‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 30 sur 43 · LE 4 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 4 DÉCEMBRE

Depuis le mois d'octobre 1897 , une campagne ardente était commencée en vue d'obtenir la revision du procès de l'excapitaine Dreyfus, condamné le 22 décembre 1894, par le conseil de guerre de Paris, à la dégradation et à la déportation, pour crime de haute trahison et, depuis lors, détenu à l'île du Diable (Guyane française). Cette campagne avait pris rapidement le caractère d'une entreprise révolutionnaire dirigée contre les chefs de l'armée. Un des témoins du procès, le commandant Estherazy , ayant été mis en cause , et , à la suite d'incidents divers, accusé lui-même de trahison, le général gouverneur de Paris donna l'ordre d'informer contre lui. Les attaques redoublèrent en même temps contre Tétatmajor général et son chef, le général de Boisdeffre. Le 4 décembre, celui-ci, indigné d'accusations contre lesquelles il n'était pas défendu par le gouvernement, adressa à V Agence Havas une protestation qui fut aussitôt affichée dans les couloirs de la Chambre. Une agitation très vive s'empara de l'assemblée : au milieu de la séance, des interpellations furent

déposées î\ la fois, du coté droit j^ar M. de Mun, du côté {t;iuc1ic par MM. Millcrand et Marcel Scnibat, socialistes. .M. Méiino, président du conseil, demanda la discussion iiiirnédiate. M. le général Billot, ministre de la guerre, était absent (le la salle des séances. M. de Mun monta immédiatement à la tribune, et, en face d'une salle comble, agitée de l'émotion la ])lus int(?nso, il ))rononça les paroles suivantes, dont il est impossible de rendre l'effet extraordinaire :

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je ne fais aucune opposition à ce que la Chambre discute les interpellations aujourd'hui même ; mais j'en fais une très énergique à ce qu'elle les discute hors de la présence de M. le ministre de la guerre. {Très bien! très bien!)

C'est à lui, en efïet, que mon interpellation s'adresse, parce que c'est à lui, c'est au chef du département de la guerre que je veux demander de venir ici, par une parole solennelle, venger les chefs de l'armée (Vifs applaudissements à droite, à V extrême gauche et à gauche) et en particulier le chef d'état-major général. {^Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il est indispensable que cette tâche gouvernementale soit remplie, et soit remplie par celui qui a qualité pour parler au nom de l'armée. Il faut qu'on sache s'il est vrai qu'il y ait dans ce pays une puissance mystérieuse et occulte (Nouveaux applaudissements), assez forte pour pouvoir à son gré jeter le soupçon sur ceux qui commandent à notre armée, sur ceux qui, le jour où de grands devoirs s'imposeront à elle, auront mission de la conduire à l'ennemi et de diriger la guerre. (Applaudissements.) Il faut qu'on sache si cette puissance occulte est vraiment

assez forte pour bouleverser le pays tout entier, comme il l'est depuis plus de quinze jours, pour jeter dans les esprits le doute et le soupçon contre des officiers qui... ( Vifs applaudissements.)

Ah ! vous demandiez qu'il n'y eût pas ici de question politique ; non, il n'y en a pas ! (Nouveaux applatidisscments sur un grand 7ionihre de bancs.)

Il n'y a ici ni amis, ni adversaires, ni ministériels, ni ennemis du cabinet; il y a des représentants du pays, il y a des Français soucieux de conserver intact ce qu'ils ont de plus précieux, ce qui reste, au milieu de nos luttes et de nos discordes de parti, le terrain commun de nos invincibles espérances : l'honneur de l'armée. ( Vifs applaudissements.)

Non, il n'y a pas de question politique : il y a un Français, représentant de son pays, qui a servi sa patrie sous les armes pendant quinze ans, et dont le cœur de soldat est remué jusqu'au fond par l'odieuse campagne à laquelle nous assistons. (Applaudissements.)

Je demande que M. le ministre de la guerre, — et ce n'est pas trop exiger, — vienne ici pour s'associer à mes paroles, pour exprimer hautement les sentiments qui sont dans son cœur, j'en suis sûr, comme dans le mien. Je demande qu'il parle, afin que nous ne soyons pas réduits à voir le chef de l'état-major général de l'armée obligé de sortir de sa réserve militaire pour faire afficher à la porte du lieu de vos séanceSr.. {Applaudissements sur nn grand nombre de bancs.)

M. René Goblet. C'est l'anarchie par le gouvernement !

M. U'i coMTi-: Albert de Mun... pour faire afficher, là, un démenti contre ceux qui l'accusent de pactiser avec des hommes accusés de trahison !

Comment ! cette lettre vient d'être affichée à votre porte, et M. le ministre de la guerre n'est pas ici, lui qui peut parler à la tribune pour venger l'armée outragée! {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ce n'est pas possible ! Il faut qu'il parle !

J'ai dit ce que j'avais à dire ; j'espère que les membres du gouvernement, immédiatement, par les moyens qu'ils ont à leur disposition, vont faire connaître à M. le ministre de la guerre l'émotion qui s'empare de la Chambre et qu'ils le prieront de venir ici donner satisfaction aux sentiments qui agitent les cœurs de tous les patriotes. {Api^laudissements prolongés à gauche, à l'extrême gauche et à droite.)

La séance fut suspendue au milieu d'une très grande agitation, et ne fut reprise qu'après l'arrivée du ministre de la guerre que le président du conseil avait envoyé chercher.

Le général Billot, montant aussitôt à la tribune, déclara que Dreyfus avait été condamné légalement et justement, et supplia la Chambre de mettre un terme à l'odieuse campagne entreprise contre les chefs de l'armée. MM. Sembat et Millerand lui répondirent en cherchant à porter le débat sur le terrain politique. M. de Mun, ne voulant pas s'associer à cette tentative, déposa l'ordre du jour suivant :

(( La Chambre, certaine que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour mettre un terme aux attaques odieuses dirigées contre l'armée, passe à l'ordre du jour. »

Cet ordre du jour ne fut pas adopté, mais recueillit cependant 244 voix contre 262.

La Gliambre, par 313 voix contre 65, se rallia ensuite à un ordre du jour presque identique , présenté par les membres du parti républicain modéré et ainsi conçu :

« La Chambre , respectueuse de l'autorité de la chose jugée, s'associant à l'hommage rendu à l'armée par le ministre de la guerre , et flétrissant les meneurs de la campagne odieuse pour troubler la conscience publique , passe à l'ordre du jour. »

Nous croyons devoir, pour mieux faire ressortir l'importance de cette séance et l'effet qu'elle produisit dans la Chambre et au dehors, reproduire les principaux passages du compte rendu qui en fut donné le lendemain par le journal Le Gaulois :

<i Jamais, depuis les jours d'autan, la Chambre ne présenta pareille animation. On sentait l'orage dans Fair, et cette animation devenait bientôt une véritable excitation. Il était visible que la nécessité s'imposait absolue, urgente , de dire un mot, de faire pénétrer un peu de clarté dans la situation qui depuis trois semaines pèse si lourdement sur tous.

ce Dès trois heures , on savait que la journée ne passerait pas sans incident.

« On apprenait que M. Castelin , après avoir longtemps hésité, posait une question, que des demandes d'interpellations étaient déposées par M. Marcel Sembat , par M. de Mun et par M. d'Alsace.

« A ce moment, V Agence Havas publiait le document suivant, qui était affiché dans les couloirs et auquel M. de Mun allait tout à l'heure faire une éloquente allusion :

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