes les augustes représentants.

Je vous salue donc, Messeigneurs, je salue en vous l'Église de France et l'Église de Bretagne, au nom de cette population que vous avez vue tout à l'heure prosternée sous vos bénédictions, remplissant de sa foule et de ses chants l'antique basilique, que vous verrez ce soir et demain accourant à flots pressés, de toutes les paroisses voismes, groupées avec leurs pasteurs derrière la Croix fièrement arborée et leurs bannières triomphalement portées, comme dans les armées d'autrefois le drapeau commun et les éten-

dards particuliers de chacun des corps de troupe ; au nom de cette population qui précédera vos pas à travers la ville et la campagne, redisant sans trêve la louange quatorze fois séculaire de l'apôtre du Léon, devant les reposoirs où les emblèmes du travail de la mer et du travail des champs forment au Dieu, maître de la terre et des flots, une couronne symbolique.

Celui qu'unit à saint Pol-Aurélien la longue tradition des âges clirétiens et la chaîne ininterrompue de la succession apostolique, familier des respects empressés qu'il trouve ici à chacun de ses pas, s'efface aujourd'hui volontairement, dans une hospitalité dont l'éclat venu du cœur de ses diocésains ne saurait être égalé par celui d'aucune pompe officielle, et c'est répondre à ses vœux que de tourner, sans cesser de songer à lui, nos regards et nos hommages vers ceux qui sont venus à son appel, par leurs bénédictions et leur parole, accroître la splendeur, l'enthousiasme et le fruit de ces grandes journées.

Vers vous, Eminence, qui représentez ici non seulement toute l'Église de Bretagne, mais sous la pourpre qui charge vos épaules le grand Pontife dont le nom laissera dans l'histoire du monde, de l'Église et de la France, une trace ineffaçable; vers vous. Monseigneur, qui accourez ici, en ce jour de triomphe pour l'Église de Quimper et de Léon, afin d'apporter à son évêque l'inoubliable et cher souvenir de l'Église de la Rochelle; vers vous aussi qui, pressé par l'irrésistible attrait des Bretons pour la terre natale, avez voulu que le peuple léonard entendît dans la langue antique des aïeux louer son patron

et stimuler sa ferveur; vers vous enfin, Monseigneur et mon très révérend Père, qui sous le titre d'un évêché lointain ou sous la mitre abbatiale, montrez ici le vénérable et glorieux habit de ces vieux Ordres monastiques dont l'iiistoire est liée à celle même de l'Église et de la patrie française.

La patrie française! inséparable pour Lous ceux qui vous reçoivent ici de la patrie bretonne dont, au jour des grandes épreuves nationales, les enfants lui ont à l'envi, prêtres, gentilshommes, bourgeois et paysans, apporté le témoignage du sang, comme hier et tout à l'heure encore ils sentaient tressaillir leurs âmes au bruit des joies récentes où s'adoucit l'amertume de son deuil ^ !

La patrie française ! qui n'est jamais absente de nos fêtes religieuses, et dont aujourd'hui l'image se dresse à nos yeux, toute resplendissante de l'indestructible auréole que lui mirent au front dès son berceau les artisans de la civilisation chrétienne î

Ce soir et demain on portera dans les rues de la cité sainte l'étole sacrée dont saint Pol entoura, pour le dompter, le cou du dragon qui dévastait l'île de Batz, lorsqu'il osa par amour pour son peuple braver sa colère, accompagné de ce chevalier de Cléder qui, parce qu'il ne fuyait pas, laissa parmi les habitants de cette contrée le souvenir, encore attesté par le nom de sa demeure, de son courage intrépide.

C'est la frappante image de la victoire remportée par le christianisme naissant sur le paganisme tout puissant et des bienfaits répandus sur la terre gau-

* Allusion à la récente visite de la Uolte française à Cronstadt.

loit>e, comme sur le vieux sol de TArmorique, par l'action sociale de l'Eglise, manifestée dans l'intime union des évêques et des fidèles.

Gomme à ce déclin du v^ siècle, où Farianisme vainqueur et le paganisme encore debout se disputaient Fempire, la société moderne, après quatorze siècles écoulés, ébranlée par les assauts de l'impiété et menacée par le retour d'une barbarie nouvelle, n'aura bientôt plus d'autre recours que cette action bienfaisante et pacifique. Et c'est pourquoi les fêtes auxquelles nous assistons ici portent en elles des leçons qui vont bien au delà du cadre où elles se déroulent à cette extrémité de la terre bretonne. Car elles offrent à notre âge lassé du doute et tourmenté du secret besoin de la foi, l'exemple fortifiant d'un peuple demeuré ferme en ses croyances sans rien perdre de sa valeur dans les combats, ni de sa courageuse activité dans les œuvres de la paix ; et plus d'un sans doute parmi les spectateurs curieusement pressés durant ces deux jours, au passage des longues processsions , contemplant ces hommes fiers et robustes qui font trêve un moment à leur rude labeur pour porter avec orgueil au chant des cantiques les croix et les reliquaires, plus d'un, saisi par la grave poésie de ce spectacle inattendu, saluera comme la réserve de la patrie ce défilé de chrétiens, et se demandera s'ils ne gardent pas dans la simplicité de leurs âmes le secret qui fait la grandeur et la force des nations.

Aussi faut-il remercier, comme d'un service rendu à la patrie elle-même, ceux dont la pieuse initiative et le dévouement persévérant nous ont offert le salu-

taire enseignement de ces grandes manifestations de la foi bretonne, et vous me permettrez, Messeigneurs, de céder en terminant h ce besoin de mon cœur.

Car je n'aurais remi)li mon devoir qu'à moitié si, avec vous, je ne saluais d'un hommage reconnaissant le vénérable pasteur dont l'âme, comme celle du héros de Bossue! , toujours maîtresse du corps qu'elle anime, garde à ses paroissiens et pour leur bonheur de longues promesses de dévouement ; avec lui, tout ce clergé qui s'est fait l'interprète fidèle et zélé de la pensée qu'il avait conçue ; avec lui aussi ces magistrats élus de la cité qui, secondés par un concours unanime, ont ordonné ces fêtes avec autant d'art que de prévoyante intelligence, et dont le premier vous a fait entendre hier, en vous recevant au seuil de la vieille porte relevée pour un jour, un langage où la noblesse du cœur, la pureté de la foi et l'amour du sol natal s'ornaient pour nous ravir de la plus délicate éloquence.

Je lève mon verre à la santé de Nosseigneurs les évoques, de M. l'archiprêtre et de M. le maire de Saint-PoP.

1 M. le comte Alain de Guébriant.

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