‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 38 sur 43 · LE 22 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE 22 NOVEMBRE

Depuis l'ouverture de la session, et à la faveur de l'agitation soulevée par Y « Affaire Dreyfus », les organes du parti socialiste et du parti radical avaient ouvert une campagne violente contre l'enseignement libre.

Le 21 novembre, un député socialiste de Paris, M. Levraud, proposa l'interdiction de l'enseignement aux « membres des différentes congrégations religieuses et aux membres appartenant au clergé régulier ». Il demanda l'urgence. Le ministère, la majorité, les socialistes eux-mêmes furent surpris et troublés l)ar cette proposition prématurée en sa forme brutale. M. Paul de Cassagnac ayant cru devoir demander la question préalable, le débat s'engagea d'abord sur ce terrain. M. Aynard, au nom de ses amis du centre, protesta très énergiqucment contre la proposition. M. Millerand, l'un des principaux orateurs du

parti socialiste, cliorclia à l'éluder en demandant que la Chambre se prononçât d'al)ord sur la question fondamentale de la séparation des Eg-lises et de l'Etat. M. Dupuy, président du conseil, esquiva de même la discussion en promettant, comme mesure préliminaire, le dépôt prochain d'un projet de loi sur les associations. La (juestion préalable ayant été repoussée, le débat s'ouvrit sur l'urgence. M. de Mun, arrivé quelques heures plus tôt de Besançon, improvisa pour la combattre les paroles suivantes :

M. LE COMTE Albert de Mun. Mes.sieurs, la question préalable étant écartée , nous ne sommes plus en présence que de la question d'urgence. Si je demande à la Chambre la permission de lui présenter quelques observations, c'est parce que l'urgence, lorsqu'elle est prononcée dans des circonstances comme celle-ci, a pour effet, — et c'est sans doute dans cette pensée que M. Levraud l'a demandée, — d'établir de la part de la majorité de la Chambre un préjugé favorable à la proposition de loi qui en bénéficie. {Dénégations à gauche. — Très bien! très bien! à droite.)

M. Julien Dumas. C'est l'évidence !

M. Levraud. Non, ce n'est pas dans cette intention que j'avais demandé l'urgence !

M. LE comte Albert de Mun. Permettez! si ce n'était pas votre intention, la demande d'urgence était absolument inutile : on ne la propose, on ne peut ia proposer sur des projets aussi graves que le vôtre que dans cette pensée, car il ne saurait s'agir, vous le supposez bien, de précipiter et d'amoindrir les débats; vous savez bien, — ou si vous en doutez, vous êtes dans une étrange illusion, — vous savez bien que des propositions de ce genre soulèveront ici des dis-

eussions ardentes et prolongées, et que ce n'est pas le vote de l'urgence qui vous en délivrera. Vous n'imaginez pas que des projets aussi rudinientaires et, permettez-moi le mot, aussi brutalement conçus (Très bien! très bien! à droite) que ceux que vous venez d'apporter à la tribune, des propositions aussi radicalement attentatoires à toute liberté... (Très bien! très bieji! à droite.)

Un membre à Vcxtrême gauche. C'est votre opinion !

M. LE COMTE Albert de Mun. Vous verrez, Monsieur, dès demain , dès qu'on connaîtra au dehors votre proposition, que ce n'est pas seulement mon opinion, mais celle des hommes même les plus éloignés de mes idées et de mes croyances, qui veulent encore respecter chez leurs adversaires la liberté et les droits de la conscience. {Applaudissements à droite et sur plusieurs bancs au centra.)

Vous n'imaginez pas, assurément, que de pareilles propositions puissent être enlevées dans cette Chambre comme on y enlève un projet d'intérêt local ou bien l'autorisation pour quelque ville de province de s'imposer extraordinairement ! {Rires approbatifs.)

Ce n'est donc pas seulement pour combattre l'urgence que j'ai demandé la parole, mais parce que le débat qui s'est engagé à la tribune sur la question préalable a singulièrement modifié l'état de la question et qu'il importe de bien l'établir.

Je ne fais pas allusion seulement aux paroles courageuses de l'honorable M. Aynard, qui n'a pas, j'en suis sûr, exprimé une opinion purement individuelle, mais du même coup celle d'un bon nombre de ses

collègues. (Trrs bien! trèti bien! à droite et au centre. — Interruptions, à l'extrême gauche.)

