RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« Paris, le 4 décembre 4897.
« Le général de Boisdeffre , chef d'état major général de V armée, à M. le ministre de la guerre.
« Monsieur le Ministre,
« Certains journaux parus hier soir annoncent la procliaine publication d'un télégramme qui aurait été soi-disant adressé par moi au commandant Estherazy, à Londres.
« J'ai l'honneur de vous demander d'envoyer à V Agence Havas, pour être communiquée à la presse, la note suivante :
« Le général de Boisdeffre n'a jamais télégraphié, ni écrit « quoi que ce soit au commandant Estherazy, qu'il n'a jamais « vu ni connu et auquel il n'a jamais fait ni fait faire la « moindre communication. »
« Boisdeffre. »
Comment et pourquoi le ministre de la guerre n'était-il pas intervenu plutôt?
... Ce n'était plus seulement un officier supérieur que l'on s'efforçait d'asseoir sur la sellette, c'était un général en activité de service, et l'odieuse calomnie, montant toujours plus haut comme une marée d'infamie , atteignait déjà le gouverneur de Paris, menaçait le chef d'état -major général de l'armée.
Le général de Boisdeffre a dû se défendre, et la lettre signée
de son nom que l'on affichait dans les couloirs de la Chambre a déterminé la sui)rêmc explosion de l'indignation publique.
En l'absence du ministre de la guerre, M. Méline ne croyait pas devoir accepter un débat qui comportait une sanction; mais il s'est déclaré prêt à répondre à une question que lui posait M. Gastelin.
Très sobrement, M. Gastelin rappelle les faits récents qui ont si vivement ému l'opinion publique ; il estime que le gouvernement doit donner à la Chambre de complètes explications.
Il importe de rassurer l'armée, la France elle-même.
« Il n'y a pas , en ce moment , d'affaire Dreyfus , » répond le président du conseil.
Puis, comme ce lapsus « en ce moment » provoque de vives exclamations, M. Méline reprend :
« Il ne peut pas y avoir d'affaire Dreyfus! »
Et cette affirmation si longtemps attendue soulève une véritable tempête d'applaudissements...
... Mais la Chambre ne peut pas se contenter de cette déclaration, et l'on applaudit M. de Mun qui demande à interpeller le ministre de la guerre.
La Chambre entière est debout, toute frémissante d'une patriotique émotion.
L'heure n'est plus aux explications sagement mesurées , et même la menace voilée de complications possibles à l'extérieur ne suffit plus à contenir la colère des représentants de tous les partis.
M. de Mun monte à la tribune. S'il avait hésité, je crois qu'on l'y eût porté. D'une voix chaude, vibrante, l'orateur réclame la présence du ministre de la guerre.
M. de Mun a eu l'honneur de porter l'uniforme : on sentait que le soldat se réveillait en lui ; tous les esprits s'exaltaient sous le souffle puissant de son admirable éloquence, tous les cœurs battaient à l'unisson du sien. Lorsqu'il est descendu de la tribune , il n'y avait plus de division , plus de cloison poli-
tique entre les différents partis de la Chambre , c'était la patrie elle-même tout entière soulevée qui acclamait celui f(ui interprétait ses sentiments avec une incomparable hauteur de langage.
De tous les côtés on réclame le ministre de la guerre, et M. Mélino, s'inclinant devant la volonté de la Chambre, annonce qu'il lait prévenir le général Billot.
On suspend la séance pendant un quart d'heure, et l'animation reprend plus vive encore dans les couloirs... Mais le discours de M. de Mun domine tout et l'admiration est unanime.
A la rei)rise, le ministre de la guerre monte à la tribune sans qu'on l'y invite.
On a vigoureusement applaudi ses énergiques paroles , et l'on n'a pu se défendre d'une poignante, d'une saine émotion, en entendant ce vieux soldat défendre en termes éloquents ses camarades, ses compagnons d'armes, que la politique avait jusqu'ici respectés et que des hommes s'efforcent aujourd'hui de discréditer devant la France et devant l'Europe.
M. de Mun s'est félicité d'avoir provoqué la belle réponse du ministre de la guerre.
C'est un soulagement. Le discours du général Billot, décisif enfin, a totalement modifié le débat. La déclaration qu'on attendait de lui, que M. de Mun l'a adjuré de faire, est prononcée... L'armée est vengée,... l'approbation est unanime... »