Oui, Messieurs, vous êtes libres de croire que ce n'est qu'une illusion; mais moi qui siège ici depuis tant d'années, qui ai soutenu des luttes si longues et si vives contre beaucoup de ceux que je vois assis au centre de cette Assemblée, oui, je crois encore qu'à l'heure présente, et dans une telle discussion, vous rencontrerez parmi eux, peut-être plus près de vous que vous ne le pensez, des contradicteurs éclairés par l'expérience, qui combattront avec nous les mesures draconiennes que vous voulez leur imposer pour courber les jeunes générations de ce pays sous les fourches caudines de votre despotisme jacobin. (Très bioi! très bien! à droite et sur plusienrs bancs au centre. — Bruit à V extrême gauche.)

Mais, je le répète, ce n'est pas seulement au langage de M. Aynard que je veux faire allusion, mais aussi aux paroles très graves et très suggestives qu'a prononcées l'honorable M. Millerand.

Il y a très longtemps. Messieurs, que j'admire, comme tout le monde ici , non seulement le talent oratoire de notre honorable collègue, mais aussi ses éminentes qualités d'homme politique et de tacticien parlementaire; mais je ne pense pas les avoir jamais mieux appréciées que tout à l'heure, quand, avec tant d'habileté et une si remarquable souplesse dans le tour de main, il a esquivé l'audacieuse proposition de son collègue. {Applaudissements et rires à droite et au centre.)

Ne voulant pas aux yeux de la Chambre et du pays assumer la responsabilité d'une aussi étrange mani-

t'estation, et ne pouvant, cependant, déserter la eau trois fois sainte du péril clérical, il a, — avec qu, art, vous l'avez entendu, — enveloppé ses répu^ gnances dans de vagues projets sur la séparation de l'Église et de l'Etat et sur les biens de mainmorte, qui, si nous commençons à les discuter cette année, retiendront assurément, — notre collègue n'en doute pas, — pendant toute la législature l'attention de la Chambre. {On rit.)

M. MiLLERAND. Cela dépend de la majorité.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je rends grâces à M. Millerand de son intervention {Rires et applaudissemeuts à droite et au centre), et je me permets de féliciter aussi M. le président du conseil d'avoir, avec sa haute autorité, placé la question sur un terrain où je suis particulièrement heureux de la voir transportée. ( Sourires.)

M. Marcel Habert. Très bien!

M. le comte Albert de Mun. Il a, lui aussi, très habilement, et avec la gravité qui convient au chef du gouvernement , exprimé son opinion sur cette grande question de l'enseignement, de manière à sauvegarder à la fois les principes qu'il représente, le respect naturel qu'il doit à l'Université et le souci qu'il garde de la liberté. Et lui aussi, afin de tout concilier, a apporté, pour résoudre la question, cette antique promesse d'une loi sur les associations (Sourires) dont je le remercie infiniment... [Vifs applaudissements à droite.)

M. Julien Dumas, ironiquement. Ce sont là des questions préalables !

M. le comte Albert de Mun. ...elle a ce double

mérite de répondre à une préoceiipalion constante du pays et, — M. le président du conseil me permettra de le lui dire, en invoquant nos vieilles relations de collègue à collègue, — de nous rajeunir les uns et les autres, car je ne compte plus les présidents du conseil qui ont solennellement fait à cette tribune la même promesse. {Applaudisfiements et rires à droite et au centre.)

Voilà donc, Messieurs, l'état de la question. La proposition qu'on nous a apportée, si elle rallie les suffrages de quelques-uns de ceux qui se réclament de la politique nettement jacobine, a été, ou directement répudiée par M. Aynard et par ses amis, ou très habilement mise à l'écart par ^f. Millerand et par M. le président du conseil. ( Très bien! très bien! sur divers bancs. )

Après cela, j'aurais mauvaise grâce à ajouter à de pareilles déclarations la protestation émue que vous devinez au fond de mon cœur contre des projets qui portent atteinte à ce que j'ai de plus cher : non seulement au droit et à la liberté d'enseigner, mais à l'honneur même de tous ceux qu'on ose dénoncer ici comme des ennemis de la patrie, et qui nous touchent de trop près pour que nous ne relevions pas de pareilles accusations avec la dernière énergie. (Vifs applaudissements à droite.)

J'aurais mauvaise grâce, dis -je, après les paroles que j'ai rappelées et qui jugent la proposition de loi, à renouveler aujourd'hui l'expression de sentiments trop naturels pour qu'il soit besoin de les formuler une fois de plus, et j'ai la confiance que la Chambre repoussera la déclaration d'urgence. {Applaudisse-

menis répétés à droite et sur plusieurs bancs au centre. — L'orateur, en regagnant son hanc, est félicité par ses amis.)

L'urgence fut rcpousséc par 303 voix contre 149. Une proposition de M. Rabier abrogeant les lois de 1850 et 1875 eut le même sort: l'urgence lui fut refusée par 298 voix contre 243.

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